Antisémitisme, antisionisme : Roger Martelli répond à Pierre Khalfa
Le débat continue.
J’ai lu attentivement la réponse de Pierre Khalfa à mon article du 6 janvier. Elle contient bien plus de critiques que d’approbations ? Ce n’est pas pour me gêner. Je m’étonne seulement de son silence sur ce qui est à mes yeux le dilemme essentiel : comment proposer un discours global qui, aux yeux du plus grand nombre, légitime la cause du peuple palestinien, délégitime la pratique génocidaire en cours à Gaza et, par ailleurs, essaie de réunir la gauche au lieu de la déchirer ?
1. Je précise que je ne fais pas de « procès » à la tribune cosignée par Pierre Khalfa. Entre cette tribune et celle d’Eva Illouz, mon choix est sans hésitation en faveur de la première. Mais, politiquement, je préfère l’équilibre choisi par Hugues Jallon pour écarter les généralisations inacceptables de la sociologue. Ce n’est pas insulter les 285 signataires que de suggérer cette préférence.
Seule l’égale légitimité des droits à l’existence d’un État écarte le recours aux nationalismes éradicateurs, donc à la lecture du sionisme qui prévaut en Israël aujourd’hui. L’objectif est la paix, pas la victoire d’un nationalisme d’exclusion, quel qu’il soit.
2. Mon objectif n’était pas d’analyser finement les racines historiques de la tragédie en cours à Gaza : ce n’est d’ailleurs pas de ma compétence. Du sionisme, je me contente de retenir qu’il a historiquement deux faces inséparables et que c’est la plus mauvaise qui a permis de passer de « l’État juif et démocratique » de 1948 (le plan de partage de 1947 décide de la création d’un « État juif » et d’un « État arabe ») à un « État-nation du peuple juif » qui, au nom d’une conception extensive du « peuple juif », met les non-juifs en position légalement subalterne.
Par tradition de pensée et par conviction profonde, je ne me reconnais pas plus dans le sionisme que dans le nationalisme en général. Je ne risque donc pas de faire l’apologie de David ben Gourion et de Moshe Dayan. Mais quelles que soient les critiques que l’on peut à bon droit leur adresser, je trouve comme Hugues Jallon qu’il est utile, pour dénoncer la barbarie des sionistes d’extrême droite au pouvoir, d’opposer des figures historiques du sionisme à ceux qui sont aujourd’hui sommés de répondre de leurs actes devant la justice internationale.
Je tire deux conséquences de cette conviction. La première est qu’il y a un risque à entériner l’idée que tout le drame du Proche-Orient se réduit à l’opposition du sionisme et de l’antisionisme. Le caractère exclusif des deux termes peut finir en effet par légitimer l’idée que toute critique du sionisme conduit, en pratique, à la négation du droit à l’existence d’un État garantissant, aux juifs qui y vivent, de ne plus connaître la férocité de l’antisémitisme aux multiples visages. Seule l’égale légitimité des droits à l’existence d’un État écarte le recours aux nationalismes éradicateurs, donc à la lecture du sionisme qui prévaut en Israël aujourd’hui. L’objectif est la paix, pas la victoire d’un nationalisme d’exclusion, quel qu’il soit.
La solution à deux États a l’avantage d’être, aux yeux du monde, la solution concrétisant l’espoir toujours vivace d’une coexistence pacifique de deux peuples ayant un droit égal à l’existence sur la terre de l’antique Palestine. C’est donc, à l’heure actuelle, la perspective la plus crédible pour faire légalement obstacle à la barbarie.
La deuxième conséquence est le refus de l’idée selon laquelle toute propension au sionisme conduit naturellement, irrémédiablement, à la négation des droits des Palestiniens à vivre sur la terre que l’histoire leur a attribuée. Tout nationalisme fait courir le risque de l’extrême, mais ne débouche pas inéluctablement sur le désir d’éradication de l’autre ; de même, tout sionisme ne conduit pas nécessairement aux horreurs perpétrées à Gaza. Si cela était vrai, autant nous résigner à la conviction que le seul choix réaliste serait entre le Hamas et Netanyahou, donc entre deux exclusivismes, entre deux douleurs et entre deux drames.
C’est pourquoi je persiste à dire que chacun, juif ou non-juif, a certes le droit d’avoir son opinion sur le sionisme, ses risques et ses contradictions. Mais, tous ensemble, nous avons intérêt à combattre chez nous l’actuelle politique conduite par le gouvernement israélien, non pas au nom de sa justification sioniste, mais au nom de sa barbarie génocidaire et de son mépris absolu de la morale humaniste et du droit international.
3. Je termine en revenant à la question du choix entre la solution à un ou à deux États. Je trouve injuste et à la limite insultant d’écrire que je stigmatise les tenant.e.s d’un État unique, respectant les identifications de quiconque vit sous sa juridiction. J’ai précisé que la solution d’un État plurinational était une vieille idée, familière à une gauche détestant toute dérive vers les fantasmes d’une préférence nationale. Et je redis que, malheureusement, cette hypothèse est actuellement tout aussi utopique que celle à deux États. Mais elle a dans l’immédiat un inconvénient, tandis que la solution à deux États a un avantage.
« From the river to the sea » peut servir à masquer un exclusivisme qui écarte « l’autre », Palestinien ou Juif. Or dans l’état des rapports des forces réels, l’objectif est plus réalisable du côté des fanatiques du sionisme que du côté palestinien. Quant à la solution à deux États, elle est farouchement refusée par Israël, mais elle a l’avantage d’être, aux yeux du monde, la solution concrétisant l’espoir toujours vivace d’une coexistence pacifique de deux peuples ayant un droit égal à l’existence sur la terre de l’antique Palestine. C’est donc, à l’heure actuelle, la perspective la plus crédible pour faire légalement obstacle à la barbarie. C’est, toujours à l’heure actuelle, l’affirmation la meilleure pour rassembler la gauche.
Retenir le propos, la critique et la proposition qui rassemblent le plus largement dans un esprit persistant de paix et qui disqualifient les attiseurs de braise : c’était le seul objectif de mon propos. J’aurais préféré que Pierre m’en sache gré, sans cacher pour autant ses désaccords respectables.