L’ordre ou le chaos : sortir du dilemme
D’un côté, la foule massive, calme et joyeuse. De l’autre, l’émeute, le saccage, l’incendie. Deux visages d’une réalité en forme d’impasse.
La France, désarçonnée, partagée entre l’inquiétude et la colère, est depuis quelques années un tonneau de poudre. Aussi faible qu’arrogant, le pouvoir pense qu’il suffit de protéger le tonneau et d’agiter la menace du chaos. En face, une infime minorité a pu s’imaginer qu’il suffisait d’une étincelle pour provoquer l’explosion purificatrice.
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La force du nombre, déterminée et paisible, était une voie pour apaiser la colère et calmer l’inquiétude. Elle s’est manifestée samedi dans la rue, malgré tout, contre toute attente et rien ne devrait faire oublier qu’elle reste une issue. Mais ce qui domine les images du moment est celle de ce qui n’aurait jamais dû se produire. Comme à chaque fois, l’Élysée, Matignon, la droite et l’extrême droite s’engouffrent dans la brèche. Ils s’appuient sur le rejet populaire justifié d’inacceptables et condamnables violences pour différer les réponses – nécessaires et attendues – à l’inquiétude et à la colère.
Une fois de plus, ils comptent distiller la conviction désastreuse que l’on doit préférer l’injustice au désordre. Ce faisant, ils ne font qu’alimenter le désespoir et nourrir le ressentiment dont se repaissent le Rassemblement national et ses semblables. Comme si l’on ne savait pas que la justice est le seul antidote durable au désordre. Face à la colère, la seule voie raisonnable aurait été celle de la compréhension et de l’écoute ; en haut lieu, on a préféré mettre en avant l’épouvantail de la dette, les injonctions des marchés financiers mondialisés et maintenant la vieille hantise du chaos.
L’ordre ou le chaos ? Si ce dilemme l’emporte dans nos têtes, ce n’est pas l’apaisement qui va être notre lot, mais le couple infernal du découragement et de la violence. Au bout du chemin, nous pourrions bien n’avoir pour seule alternative que l’embrasement ou l’ordre liberticide, la guerre civile ou « l’illibéralisme ».
Ce n’est pas en attisant la colère que l’on nourrit l’alternative démocratique. Ce n’est pas en agitant la menace que l’on crée les conditions pour éviter le chaos. La solution n’est ni dans la résignation ni dans la surenchère. Elle est dans le pari démocratique ; elle est avant tout politique. Entendons-nous bien… Pas la politique des jeux de pouvoir, des petites phrases et des ambitions particulières : la politique au sens de ce qui pacifie, en rassemblant une nation au bord de l’irrémédiable déchirure.
Une société ne se porte bien que si le plus grand nombre sait dans quelle direction on peut se diriger ensemble. Dans des territoires de plus en plus inégalitaires et dans un monde incertain, deux grandes manières de faire société se profilent aujourd’hui. Ou bien, au nom de l’inquiétude, on considère que le repli, la frontière, la clôture, la discrimination, l’exclusion et l’autorité sans limite sont les seules bases possibles de la protection et de la paix sociale. Ou bien on assoit cette paix sur le socle de la justice, des droits, de la solidarité, de la citoyenneté et de la mise en commun. Entre les deux, il faut désormais choisir.
Sur la base du second choix, on peut débattre tranquillement des moyens de mettre en œuvre cette façon de penser l’harmonie sociale, de mesurer l’ampleur des changements nécessaires, les échelles et les rythmes des transformations. Toujours sur cette base, on peut chercher à conjuguer la diversité des individus et des groupes et l’assentiment majoritaire, sans lequel aucune concorde n’est possible.
Mais on ne peut différer le moment du choix. Car la désespérance est le terreau des grands renoncements et le gouffre où s’abîment les démocraties. La mission de la gauche est de faire valoir une nouvelle espérance, en se rassemblant sans attendre. Il y a urgence à débattre, à agir et à choisir sereinement, si l’on ne veut pas qu’advienne le pire.