Israël, RN : quand les journalistes sont sanctionnés pour avoir posé des questions

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Après, il ne faut pas s’étonner si la France n’est que 24ème au classement RSF de la liberté de la presse.

C’est un entretien politique, comme il en existe des dizaines tous les jours dans les médias. Le 8 décembre dernier, le président du RN est en déplacement en Guadeloupe et est interviewé par la radio RCI. La journaliste, Barbara Olivier-Zandronis, pose ses questions… en vain. On pourrait parler de « questions qui fâchent », tant nous ne sommes pas habitués à voir des dirigeants politiques de premier plan mis ainsi face à leurs idées.

Face aux questions de la journaliste, Jordan Bardella, se sentant « agressé », ne répondra pas. Pis, il la prend à parti personnellement : il interroge la journaliste si elle-même accueille des migrants chez elle, si elle a sa carte dans un parti, se permet une réflexion sur les écoles de journalisme. En somme, l’interviewé, comme les auditeurs, exprime son étonnement face à une dure réalité : un journaliste, ça pose des questions, et si celles-ci dérangent, ça n’est pas de son fait. C’est même là tout le cœur de la profession.

Que Jordan Bardella n’aime pas cet exercice, ça en dit long sur son rapport à la liberté de la presse. Mais le pire est à venir. Après l’entretien, la direction de RCI a publié un communiqué indiquant que Barbara Olivier-Zandronis a été sanctionnée : elle ne présentera plus le journal de 13 heures de la radio. Les charges retenues contre elle ? Elle aurait donné son opinion, elle aurait agit à l’encontre de « l’objectivité journalistique », elle aurait manqué aux « exigences journalistiques ». Le directeur délégué de la radio ira jusqu’à présenter ses excuses à Jordan Bardella, insistant sur l’incompétence de la journaliste…

Nous y voilà donc. Aujourd’hui, la soi-disante neutralité journalistique n’est rien de plus que de la complaisance. Il faut tendre le micro et laisser les politiques dérouler leurs analyses politiques, sans les mettre jamais en contradiction, surtout pas avec des faits. Auprès de nos confrères d’Arrêt sur images, Barbara Olivier-Zandronis s’est dite « inquiète pour la liberté de la presse ». Il faut dire qu’il y a de quoi, ou comme le résume Laurent Mauduit : « Barbara Olivier-Zandronis a fait honnêtement son métier et est sanctionnée pour cela. Alors que tant d’autres médias, obséquieux ou complaisants, déroulent le tapis rouge pour l’extrême droite ».

Comme un air de « cancel culture »

L’histoire de Barbara Olivier-Zandronis n’est pas sans rappeler celle, tout aussi récente, du présentateur de TV5Monde Mohamed Kaci. Le 15 novembre, le journaliste interviewe le porte-parole francophone de l’armée israélienne Olivier Rafowicz. Il y est question d’« urgence humanitaire » à Gaza. L’évocation même de cette situation vexe visiblement le militaire israélien. Comme le fera Jordan Bardella, face à sa gène de répondre aux questions, l’interlocuteur retourne les questions au journaliste, puis préfère évoquer les méthodes du Hamas pour justifier celles de l’armée israélienne. Quand tombe ce commentaire de Mohamed Kaci : « Donc vous vous comportez comme le Hamas, c’est ce que vous me dites ce soir ? » Olivier Rafowicz ne répondra pas, qualifiant cette remarque d’« attaque à l’État d’Israël ». L’entretien s’arrêtera-là.

Cinq jours plus tard, la direction de TV5Monde publie un communiqué pour désavouer son présentateur, lequel n’aurait pas respecté les règles journalistiques. Il sera par la suite convoqué aux ressources humaines en présence de la directrice de l’information Françoise Joly. Une affaire qui a profondément secoué la rédaction, choquée de voir leur collègue jeté à la vindicte par la direction – une tension qui traverse de nombreuses rédactions françaises depuis le 7 octobre.

Et pendant qu’Israël est en train d’établir un record de journalistes tués, le gouvernement lance une « chasse aux sorcières » à l’université contre toute parole jugée propalestinienne – lisez donc cette enquête de Mediapart. De son côté, Valérie Pécresse persiste dans son rôle de dispensatrice de bons points. Après avoir (grand)-remplacé Angela Davis par Rosa Parks pour le nom de baptême d’un lycée, voilà la présidente de la région Île-de-France qui retire le prix Simone-Veil à la journaliste Zineb El Rhazoui. En cause : ses dénonciations des crimes de guerre d’Israël à Gaza.

Comme l’écrivait ici-même Clémentine Autain il y a quelques jours à peine : « Souvent j’ai pensé que le fonctionnement médiatico-politique touchait le fond. En réalité, c’est un puits sans fond : le niveau s’abaisse sans discontinuer, et nous coulons avec. […] Une spirale infernale est en train d’avaler tout cru l’intelligence collective et la démocratie. La hiérarchie de l’information est profondément atteinte. Et nous vivons dans une société qui dévore les attentions, les idées, les désirs. »

7 commentaires

  1. Lucien Matron le 12 décembre 2023 à 14:23

    Il faut être aveugle pour ne pas voir que le système médiatico-politique français est globalement entre les mains des pires ennemis de la démocratie, c’est à dire de celles et ceux qui se prétendent «  libres et démocrates », sans cocher une seule case de ce qui qualifie la liberté et la démocratie.
    Ça commence dans les écoles de journalisme, ça se poursuit à l’embauche avec une sélection effrénée, et pour celles et ceux qui arrivent à se faufiler entre les mailles, ça se termine par les sanctions et les exclusions. Les médias sont possédés par les grandes groupes financiers ( Bolloré, Dassault, Lagardère, Arnault, etc…) ou contrôlés par l’Etat majoritaire. Les rares médias totalement indépendants n’ont pas suffisamment de ressources pour contenir le rouleau compresseur de la pensée unique. C’est une des raisons pour lesquelles je suis abonné «  canal historique » à Regards.

  2. Glycère BENOÎT le 12 décembre 2023 à 15:40

    La sanction frappant Barbara Olivier-Zandronis est imméritée, mais le RN n’y est pour rien.
    Tout journaliste, même dans un service public d’information, a une opinion. Qu’elle transparaisse quand il accueille un responsable politique pour s’entretenir avec lui à l’antenne n’est pas particulièrement choquant. Il faut simplement que l’entretien reste courtois. Pour que le débat démocratique ne soit pas biaisé, il faudrait que toutes les opinions existantes dans le peuple soient représentées dans les rédactions et qu’aucun journaliste ne soit sanctionné pour les siennes. Le directeur de RCI semble l’avoir oublié.

    • Mackno le 18 décembre 2023 à 08:59

      Ceci était un commentaire d’un militant du RN.

      • Glycère BENOÎT le 18 décembre 2023 à 12:27

        Menteur. Je ne suis militant d’aucun parti. Ce que vous dites ressortit au crétinisme, dans le meilleur des cas. Qui est le troll ?

        • Beltj le 29 décembre 2023 à 15:10

          Bravo !

  3. F Gody le 13 décembre 2023 à 08:37

    Je suis régulièrement effaré par l’inculture et la lâcheté des journalistes globalement présents sur les plateau TV et radio. On peut globalement mentir devant eux, l’interview continue sans problème. On s’y habitue, c »est grave. Je me suis même surpris à être déstabilisé par Matthieu Belliard (France Info) qui fait, lui, un vrai travail, avec de vraies questions, des reprises sur les contre-vérités et au lieu de trouver ça normal, j’ai trouvé ça extraordinaire.
    La liberté de la presse, est un combat.

  4. HLB le 16 décembre 2023 à 18:41

    On est tellement habitués à des chroniqueurs qui n’ont de journalistes que le nom, qu’évidemment, quand certain(e)s font vraiment leur métier d’investigation et d’esprit critique, ça surprend tout le monde ! Et notamment le personnel politique et les grands patrons, devant qui on est prié de dérouler le tapis !
    Comme la plupart des journalistes sont la propriété d’une poignée de milliardaires, ils ne vont pas s’aventurer à critiquer la ligne éditoriale en vigueur. Sinon, c’est la porte dans le quart d’heure qui suit. Michel Pollack avait été un exemple de ces courageux jetés dans la fosse par Bouygues le bétonneur d’horizons et de consciences, qui avait supprimé l’excellente émission « droit de réponse ». Hélas, beaucoup d’autres, même dans le service public, ont suivi, dont Daniel Mermet, ou sont menacés, comme Elise Lucet ! C’est d’ailleurs inadmissible que des journalistes du service public puissent être virés sans consultation du Peuple, à qui appartiennent ces média !
    Les capitalistes ont bien compris qu’ils ont davantage de chances de prolonger leur système pernicieux, en possédant les moyens d’information.
    Ils laissent toujours un os à ronger à leurs chiens de garde, en leur jetant en pâture des personnages qu’ils jugent non-conformes à leurs intérêts, comme Mélenchon ou Didier Raoult. Comme ça, les aboyeurs peuvent se défouler sans risquer leur place….

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