Comment sortir de cet état de guerre ?
Qui, aujourd’hui, peut jurer que la guerre ne mènera pas à l’apocalypse ? Ceux qui préparent la guerre se préparent à la faire et tournent le dos à la paix. Alors, les dangers se généralisent et se matérialisent. Ils se posent à une échelle supranationale et semblent échapper aux peuples et à la politique. L’issue ne se construira pas facilement mais il faut la chercher et la vouloir.
Restaurer la capacité de l’ONU est une ambition fondamentale. Aujourd’hui, le jeu des puissances (installé par le fonctionnement actuel du Conseil de sécurité avec ses membres permanents), l’intervention constante des « lobbies » économiques et la « gouvernance » sont les pivots de la régulation politique mondiale. Il convient de lui substituer une restructuration d’envergure de tout le dispositif onusien. L’effacement de l’ONU depuis trois décennies ôte toute légitimité à l’action internationale. Sa revalorisation et sa refonte sont nécessairement liées. Inclure la participation élargie des ONG et des mouvements sociaux durables dans tous les forums internationaux, y compris ceux de nature économique, est une attente. Revaloriser les débats citoyens sur l’état du monde est une nécessité.
À toutes les échelles, nationales, régionales ou mondiales, quatre chantiers pourraient être suivis : la réduction du champ de décision des exécutifs ; l’amélioration sensible de la représentation des populations, y compris étrangères ; la déprofessionnalisation de l’activité politique ; l’essor d’une démocratie d’implication, directe et/ou participative. Nul besoin de modèle passe-partout, fédéral ou confédéral. La forme de la réorientation démocratique ne sera pas nécessairement la même partout. Mais l’efficacité démocratique dépendra de la capacité à aller, partout dans la même direction.
En s’engageant dans la course à la puissance, l’Europe nourrirait ses vieux fantasmes de domination du temps des colonies. Elle tournerait le dos aux valeurs qui furent les siennes. Son ambition ne devrait pas être l’hégémonie, mais l’influence.
La forme de l’organisation des pouvoirs est seconde par rapport à l’essentiel : l’implication directe des peuples. La multiplication des mécanismes citoyens de délibération, de contrôle et d’évaluation doit le permettre.
La « communauté internationale » n’est aujourd’hui rien d’autre que le jeu combiné des logiques économiques et des rapports de puissance. À l’échelon supranational, il n’existe pas de peuple politique constitué. Des forces existent pourtant qui pourraient peser dans le sens d’une réorientation des finalités et des méthodes de l’action planétaire. Des États cherchent à s’émanciper des règles drastiques édictées par les grands organismes financiers et les multinationales. Dans chaque pays, des associations et mouvements divers essaient d’esquisser une logique du commun contre les normes dominantes de la propriété et du pouvoir. Des ONG et des organismes internationaux attachés à la sobriété et au développement humain se confrontent aux logiques concurrentielles et à la gouvernance. L’altermondialisme reste un ferment pour penser et construire des alternatives au désordre du monde.
Un des problèmes est que ces pivots possibles d’une solution vers davantage de paix ne parviennent pas à se coordonner. La maîtrise globale des institutions et du droit reste entre les mains de ceux qui contrôlent richesses, savoirs et pouvoirs. S’il est une urgence, elle est de permettre que convergent sciemment les efforts des uns et des autres pour faire mouvement. Ce serait l’honneur d’une politique refondée que de permettre une telle convergence, au lieu de céder aux « réalismes » qui poussent à la guerre.
Réaffirmer le droit international
La percée de l’état de guerre a coïncidé avec l’affaiblissement du droit international. Trop d’États s’affranchissent de ses normes et de ses décisions au nom de leurs intérêts nationaux. C’est le contraire qui devrait prévaloir. Le plus raisonnable serait de faire de l’affirmation d’un droit planétaire commun, le grand œuvre des prochaines décennies. En matière de droits de l’homme et d’écologie, il conviendrait même qu’il s’impose comme étant de nature supérieure à toute convention de portée territoriale plus réduite. Le 10 décembre 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme ouvrait la voie en ce sens. La Convention européenne du 4 novembre 1950 la poursuivait. Elle s’impose à tout membre de l’Union européenne : aucune considération nationale ne peut être invoquée pour contrecarrer sa prééminence.
L’articulation du droit international et des droits nationaux est complexe, mais la gestion concertée et donc la régulation commune des enjeux planétaires vitaux (santé, environnement, droits de la personne) sont trop stratégiques pour rester la chasse gardée des marchés et des gouvernements. Le droit international actuel est par nature ambigu et contradictoire. Il reste le jouet des forces dominantes. Lui tourner le dos, parce qu’il est faible et imparfait, reviendrait à l’abandonner à ceux qui en usent et mésusent. Stimuler des pensées et un mouvement capables de disputer le terrain international du droit aux forces qui le malmènent est un objectif fondamental.
Prôner l’égalité et la justice, plutôt que la puissance
Enfin, nul ne devrait oublier que le face-à-face de la peur des nantis et du ressentiment des déshérités est un carburant pour l’esprit de guerre. Il est dans le mépris des puissants, les doubles langages et le droit très inégalement appliqué. S’engager dans une ère durable de paix suppose de remédier à cet état de fait.
Depuis longtemps, les ONG et de nombreuses institutions onusiennes mettent en garde contre le fait que, dans les choix opérés un peu partout dans le monde, la croissance des indicateurs marchands prime toujours sur un développement sobre des capacités humaines. Or ces organismes prêchent dans le désert. S’il est des ressources à mobiliser, elles seraient plus utiles à résorber les écarts croissants qui opposent le petit nombre des trop riches et la masse des dominés, au Nord comme au Sud, en Occident comme dans le reste du monde. L’égalité, la justice et la mise en commun sont les vrais carburants de la paix ; ce n’est pas le cas de l’esprit de puissance.
L’Europe a un grand rôle à jouer, mais pas dans l’espoir illusoire de devenir une puissance à la hauteur des États continents aux pouvoirs concentrés. il n’est pas vrai que, face à l’agression, le choix ne soit qu’entre la capitulation et la guerre : l’isolement diplomatique, commercial, politique et moral de l’agresseur est préférable à une guerre interminable et incertaine dans ses développements et aléatoire dans ses résultats.
L’Europe n’a pas les ressources humaines et morales pour s’engager dans une lutte pour l’hégémonie. Mais elle en a d’autres pour faire prévaloir une autre voie, plus réaliste car elle a des ressources, pour travailler avec d’autres à assurer une communauté de destin pacifique et humaniste, loin des crispations d’extrême droite et des délires trumpiens.
En s’engageant dans la course à la puissance, l’Europe nourrirait ses vieux fantasmes de domination du temps des colonies. Elle tournerait le dos aux valeurs qui furent les siennes, de l’Humanisme, des Lumières, des révolutions démocratiques, de la République démocratique et sociale du mouvement ouvrier et des combats anticoloniaux. Son ambition ne devrait pas être l’hégémonie, mais l’influence. Son destin n’est pas dans un camp, mais dans la capacité à être un intermédiaire, pour écarter enfin la logique mortifère des camps et des blocs.
Construire les bases humaines de la mondialité est désormais un horizon stratégique. Respecter les formes territoriales nationales de l’association des individus est un impératif ; mais considérer que leur respect passe avant toute autre considération, y compris celle du destin commun de l’humanité, est une régression. Les êtres humains décideront ensemble de la survie, de l’asphyxie ou de l’apocalypse.
Le sentiment d’impuissance est à la base de la tétanie civique et de notre effroi devant le monde. S’en sortir est une clé de l’avenir. Nous le devons. Nous le pouvons. Nous, tous les êtres humains.
Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.