Glucksmann tente le coup du grand récit national

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Dans Nous avons encore envie, livre qui doit crédibiliser sa candidature, Raphaël Glucksmann convoque de Gaulle, Racine, Romain Gary et la République pour tenter de réarmer moralement le pays. Une ambition cohérente avec sa trajectoire intellectuelle. Mais derrière le lyrisme du récit national, où est la gauche ?

Raphaël Glucksmann publie ce 28 mai Nous avons encore envie. Un livre avec la présidentielle en vue, traversé par une obsession : la décadence française. Convoquant l’histoire et la littérature, le presque candidat tente de faire résonner les affects. Car c’est un livre de croyance.


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Dès les premières pages, Raphaël Glucksmann expose sa matrice intellectuelle : le monde lui apparaît comme une lutte existentielle entre des peuples qui « ont encore envie » et des sociétés fatiguées qui auraient renoncé à elles-mêmes. « Avons-nous encore envie de puissance et de souveraineté ? », demande-t-il d’emblée. Puis il déroule : « La chute de civilisations jadis dominantes est la conséquence d’un renoncement intérieur avant d’être le résultat d’invasions étrangères ». La politique n’est pas un conflit social mais une bataille civilisationnelle. Le sujet historique n’est plus le peuple, encore moins les classes populaires, mais la nation envisagée comme organisme moral menacé d’effondrement dans une sorte d’angoisse identitaire sublimée.

Le cœur stratégique de son livre tient dans cette phrase : « La fierté française, aujourd’hui blessée, est la base de tout ». Tout s’organise autour de cette reconquête patriotique. Il faut « reprendre la flamme nationale », mener « la bataille du patriotisme français », opposer à Marine Le Pen une version progressiste du récit national. Raphaël Glucksmann a parfaitement identifié une réalité politique : une partie des classes populaires vote RN plus seulement par rejet des immigrés ou obsession sécuritaire, mais parce qu’elle considère que plus personne n’aime la France dans les classes dirigeantes. Il écrit d’ailleurs ceci : « Les électeurs et les électrices de Jordan Bardella et de Marine Le Pen […] évoquent la France et la trahison de ses élites ».

Glucksmann cherche une épopée nationale, une transcendance, une grandeur. Le problème, c’est qu’il veut sauver la nation française du vide existentiel produit par le néolibéralisme, mais sans rompre avec lui.

Le problème est moins le diagnostic que la réponse. À aucun moment Raphaël Glucksmann ne se demande pourquoi cette « fierté » est « blessée ». Jamais il ne part du travail, du déclassement, de la désindustrialisation. Il psychologise la crise démocratique et transforme une crise du capitalisme en crise de vitalité nationale. Chez Raphaël Glucksmann, la République est un récit spirituel destiné à produire du commun.

Raphaël Glucksmann ne pense les dominations qu’à travers la fragmentation identitaire. Le capitalisme – système économique et société – est quasiment absent. Les actionnaires n’existent pas. Les rapports de production et de domination non plus. Même lorsqu’il parle des services publics ou de l’État, Raphaël Glucksmann le fait dans le langage du management efficace : « clarifier », « appliquer », « ne pas dévier », « efficacité de la puissance publique ». On est dans un imaginaire de restauration étatique, pas dans une pensée de transformation sociale.

Raphaël Glucksmann appartient à cette tradition française qui aime passionnément la République mais se méfie du social. Une tradition où la nation peut aisément remplacer le peuple, où le patriotisme peut absorber la question sociale, où la souveraineté peut devenir plus importante que l’égalité. Cela se voit dès les premières pages, lorsqu’il explique avoir quitté Sciences Po parce qu’il refusait « une vie sans destin ». Ce qu’il cherche depuis 20 ans n’est pas l’émancipation collective des dominés ; c’est une épopée nationale, une transcendance, une grandeur. Le problème n’est donc pas qu’il parle de la France – et la gauche aurait tort d’abandonner ce terrain. Le problème, c’est que Raphaël Glucksmann veut sauver la nation française du vide existentiel produit par le néolibéralisme, mais sans rompre avec lui.

Malgré ses accents lyriques et ses intuitions parfois justes, Raphaël Glucksmann ne propose aucun horizon pour la gauche. Il propose un patriotisme mélancolique pour classes dirigeantes inquiètes, une tentative de réarmer moralement le pays sans remettre en cause l’ordre social qui l’a désarmé. Hélas, il semble bien avoir convaincu les cadres socialistes qui se vivent eux-mêmes comme membres de la classe dirigeante. Selon Politico, la direction du Parti socialiste – y compris Olivier Faure – s’oriente désormais non plus vers une primaire de la gauche, mais vers une forme de « conclave » limité au PS, à Place publique et aux écologistes, laissant à l’extérieur des figures comme François Ruffin ou Clémentine Autain. Raphaël Glucksmann a déjà remporté une première bataille idéologique : celle du déplacement du barycentre socialiste vers la droite en réarrimant le PS au centre gauche plutôt qu’à la gauche. C’est cohérent et ce sera un désastre. 

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