Une violence qui aggrave l’impasse

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Le 17 octobre, une colère profonde s’est exprimée et la crise démocratique s’est aggravée. Mais la violence renforce ceux qui veulent imposer l’ordre et enferme la gauche dans une impasse. À elle de trouver une issue politique à la hauteur de la crise.

Tout le monde le pressentait, la journée du 17 octobre constitue bien un moment politique clé. Deux réalités ont coexisté : d’un côté, la puissance, la vitalité, la diversité des manifestations partout en France ; de l’autre, un niveau de violence exceptionnel.


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Les 800 000 manifestants ne sauraient être considérés comme un détail de la journée. Les chaînes d’info l’ont trop fait, exclusivement braquées sur les feux et les saccages. Samedi, les manifestants ont exprimé sous des formes très personnelles, dans lesquelles l’humour dominait, leurs inquiétudes, leurs révoltes et leur défiance. Défiance à l’égard du pouvoir et à l’égard de la police. Le cri « ACAB » (All Cops Are Bastards, tous les flics sont des bâtards) résonnait dans les rues tandis que slogans et pancartes moquaient la bêtise des tentatives d’infiltration des policiers : « Bismillah c’est les ténèbres » a fait fureur. Emmanuel Macron est toujours aussi détesté et raillé : « Voilà, tu l’as ta république en marche ». Sur la Canebière, un supporter brandit sa pancarte : « Le gouvernement plus décevant que l’OM ». « On veut des Masters, pas des poulets » ou « On veut le bac, pas la bac » résument bien l’ambiance grinçante et moqueuse du jour. Voilà pour le côté pile.

Côté face, la police a inondé la place de la République à Paris de gaz lacrymogène et nassé des manifestants venus au point de rendez-vous. Stratégie absurde ? Volonté que ça dégénère ? En tout cas, ces actions de la police ont contribué à l’éclatement du cortège et à la formation de petits défilés parallèles, dont certains participants, déjà excédés, sont devenus chauds-bouillants. Les conditions étaient réunies pour que ça parte en vrille et en violence. La focalisation sur le nombre de policiers mobilisés est discutable : la solution ne peut être de protéger magasins et mairies par des escadrons.

Qui sont les casseurs et les pilleurs ? Combien étaient-ils ? On ne le sait pas encore. Mais la droite, l’extrême droite, les communiqués officiels du gouvernement ou de la préfecture de police les désignent : c’est l’ultra gauche et les « jeunes des quartiers ». Puisque nous étions le 17 octobre, pourquoi se priver d’un bon racisme de base, euphémisé mais souvent explicite ?

Pour gagner, il faut être compris et soutenu. Cela devrait mettre à distance de façon définitive ce romantisme révolutionnaire viriliste, rassuré d’être minoritaire. Casser des magasins, brûler des équipements publics ne fera pas vaciller le capitalisme dans la septième puissance économique mondiale.

La violence, devenue un rituel de trop de manifs, a pris cette fois une ampleur inédite. Il importe de comprendre. On ne peut pas ne pas voir les effets d’une détérioration profonde de notre démocratie. Le projet macronien de subvertir les partis et d’ignorer les syndicats s’avère singulièrement efficace. Associée à la brutalisation de la gestion des manifestations, au mépris du président, à l’entourloupe de la dissolution de 2024… la France se trouve dépourvue de lieux collectifs reconnus pour gérer les conflits et les désaccords. La fragilisation de la démocratie et de la République est profonde. Certains n’hésitent pas à en rajouter. À droite, nombreux demandent que soit promulgué l’état d’urgence, suspendus les réseaux sociaux, interdits le NPA et LFI, limité le droit de manifester et envoyée l’armée.

Tout aussi inquiétant, depuis dix ans, il s’est installé comme une évidence que sans violence, on ne se fait pas entendre ; on ne gagne rien sans casser. Si elle n’est pas sans fondement, cette interprétation dominante à gauche est une impasse. D’abord parce qu’elle est fausse. Il se trouve que cette semaine a été votée une loi qui acte la victoire d’un grand mouvement social commencé avec #MeToo. Le féminisme a gagné sans casser. Cette victoire, que même le RN n’a pu récuser, doit être méditée.

Pour gagner, il faut être compris et soutenu. Cela devrait mettre à distance de façon définitive ce romantisme révolutionnaire viriliste, rassuré d’être minoritaire. Casser des magasins, brûler des équipements publics, mettre en danger sa vie et celle d’autrui est inexcusable et ne fera pas vaciller le capitalisme dans la septième puissance économique mondiale. Cela fait bander ceux qui s’y adonnent, guère davantage. Problème : cette jouissance nous met dans une impasse politique aujourd’hui potentiellement catastrophique avec le risque d’une poussée de la demande d’ordre qu’incarne le Rassemblement national.

Emmanuel Macron n’a pas décidé de dénouer la crise ; il ne le peut d’ailleurs pas. Après avoir laissé pourrir le mouvement lycéen, envoyé la police pour les intimider et les arrêter, il a tenté de renvoyer le mistigri à gauche en exigeant que chacun se positionne sur les violences. Absurde. Tous les partis de gauche ont dit la désapprouver. La manœuvre vise à les discréditer et elle épargne l’extrême droite.

Que peut la gauche ? Assurément tenter de faire baisser la tension en proposant des mesures immédiates pour les lycées et une révision de la doctrine de gestion de l’ordre. Les armes de guerre ne doivent plus faire partie de l’arsenal contre les manifestants. Mais le fond des demandes ne se résoudra pas en quelques semaines. La crise est trop profonde, trop générale. On attend des réponses à la hauteur, c’est-à-dire ambitieuses, innovantes, rassembleuses. La gauche est mise au défi.

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