À mes camarades gauchistes
Une lettre à ceux qui rêvent de révolution, pour distinguer le romantisme de l’action révolutionnaire, la colère du peuple et la force capable de transformer.
Camarade,
Je sais que tu veux la révolution. Et je sais que, ce week-end, tu as voulu voir dans les événements le premier grondement d’un monde qui se soulève. 800 000 personnes dans la rue pour dire non à un ordre injuste : comment ne pas y voir une promesse ? Comment ne pas sentir, dans cette multitude, la possibilité que le peuple reprenne son histoire ?
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Je partage ton désir. Mais je me méfie des illusions qui l’accompagnent. Tu penses sûrement que la violence accompagne toute révolution. Après tout, ne portons-nous pas aux nues « La Liberté guidant le peuple » de Delacroix, cette Marianne qui avance sur les barricades, le fusil à la main ? Nous célébrons la Révolution française, la prise de la Bastille, les sans-culottes, les journées qui firent trembler les puissants. Ces droits ne furent jamais accordés et notre République est le fruit de ces batailles.
Mais prends garde aux images. En 1789, le peuple ne disposait ni du suffrage universel ni des libertés politiques que nous avons gagnés. Les voies institutionnelles étaient étroites et ce sont les révolutionnaires d’alors qui les ont élargies. Aujourd’hui, les transformations passent aussi par les urnes, les syndicats, les organisations collectives, les mobilisations populaires. Elles ne garantissent aucune victoire. Je sais bien pourquoi tu n’y crois plus. Des décennies de promesses trahies, de majorités déçues, de renoncements et de défaites ont conduit à se méfier de la politique institutionnelle. Si nous renonçons à conquérir les pouvoirs pour transformer la société, que nous reste-t-il ? Le plaisir de maudire le monde en attendant qu’il s’effondre ?
Crois-tu que les vitrines brisées annoncent la chute du capitalisme ? Que les coups portés à l’ordre public ébranlent l’ordre économique ? Que Bernard Arnault tremble en ce moment dans son palais ? D’ailleurs, le cours de l’action de LVMH repart à la hausse : le capital a la peau dure et sait traverser les émeutes, absorber les crises et transformer la colère en spectacle. Dans la septième puissance mondiale, comment négliger la puissance de l’outil répressif ?
On peut ne pas pleurer un abribus fracassé… encore qu’il soit utile quand il pleut. Mais comment confondre la destruction d’un équipement collectif avec celle du pouvoir des possédants ? Briser une vitrine n’abolit pas la propriété privée. Saccager un commerce ne socialise pas les moyens de production.
Personne ne prendra la Bastille pour libérer les prisonniers politiques dans les jours qui viennent. Je ne reproche pas à ceux qui prennent des risques de ne pas en faire assez. Je reproche à ceux qui les encouragent de n’en prendre aucun.
Et puis, camarade, ce qui m’énerve un peu, c’est quand tu écris des messages enflammés, tu partages des vidéos, tu célèbres les émeutiers. Mais ceux qui courent devant les policiers, eux, ne sont pas derrière un écran. Ce sont souvent des jeunes qui s’exposent aux coups, aux blessures, aux arrestations arbitraires et aux poursuites judiciaires. Ils peuvent y laisser un œil, une main, des années de leur vie. Et quand la condamnation tombe et qu’il y a la prison au bout du chemin, quand il faut payer un avocat, quand la famille se retrouve seule face à la machine judiciaire, qui sera là ? Personne ne prendra la Bastille pour libérer les prisonniers politiques dans les jours qui viennent. Je ne reproche pas à ceux qui prennent des risques de ne pas en faire assez. Je reproche à ceux qui les encouragent de n’en prendre aucun.
Le romantisme révolutionnaire a aussi une odeur : celle de la virilité. Regarde les images. Dans la rue, ceux que l’on appelle les casseurs sont quasi exclusivement des hommes ; les policiers qui leur font face aussi, habillés en méchants Robocops. L’espace public devient une scène masculiniste où chacun doit prouver qu’il ne reculera pas. La force virile tient lieu d’argument, l’affrontement de démonstration politique. Au XXIème siècle, ça a le don de m’exaspérer. La vieille culture politique nous a légué trop de figures de mâles héros, trop de portraits d’hommes seuls, debout sur les barricades, pour que nous ne sachions pas reconnaître ce piège. Une révolution qui reproduit les hiérarchies viriles de la société qu’elle prétend renverser risque de changer les maîtres sans changer le monde. La révolution n’est pas une posture. Elle n’est pas le décor de nos indignations, ni l’ivresse d’une nuit. Elle est une œuvre collective, autrement plus difficile que le geste de destruction : faire tenir ensemble des millions de personnes qui n’ont ni les mêmes intérêts immédiats, ni les mêmes expériences, ni les mêmes raisons d’espérer. Construire une force capable de défendre les travailleurs et les opprimés, d’arracher des droits, de conquérir des majorités, de désobéir aux puissants et de partager les pouvoirs.
La barricade ne saurait tenir lieu de stratégie. Alors, camarade, je ne te demande pas de respecter sans critique des institutions qui, trop souvent, protègent l’ordre inégalitaire et les puissants. Je ne te demande pas de croire aux élections, ni de confondre la légalité avec la justice. Je te demande seulement de ne pas prendre les moyens pour les fins, le fracas pour la victoire, le sacrifice des autres pour le signe de notre propre courage.
800 000 personnes dans la rue, voilà notre force. Une force qui peut ouvrir une brèche dans l’impuissance. Mais cette force ne devient historique que si elle s’organise, si elle sait ce qu’elle veut construire, si elle se donne les moyens de durer bien au-delà de l’émotion et du spectacle.
Les puissants n’ont pas peur de nos colères quand ils savent qu’elles passeront. Pire encore, une colère sans débouché politique peut finir par renforcer ceux qu’elle prétend combattre, en offrant au parti de l’ordre le prétexte et les conditions de sa victoire. La révolution ne consiste pas à faire trembler la rue pour une nuit. Elle consiste à faire vaciller les rapports de domination. C’est cela, camarades, que je voudrais commencer avec vous.
Les lecons d’un type qui sert de caution de gauche dans les médias pourris, et donc qui les renforce, on peut s’en passer.
Cher Pablo
Permettez-moi de vous appeler cher camarade et de vous tutoyer comme vous le faites dans votre article. En fait, tu as raison mais comment lutter contre un régime qui ne connaît que la répression comme réponse. C’est cela qui est dangereux. C’est ce piège qui nous a pour principe de nous diviser. Et puis, on sait et plus toi que moi. Le parti de l’ordre n’a jamais été celui du peuple. Il faut s’unir. Il faut avoir un programme. Il faut qu’on ait des réponses communes. Mais, on manque de temps. Et surtout, le gouvernement se moque de nos revendications. Sinon, il y a belle lurette qu’il aurait répondu. Je ne crois pas naïf. Je ne pense pas que les pillages soient la solution. Je crains que ça soit contre-productif. Mais, on voit que le gouvernement cherche à provoquer le feu et non pas à l’éteindre. Est ce que c’est l’étincelle qui montre que l’ultra libéralisme est fini ? Et puis, arrêtons de nous focaliser sur les « violences » en France. Espagne, Belgique, Portugal, sans parler de l’Albanie, en Europe, on voit que pour diverses raisons, la jeune génération se soulève. Alors, camarade Pablo. Que penses tu ? On ne peut pas et on ne doit pas se laisser influencer par la presse bollorisée. C’est peut-être le début d’une nouvelle forme de démocratie où le peuple sera entendu et non les marchés, où on ne parlera plus de dette mais des inégalités des pauvres. Cher camarade Pablo, n’est pas cela le plus important ?