La guerre et la gauche

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La figure tutélaire de toute la gauche est celle de Jean Jaurès, assassiné pour s’être opposé à la première guerre mondiale, mère du terrible 20ème siècle. Au-delà de cet héritage en partage, les forces de gauche se séparent assez nettement au sujet de la guerre.

Ces toutes dernières années, celui qui a pris le sujet de la guerre à bras le corps, qui s’y est identifié, c’est Raphaël Glucksmann. Il a bâti son succès politique sur l’Ukraine. Il y a vu une cause claire : un peuple agressé, une démocratie attaquée par une autocratie impériale. Son discours assume la guerre comme nécessité. « Il faut armer l’Ukraine, répète-t-il, il faut tenir tête à Poutine. » La guerre n’est pas un mot qu’il esquive, mais une réalité qu’il assume. Raphaël Glucksmann n’hésite pas à déplacer la gauche européenne vers un projet de puissance. Pour lui, l’Europe n’est pas seulement une construction juridique et sociale : elle doit devenir une force militaire capable de rivaliser avec les empires. Selon le député européen, président de Place publique, l’Europe ne pèsera que si elle peut la faire la guerre.

Historiquement, les écologistes se construisent dans un rapport critique à la guerre. La donne a changé. Face à l’Ukraine, les Verts européens, y compris français, soutiennent l’envoi des armes. La guerre est considérée comme légitime dès lors qu’elle est défensive, qu’elle protège un peuple ou qu’elle incarne la lutte contre une dictature.

Le Parti socialiste cherche lui aussi à redéfinir sa position. Il revendique une posture renouvelée : dans sa contribution « Être au rendez-vous de notre défense », le PS affirme que la guerre russo-ukrainienne rappelle la nécessité d’un réarmement européen, que « la force peut être utilisée pour aider nos alliés » et que la France doit maintenir une « dissuasion nucléaire selon le principe de juste suffisance ». Par ailleurs, les députés socialistes ont obtenu lors des débats sur la loi de programmation militaire (2024-2030) ce qu’ils considèrent comme des avancées – notamment la création d’une commission de contrôle des exportations d’armement. Ces démarches témoignent d’une volonté de crédibilité dans le domaine de la défense. Qui peut penser qu’il s’agit de réelles avancées programmatiques et conceptuelles ? Le PS ne peut pas faire abstraction de son histoire politique récente. Sous François Hollande, la France a mené plusieurs opérations militaires qui pèsent encore aujourd’hui sur le débat : intervention au Mali (opération Serval puis Barkhane), assassinats discrétionnaires sur ordres du président, contributions à des opérations extérieures sur différents théâtres. Le parti ne peut se contenter d’un vernis «  défense responsable » : il est comptable, historiquement, de ses choix militaires. Il doit aussi les réinterroger de front.

Écologie martiale

Quant à eux, les écologistes sont issus d’une autre tradition. Historiquement, ils se construisent dans un rapport critique à la guerre et à la puissance : héritiers du pacifisme des années 1980, hostiles à l’OTAN et aux aventures impériales, partisans du désarmement nucléaire. La donne a changé. Les Grünen allemands avaient ouvert la voie et fait leur mue depuis longtemps. Face à l’Ukraine, les Verts européens, y compris français, soutiennent massivement l’envoi des armes. La guerre est considérée comme légitime dès lors qu’elle est défensive, qu’elle protège un peuple ou qu’elle incarne la lutte contre une dictature. Le glissement culturel est profond et se retrouve dans le vocabulaire. Beaucoup d’écologistes parlent de « sécurité climatique » et mobilisent l’imaginaire martial pour désigner l’urgence écologique. « Nous sommes en guerre contre le réchauffement », « la bataille de l’eau », « le front du vivant ». La guerre devient une métaphore de la mobilisation écologique, mais aussi l’horizon de la souveraineté : contrôler les ressources, sécuriser l’accès à l’énergie, se préparer aux conflits induits par la catastrophe climatique. Derrière la promesse de paix avec le vivant, se profile l’idée qu’il faudra de la puissance pour survivre dans un monde abîmé.

Puissance pacifique

Le propos est tout autre du côté des insoumis. Jean-Luc Mélenchon revendique haut et fort l’héritage pacifiste. Il refuse l’alignement atlantiste, condamne l’OTAN, dénonce les « aventures coloniales » de la France en Afrique. Pour lui, la guerre est toujours d’abord une folie, une violence qui ne peut qu’aggraver les problèmes et non les résoudre. Est-ce qu’il renonce à la puissance ? Non. Il la redéfinit. L’indépendance géopolitique en est le socle. Jean-Luc Mélenchon veut une France qui pèse, non par ses armes mais par son autonomie, sa diplomatie, son refus d’être entraînée dans les guerres des autres. Mais la contradiction est là : proclamer l’absolu de l’objectif de paix tout en refusant une France dénucléarisée – sur le plan militaire s’entend.

Le Parti communiste français se situe aussi dans un attachement viscéral à la paix. Depuis les années 90, ils ont toujours voté contre les guerres qui impliquaient la France. Aujourd’hui encore, Fabien Roussel et les siens affirment vouloir faire de la paix une valeur cardinale. Mais face à l’Ukraine, les communistes se distinguent des insoumis : ils soutiennent l’envoi d’armes, dénoncent l’agression russe et plaident pour une aide militaire européenne. Fabien Roussel assume l’idée que la paix peut passer par la force et que l’Europe doit se donner les moyens militaires de protéger les peuples. Paradoxe : le PCF se rapproche de Glucksmann. Tous deux envisagent l’Europe comme une puissance armée garante de la paix. Mais pour les communistes, la puissance n’est pas qu’un rapport de force militaire. La paix durable ne se construit pas seulement par les armes mais par la justice sociale, la souveraineté des peuples, la fin des logiques impériales. Leur discours reste traversé par cette tension : assumer le besoin de puissance armée tout en se réclamant du pacifisme.

La guerre malgré elle

De Glucksmann aux communistes, des écologistes aux insoumis, la gauche française est traversée par cette question : comment faire face à la menace de guerre quand celle-ci s’impose dans l’actualité ? Quand la menace se fait pressante, quand la guerre devient presque irréelle à force d’être convoquée et jouée, alors la gauche doit prendre la mesure du moment. Elle devrait dénoncer le projet d’unité nationale fondé sur l’exclusion et la peur. Elle doit se convaincre qu’être contre la logique de surarmement et la surenchère de la puissance ne signifie pas d’abandonner militairement un État agressé. Le dilemme ne peut pas être entre le « pacifisme intégral » et la course à l’armement… La gauche doit réaffirmer que la véritable force n’est pas dans les armes mais dans la justice sociale, l’égalité, la solidarité avec les autres peuples. Pour que la guerre ne devienne pas notre horizon, elle doit être contestée culturellement et politiquement. 

Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.

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5 commentaires

  1. Lafleur le 3 août 2026 à 10:06

    Cher Pablo,

    J’ai lu ton article avec beaucoup d’intérêt. Je trouve particulièrement utile que tu refuses les caricatures et que tu montres combien la gauche est aujourd’hui traversée par des interrogations profondes sur la guerre, la paix, la puissance et la souveraineté. Tu rappelles avec justesse que le dilemme ne peut se réduire à l’opposition entre un pacifisme abstrait et une fuite en avant militariste, et tu restitues honnêtement la diversité des positions qui traversent les forces de gauche.

    Là où je m’interroge davantage, c’est sur le cadre d’analyse qui structure ton propos. Ton texte décrit avec précision les positions respectives des différentes sensibilités de gauche, mais il explique finalement assez peu pourquoi ces positions évoluent dans le contexte historique actuel. Or, du point de vue du matérialisme historique, les doctrines politiques ne sont jamais indépendantes des transformations profondes du capitalisme et des rapports de force qu’il produit.

    La guerre apparaît ainsi davantage comme un choix politique ou moral que comme l’expression de contradictions objectives. Pourtant, les dynamiques de réarmement, la montée des tensions internationales, les recompositions géopolitiques, les rivalités industrielles, technologiques et énergétiques ne peuvent être pleinement comprises sans les rapporter à la crise du capitalisme contemporain et à la transformation des rapports de force mondiaux. C’est peut-être ici que l’héritage de Jean Jaurès mérite d’être relu dans toute sa profondeur. On retient souvent de lui le défenseur de la paix. Mais Jaurès ne séparait jamais cette exigence de l’analyse des mécanismes économiques qui conduisent à la guerre.

    Lorsqu’il écrit que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage », il ne formule pas seulement une condamnation morale : il propose déjà une explication historique. À cet égard, je me demande si une partie de la gauche ne reste pas prisonnière de catégories devenues insuffisantes pour penser le monde contemporain.

    D’un côté, une lecture qui tend à voir partout deux impérialismes symétriques conduit parfois à des convergences paradoxales avec les analyses atlantistes sur la nature des rapports internationaux. De l’autre, la social-démocratie et les forces qui assument désormais un réarmement européen inscrivent leur réflexion dans une logique de puissance qui risque d’alimenter précisément ce qu’elles prétendent conjurer. Il me semble que le véritable enjeu est ailleurs.

    La gauche de rupture ou radicale devrait par conséquent comprendre comment un capitalisme mondialisé, traversé par une crise profonde de son mode d’accumulation et de son hégémonie, produit simultanément la militarisation, la fragmentation géopolitique, la montée des tensions internationales et des processus de fascisation qu’il convient de distinguer du fascisme historique. Sans cette analyse des déterminations matérielles, le débat risque de demeurer essentiellement moral ou géopolitique. Autrement dit, idéaliste.

    Dès lors, la question centrale n’est peut-être pas seulement : Quelle position la gauche doit-elle adopter face à la guerre ? Elle est aussi : Pourquoi notre époque voit-elle la guerre redevenir un horizon durable des relations internationales, et quelles transformations politiques, économiques et sociales sont nécessaires pour en supprimer les causes ?

    Au fond, c’est peut-être là que se trouve aujourd’hui la tâche essentielle des communistes, par le parti pris de la Paix du PCF et, aussi, de toute la gauche de transformation sociale.

    Ne pas seulement dénoncer les guerres ou choisir un camp dans chacune d’elles, mais construire les conditions d’une paix durable. Cela suppose de combattre les causes économiques et sociales des conflits, de résister aux processus de fascisation, de défendre la souveraineté des peuples, de promouvoir la coopération internationale et de redonner toute sa place à l’action organisée du monde du travail pour empêcher que les contradictions du capitalisme ne conduisent une nouvelle fois les peuples vers la guerre. C’est sans doute ainsi que l’on peut articuler la leçon républicaine et marxiste de Jean Jaurès et celle de Gueorgui Dimitrov, secrétaire de l’internationale communiste de 1934 à 1943 : comprendre les causes profondes de la guerre pour mieux organiser les forces populaires capables de défendre le parti pris du mouvement de la paix. Elle ne peut être une simple aspiration morale. Elle est une conquête politique qui suppose une mobilisation consciente des peuples contre les logiques de domination, de guerre et de fascisation.

    Merci pour cet article, qui contribue utilement à ouvrir un débat dont nous avons collectivement besoin.

    Fraternellement.

  2. Berthelot Jacques le 3 août 2026 à 15:38

    Pour la Paix il y a un sujet pour lequel une partie de la gauche est souvent frileuse pour ne pas dire absente , il s’agit de la question du désarmement nucléaire.
    le sujet est absent des débats à l’assemblée nationale et au sénat.
    Pourtant le Traité d’Interdiction des armes nucléaires est entré dans le droit international en 2021 et l’article 6 du Traité de Non Prolifération nous dit :
    « L’article VI (ou 6) du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) constitue une obligation juridique majeure pour les États parties. Il stipule que chaque signataire s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations pour mettre fin à la course aux armements nucléaires, procéder au désarmement et parvenir à un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »
    Heureusement que le Mouvement de la Paix , Initiatives pour le désarmement nucléaire, le Mouvement pour une Alternative Non Violente sont des associations mobilisées sur cette question.
    Comment peut on être anticolonialiste , pour le droit des peuples et ne pas agir pour le désarmement nucléaire ?
    Car quel est le discours de notre gouvernement pour défendre l’arme nucléaire ?
    Elle nous permet d’être en paix et en sécurité , joli message pour les peuples d’Afrique : vous vivrez dans la menace des guerres et dans l’insécurité.
    Mais le message qui n’est pas dit est : nous pouvons intervenir contre des pays non dotés sans risque de représailles nucléaires.
    Que font par exemple actuellement la Russie, les USA , Israêl , pays dotés de l’arme nucléaire sinon bombarder, massacrer des peuples non dotés de cette arme.
    Le cas d’Israël mérite que l’on s’y attarde :
    Israël a acquis l’arme nucléaire de manière clandestine dans les années 1960, principalement grâce à une coopération technique et financière cruciale avec la France sous la IVe République, motivée par des alliances géopolitiques et militaires de l’époque.
    Israël fait partie des quelques pays au monde (avec l’Inde, le Pakistan et le Soudan du Sud) à ne pas avoir adhéré au TNP
    Ce qui est inouïe c’est qu Israël ne s’oppose pas à la prolifération nucléaire au regard du droit international mais bombarde l’Iran pour que ce pays ne se dote pas de l’arme nucléaire , ce sujet est absent des commentaires médiatiques.
    Faut il rappeler que seuls neuf pays sont dotés de l’arme nucléaire.
    La France n’a pas ratifié le TIAN .
    Les formations politiques sont très discrètes sur le TIAN , il faut porter au crédit du PCF qu’il milite pour que la France le ratifie ,et préciser que La France insoumise (LFI) plaide régulièrement pour l’adhésion de la France à ce traité international et pour un désarmement nucléaire multilatéral. les autres formations de gauche sont plus discrètes ou absentes sur la question .
    faut il rappeler que les armes nucléaires sont des armes de destruction et d’extermination massives et non des armes conventionnelles.
    les Tartuffes promoteurs de cette arme nous disent : mais on ne l’utilisera pas , quand on connait le gouffre financier qu’est cet arsenal nucléaire , on a le sentiment d’être pris pour des imbéciles.

  3. lemasseur le 4 août 2026 à 07:27

    De quelle guerre parlez-vous ou plus précisément, pourquoi ne nommez-vous pas la Russie au lieu de tourner autour?

    On ne va pas revenir sur le ridicule achevé de représenter cette dictature sanglante (oui Poutine est un dictateur impitoyable faisant autant de cas des vies humaines -ukrainiennes et russes- que de son premier caleçon) comme un danger existentiel pour L’Europe: Si les chars russes n’arrivent pas à atteindre Kiev après quatre années de combat, comment pourraient-ils atteindre ne serait-ce que la frontière polonaise? Regardez une carte. Quant à l’Allemagne et la France on n’en parle même pas.

    Une guerre au nom des « principes » alors? Comment justifier qu’il faudrait faire la guerre à la Russie alors que l’on arme Israël pour mener une guerre encore plus sanglante et illégale? Ça ne tient pas.

    La seule raison valable de faire la guerre est de basculer en économie de guerre de manière à ce que l’argent public abonde en masse les carnets de commande d’une industrie de paix en déshérence et en ruine, et qui y a intérêt sinon les marchands d’arme?

    « la guerre mondiale fut essentiellement l’œuvre des hommes d’argent, que ce sont les hauts industriels des différents États de l’Europe qui, tout d’abord, la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en jeu leur fortune, en tirèrent d’immenses bénéfices et s’y livrèrent avec tant d’ardeur, qu’ils ruinèrent l’Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde ( …) « Ces hommes-là (les oligarques), ils ressemblent à leurs hauts fourneaux, à ces tours féodales dressées face à face le long des frontières, et dont il faut sans cesse, le jour, la nuit, emplir les entrailles dévorantes de minerai, de charbon, afin que ruisselle au bas la coulée du métal. Eux aussi, leur insatiable appétit exige qu’on jette au feu, sans relâche, dans la paix, dans la guerre, et toutes les richesses du sol, et tous les fruits du travail, et les hommes, oui, les hommes mêmes, par troupeaux, par armées, tous précipités pêle-mêle dans la fournaise béante, afin que s’amassent à leurs pieds les lingots, encore plus de lingots, toujours plus de lingots…(…) On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels.  »
    Anatole France 1922, rien n’est à retirer un siècle après.

  4. Lucien Matron le 4 août 2026 à 09:23

    Si Jaurès était un pacifiste convaincu et convaincant, il n’en est pas de même pour celles et ceux qui se réclament de sa pensée, notamment les socio-démocrates et les socio-libéraux. Raphaël Glucksmann se situe, de ce point de vue, dans la ligne de son père qui affirmait, il y a au moins 30 ans, pour justifier sa pensée: «  plutôt mort que rouge »…ce à quoi l’amiral Sanguinetti lui avait répondu, sur une radio nationale : «  mieux vaut un général pacifiste qu’un philosophe guerrier… »
    Nous pourrions également reprendre Kant, lorsqu’il écrivait : «  un homme politique qui a une morale vaut mieux qu’un moraliste qui n’est qu’un justificateur politique ». Guy Hocquengheim ajoutait : « . On peut avoir du respect pour l’ homme qui s’expose au feu, mais pas pour le conseiller en massacres trop sûr de n’être pas payeur, encore moins pour le philosophe qui n’use de sa subtilité que pour légitimer la raison d’Etat la plus cruelle ».
    L’ avenir de la planète et de l’humanité n’est pas dans la haine de l’autre, dans la volonté de l’exterminer ou de le réduire au néant mais dans l’amitié entre les peuples, la coopération et la solidarité. Le pacifisme de Jaurès n’est ni une névrose, ni une malédiction. Nous pensons plus que jamais, que ce sont plutôt les obsédés de la mitraillette, des drôles et des porte-avions qui relèvent de la paranoïa.

  5. Lionel Mutzenberg le 4 août 2026 à 10:17

    La guerre et la bourgeoise française, serait plus à l’ordre du jour, tiens, rien que pour comprendre notre histoire.

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