Palestine : chaque jour, l’apartheid

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Plus de cent Palestiniens et neuf Israéliens ont été tués, en une seule semaine. Un éternel recommencement dont on connaît le point de départ, mais où nul ne peut dire quand et comment cela s’achèvera.

AU PIED DU MUR. Été 1967. L’aviation nord-américaine bombarde le Viêtnam et Israël, dix-neuf ans d’âge, attaque trois pays d’un coup d’un seul. Les troupes de l’État hébreu s’emparent de Jérusalem-Est ; le Premier ministre s’empresse de déclarer : « La paix est maintenant revenue, avec nos forces qui contrôlent toute la ville et ses environs. » Alors on rase des maisons, on expulse des familles, on proclame la ville « capitale éternelle » du jeune État.

Printemps 1995. « Je ne sais pas si quelqu’un vous a promis que vous auriez un État, mais je parle à partir des cartes, et, si l’on regarde les cartes, il n’y a pas d’État palestinien… »Par ces mots, à Jéricho, un homme fait face à Abu Amar – le chef de l’Organisation pour la libération de la Palestine, plus connu sous le nom de Yasser Arafat. Et de lui répéter : « Vous n’avez rien. Aucun État. » Arafat a l’œil sombre. Pour certains, l’espoir de paix porte alors le nom d’Oslo. Pourtant, à mesure que cet homme – le cartographe Khalil Tafakji – fait défiler les cartes, Oslo s’éloigne. Même, il disparaît. La Cisjordanie, qui doit revenir aux Palestiniens dans l’hypothèse de l’établissement de deux États voisins, n’est déjà plus « qu’une immense toile formée de réserves naturelles et de sites militaires ». Une toile morcelée qui va rétrécissant sous les assauts répétés des colons. À présent, Tafakji décrit à Arafat la situation à Jérusalem-Est – « ses maisons détruites, précisera-t-il, saisies, volées, [ses] terres confisquées, [ses] checkpoints érigés aux entrées de la municipalité et aux carrefours stratégiques de la vielle ville ».

Printemps 2021. Quartier Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est. Des colons, de longue date, livrent bataille en vue d’obtenir l’expulsion de familles palestiniennes. Dix, déjà, ont dû partir ; en ce début mai, six autres sont visées par la Cour suprême. Alors, deux semaines après que l’extrême droite israélienne a manifesté dans Jérusalem aux cris de « Mort aux Arabes », des milliers de Palestiniens se dressent contre le pouvoir colonial et son entreprise de nettoyage ethnique. Bientôt, les affrontements avec les forces de l’ordre du régime de Netanyahou s’étendent à l’ensemble d’Israël. Le Hamas ne tarde pas à exiger le retrait des troupes d’occupation de l’esplanade de la mosquée al-Aqsa : en vain. L’organisation islamiste tire dès lors une centaine de roquettes à partir de la bande de Gaza, sous blocus depuis 2007 ; s’ensuivront plus de mille autres ; les projectiles seront neutralisés avant impact à hauteur de 90%. Comme de coutume, la répression gouvernementale israélienne est foudroyante : écrasement de la protestation populaire, déluge de bombes sur la bande de Gaza. Le Hamas propose un cessez-le-feu ; Netanyahou refuse. Le 14 mai, on dénombre 119 Palestiniens tués – dont le quart d’enfants – et 9 Israéliens tués.

Bien sûr, l’ONU se dit « profondément inquiète ».
Bien sûr, le bon démocrate Biden assure qu’« Israël a le droit de se défendre ».
Bien sûr, Macron a « fermement condamné les tirs revendiqués par le Hamas et d’autres groupes terroristes », lesquels mettent « en grave danger la population de Tel Aviv » et nuisent « à la sécurité de l’État d’Israël ».

L’air est connu.

Et l’œil était sombre, oui. C’est que les cartes du cartographe, elles, ne se payaient pas de mots : l’expansion d’Israël n’admet aucune borne. La spoliation de la terre est pensée, organisée, instituée. Lentement, pan après pan, la Méditerranée et le Jourdain unis, ou presque, ou bientôt, par une même bande de terre.

Dix années, une part de vie, voilà le temps qu’il fallut à Khalil Tafakji pour parvenir à consigner, au centimètre près, écrivit-il, l’érosion méthodique de la Palestine historique. Car jamais des lambeaux, des bouts, des tronçons, des trouées de terre n’ont fait un État. Et comme l’État hébreu le savait, le cartographe le savait aussi – au moins la-solution-à-deux-États occupe-t-elle les diplomates et les présentateurs de télévision.

Il n’est pas de « crise » : elle n’est que la normalité mise à nu.

À la fin du mois d’avril dernier, l’ONG Human Rights Watch a rendu public un rapport de plus de deux cents pages. Titré, traduit en français : « Un seuil franchi : Les autorités israéliennes et les crimes d’apartheid et de persécution ». Le directeur de l’organisation étasunienne ajoutait : « Trois éléments concourent à un tel crime : l’intention par un groupe racial d’en dominer un autre, une oppression systématique et la perpétration de certains actes inhumains. » Donc, le scandale. Un porte-parole du département d’État américain a fait état de son franc désaccord ; l’ambassadeur d’Israël auprès des Nations Unies et des États-Unis a fait savoir qu’on se trouvait là « à la limite » de l’antisémitisme ; le ministère israélien des Affaires étrangères a fait mention d’un « tract de propagande ».

L’air est connu, oui.

Quand on ajoute à l’annexion des territoires le refus du retour des réfugiés palestiniens, le quadrillage militaire de l’espace, les atteintes journalières à la liberté de circuler, les assauts meurtriers de l’armée contre la population civile, les emprisonnements arbitraires et la construction d’un mur épais de plusieurs couches de béton et long de plus de cinq cents kilomètres, c’est, sans conteste, un régime politique d’apartheid qui apparaît aux yeux de tous.

À condition, toutefois, de les ouvrir.

En 2001, l’écrivain et ancien éditeur François Maspero avait séjourné en Palestine. À son retour en France, il demandait : « Comment appeler ce que vit le peuple palestinien autrement qu’un apartheid ? » Et précisait : « La société palestinienne est pulvérisée. […]. À l’intérieur d’enclaves, les camps de réfugiés sont eux-mêmes des ghettos. […] L’armée israélienne entre, sort, quadrille, ratisse, bombarde comme et quand elle le veut les minces 19% de territoires théoriquement souverains de l’Autorité palestinienne. »

L’« escalade » ? Une ligne droite soudain visible, l’ordre des choses sous la lumière crue du feu et des caméras.

De cette ligne, on en connaît le point de départ – 1947.

On rêve de connaître, enfin, celui de son arrivée : « une issue de secours, fondée sur la paix et l’égalité », disait Edward Saïd, autrement dit la fin de l’oppression étatique et l’égale citoyenneté sur le territoire de la Palestine historique.

Pour l’heure : solidarité avec le peuple palestinien.

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