Victoire de l’AfD : le cancer du libéralisme
L’extrême droite a écrasé, ce dimanche, les élections régionales en Saxe-Anhalt avec près de 44% des suffrages. Aboutissement d’un système en faillite.
L’Allemagne vient de franchir une ligne rouge, dimanche 6 septembre. En Saxe-Anhalt, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (l’AfD) a remporté 43,8% des suffrages, écrasant la droite conservatrice CDU qui dirigeait le Land (région) et qui s’écroule à 17,2%. Les socio-démocrates du SPD recueillent 9,3%, les Verts 8,9%, la gauche radicale Die Linke 8,6% et BSW, le parti anti-migrants fondé par Sahra Wagenknecht, 5,3%. L’AfD n’aura pas la majorité absolue des élus et les formations traditionnelles sont tentées de bricoler une coalition à cinq pour l’empêcher de gouverner. Mais à mesure que les partis se fragmentent et s’épuisent dans des compromis sans projet, l’extrême droite s’affirme comme la seule alternative. Faut-il pour autant se compromettre gravement comme s’apprête à le faire le parti de Sahra Wagenknecht en s’abstenant de toute opposition ? Ce serait l’ultime étape de celle qui, partie de la gauche radicale allemande, a fait de l’immigration le cœur des difficultés du pays.
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Presqu’un électeur sur deux a choisi l’extrême droite dans ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est où la participation s’est envolée à 77,8% hier. Ce n’est plus une poussée, ni même une alerte : c’est une victoire écrasante d’un parti qui ose une filiation explicite avec le nazisme. Cette percée de l’extrême droite ne s’opère pas malgré la radicalité de l’AfD, mais par elle. Là-bas, aucune dédiabolisation : le parti est surveillé par les services de renseignement comme groupe « suspecté d’extrémisme », ses dirigeants relativisent l’Holocauste, reprennent des slogans nazis et entretiennent des liens étroits avec la Russie. Pour l’AfD, l’islam est incompatible avec la Constitution allemande et le parti revendique des expulsions massives d’immigrés – de l’ordre de 20 millions de personnes. Sur cette base, des néonazis décomplexés peuvent donc obtenir près de 44% des suffrages !
Presqu’un électeur sur deux a choisi l’extrême droite dans ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est où la participation s’est envolée à 77,8%. Ce n’est plus une poussée, ni même une alerte : c’est une victoire écrasante d’un parti qui ose une filiation explicite avec le nazisme. Cette percée de l’extrême droite ne s’opère pas malgré la radicalité de l’AfD, mais par elle.
Comme dans beaucoup de pays d’Europe, l’extrême droite n’est pas devenue plus habile ou plus radicale : les partis qui gouvernent depuis des années ont fini par fabriquer eux-mêmes le désaveu dont elle se nourrit. En Allemagne, modèle des grandes coalitions CDU-SPD et du compromis raisonnable, le pouvoir fédéral et régional est massivement désavoué, sur fond de hausse des prix, de chômage et d’inquiétudes globales. Des difficultés particulièrement aiguës en Allemagne de l’Est où la réunification continue d’être ressentie comme une annexion. L’extrême droite apparaît comme la seule rupture.
Ce scrutin produit une déflagration nationale et européenne. Il faut certes se défier de ceux qui, à droite comme à gauche, proposeront, pour contrer cette vague brune, d’approfondir l’orthodoxie économique et la doxa néolibérale. C’est cette politique qui désespère et fait monter le ressentiment. Rompre ou sombrer. C’est devenu limpide. Mais la construction d’une alternative politique à l’ordolibéralisme et les conditions du rassemblement ne semblent pas plus avancées en Allemagne qu’en France. Hélas.
Cher Loïc,
Ton analyse pose une question essentielle, mais je pense qu’elle gagnerait à être reprise à partir du matérialisme historique et du bilan concret de la réunification allemande. Trente-six ans après 1989, peut-on réellement présenter l’issue de la réunification comme la démonstration d’une « voie » ayant ouvert sur un nouveau socialisme ? Le bilan matériel invite plutôt à poser une autre question : qu’est-il advenu des rapports de propriété, de l’appareil productif et de la classe ouvrière de l’ex-RDA ?
La RDA n’a pas été simplement « réunifiée » dans un rapport d’égalité entre deux sociétés.
Elle a été intégrée aux rapports de propriété, aux institutions et au capital de la RFA, avec une transformation brutale de son appareil productif par la Treuhand. Les formes juridiques de l’unification ne doivent pas masquer cette réalité matérielle. Aujourd’hui encore, malgré d’importants rattrapages, les écarts de revenus Est-Ouest subsistent : en 2024, le salaire moyen à temps plein restait supérieur de plus de 20 % à l’Ouest. Et le résultat politique devrait nous interroger. En Saxe-Anhalt, hier, l’AfD a obtenu 43,8 % des suffrages. Peut-on vraiment y voir le signe d’une réunification heureuse et d’une Allemagne qui aurait réglé ses contradictions sociales ? En effet, l’extrême droite prospère précisément sur les frustrations, les inégalités territoriales, le sentiment de déclassement et la défiance envers les forces politiques traditionnelles.
C’est ici que je vois une limite à l’analyse trotskiste traditionnelle du « socialisme réel » ; souvent reprise par haine du socialisme par les sociaux-démocrates.
En dénonçant la RDA comme une simple caricature du socialisme, certains courants ont surtout sous-estimé une question décisive : que se passe-t-il lorsque les rapports de propriété socialistes sont détruits et que le capital reprend le contrôle de l’appareil productif ? La réponse allemande de cette transition heureuse vers le capitalisme est désormais sous nos yeux : désindustrialisation, recomposition sociale, fracture persistante entre l’Est et l’Ouest et, aujourd’hui, progression spectaculaire de l’extrême droite.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait idéaliser la RDA, nier ses contradictions, ses insuffisances démocratiques ou ses propres responsabilités dans son effondrement. Mais l’échec d’une expérience historique du socialisme ne démontre pas l’échec de l’idée socialiste. Il nous oblige à comprendre concrètement pourquoi les rapports de force ont permis la restauration capitaliste. Le SED incorporait le SPD. Le Front uni par bloc existait. Le recul par la restauration capitaliste défendu par les trotskistes et les sociaux-démocrates s’avère un échec, comme le déplacement de la question du travail et de la production pour garantir la protection sociale aux lubies du capitalisme de séduction.
C’est peut-être là le point essentiel pour nous en France : le peuple ne peut pas seulement être appelé à voter pour une autre gauche ou à attendre une meilleure redistribution. Il faut lui permettre de reprendre prise sur ce qui détermine matériellement sa vie : le travail, l’industrie, l’énergie, le crédit, les services publics, le logement et les décisions économiques. C’est tout le sens que je donnerais à « Vivre ! » et au communisme de conquête : ne pas seulement promettre au peuple une meilleure répartition de la richesse produite par le capital, mais construire les rapports de forces permettant de décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de ce que nous en faisons. L’enseignement de 1989 n’est donc pas que « le socialisme réel était une impasse ». Il est aussi que lorsque le mouvement ouvrier perd le pouvoir sur les rapports de production, le capital reprend la main — et que la colère populaire laissée sans perspective de transformation peut finalement être captée par l’extrême droite.
Fraternellement,
L’impasse c’est votre raisonnement qui considère le socialisme comme une expérience qui a échoué. Non, en politique il n’y a pas d’expérience, tout se fait directement en vraie grandeur. Les hommes ne sont pas des animaux de laboratoire.
Le socialisme n’est pas une expérience qui a échoué, c’est un régime qui s’est écroulé. Et cet écroulement est définitif. Dans le cas de la RDA ce n’est pas seulement le régime qui s’effondre mais l’Etat qui disparaît. La RDA avait un régime instable et de surcroît était un Etat fantoche. Personne ne le regrette, même pas vous : je présume que vous n’êtes pas favorable à la reconstruction du Mur de Berlin, avec ses barbelés, ses miradors.
Cher Renaud,
Je pense qu’il faut distinguer trois jugements que tu mélanges : le jugement sur le socialisme, le jugement sur le régime de la RDA et le jugement historique sur la disparition de l’État est-allemand. Ce ne sont pas les mêmes questions.
Le socialisme perdure en Chine, Corée, Vietnam, Laos et à Cuba. D’autres pays se revendique d’une voie vers le socialisme : l’Inde (42e amendement constitutionnel de 1976, sous le gouvernement d’Indira Gandhi, avec effet au 3 janvier 1977), le Népal (article 4 définit le pays comme un État fédéral démocratique républicain orienté vers le socialisme) etc. Et pour ta gouverne, le préambule de la Constitution de 1976 du Portugal conserve l’objectif d’« ouvrir la voie à une société socialiste ».
Le socialisme n’est pas un régime. C’est un processus historique de dépassement du mode de production et d’échange capitaliste ; une étape du développement des forces productives, un saut qualitatif. Les expériences sont diverses et prennent des formes nationales propres en fonction de l’histoire et des rapports sociaux.
Il en est de même des expériences capitalistes ou des autres modes de production et d’échange ; comme le féodalisme ou l’esclavage etc.
Je ne considère donc pas le socialisme comme une « expérience de laboratoire ». Je dis simplement qu’un régime qui s’effondre ne suffit pas à démontrer que le système social qu’il prétendait construire est historiquement réfuté. Bien au contraire. L’idéologie de l’illusion démocratique est manifeste à l’Ouest. Le matérialisme historique consiste précisément à analyser les rapports de production, les rapports de propriété et les rapports de forces qui conduisent à cet effondrement.
Je t’invite à lire Luciano Canfora. La démocratie athénienne n’était pas universelle. Dans l’Athènes antique, la participation politique était réservée à une minorité de citoyens : les femmes, les esclaves et les métèques en étaient exclus. Luciano Canfora remet donc en cause l’idée d’une démocratie originelle pleinement égalitaire.
L’histoire de l’Occident est une confrontation entre démocratie et oligarchie. La démocratie n’avance pas de manière continue. Elle connaît des avancées, des reculs et des ruptures. L’histoire politique est donc faite d’un affrontement permanent entre le pouvoir du peuple et celui des minorités dominantes. La démocratie moderne est une construction historique. Les révolutions modernes ont développé la représentation, les constitutions et les droits politiques. Mais obtenir l’égalité juridique ne signifie pas nécessairement obtenir l’égalité réelle. Le pouvoir économique limite le pouvoir politique. La démocratie politique peut proclamer l’égalité des citoyens alors que subsistent de profondes inégalités économiques et sociales. Celui qui possède les richesses dispose aussi de moyens considérables pour influencer le pouvoir.
Démocratie et libéralisme ne sont donc pas historiquement indissociables. L’histoire distingue la démocratie — égalité politique formelle — du libéralisme — liberté individuelle et marché. Ils peuvent converger, mais ils ne sont pas nécessairement synonymes. Le développement du marché et des libertés individuelles n’abolit pas les rapports de domination économiques. La démocratie peut devenir une idéologie de légitimation du pouvoir. Il ne suffit pas qu’un État se proclame « démocratique » pour que le peuple détienne réellement le pouvoir. Il faut toujours demander :
Qui gouverne ?
Quels intérêts sont représentés ?
Qui détient réellement le pouvoir économique ?
Quel pouvoir le peuple exerce-t-il effectivement ?
Luciano Canfora montre que la démocratie politique formelle ne suffit pas à caractériser la réalité du pouvoir dans une société où les rapports économiques restent profondément inégalitaires. L’existence du suffrage, d’un Parlement et de droits politiques ne suffit pas à déterminer qui détient réellement le pouvoir dans une société. Il faut regarder les rapports de propriété et les rapports de forces entre les classes. Les miradors ne sont pas un critère permettant de distinguer à eux seuls socialisme et capitalisme. Ils sont une forme historique de coercition d’un État. Pour comprendre un régime, il faut aller derrière sa forme politique et analyser les rapports sociaux qu’il organise et les intérêts de classe qu’il défend. Les puissances occidentales voulaient affaiblir l’Allemagne et ont refusé la proposition soviétique de neutralisation : comme cela a été fait pour l’Autriche avec le retrait des troupes alliées et la fin de la division de Vienne moyennant un statut de neutralité de l’Autriche. Il a été de même en Corée. Les soviétiques se sont retirés en 1948, conformément aux accords. Les Etats-Unis ont collaboré avec les collaborateurs des japonais pour créer un état fantoche : la Corée du Sud et pousser à une guerre. La guerre de Corée de 1950-1953. Mac Arthur a utilisé les tapis de bombes, l’agent orange et voulait utiliser la bombe nucléaire. Depuis, des miradors et des barbelés ont été mis en place par la Corée du Sud avec le soutien du Japon et des Etats-Unis. Aucune paix n’a été signée.
Sur la RDA, il faut également rétablir les faits. En 1945, l’Allemagne n’est pas créée en deux États : elle est placée sous occupation des quatre puissances en 1945 et le Conseil de contrôle allié est censé administrer les questions concernant l’Allemagne dans son ensemble. La rupture vient progressivement. Les États-Unis et la Grande-Bretagne fusionnent leurs zones en 1947, la France les rejoint ensuite, et un processus de constitution d’un État ouest-allemand se met en place. La RFA est créée en mai 1949 à partir de ces trois zones avec une perspective de réarmement et d’adhésion à l’OTAN créant une situation d’hostilité à l’URSS et à la Pologne en priorité.
La RDA est par conséquent créée le 7 octobre 1949 dans la zone soviétique, donc après la constitution de la RFA. Cela interdit de raconter l’histoire comme si, d’un côté, il y avait eu un État allemand légitime et démocratique et, de l’autre, une simple construction artificielle et illégitime. La RDA était un État, reconnu diplomatiquement par une grande partie du monde, avec ses institutions, son territoire, sa population, son appareil productif et ses rapports sociaux propres. Elle a eu des succès, notamment pour l’enseignement. Elle a été copiée par la Finlande qui a diffusé ses méthodes. Son existence historique ne disparaît pas parce qu’elle a disparu en 1990.
Et c’est là que ton argument sur les miradors devient un faux procès.
Non, je ne veux pas reconstruire le Mur de Berlin. Ce serait anachronique. Cette situation en 1961 a existé dans la mesure où Berlin était divisé en 4 zones. Surtout, bien contextualiser : La CIA explique aujourd’hui elle-même pourquoi Berlin était important pour son activité de renseignement : avant les satellites de reconnaissance, Berlin constituait un emplacement exceptionnel pour surveiller les communications soviétiques et celles des pays d’Europe de l’Est. La CIA y a notamment construit le célèbre Berlin Tunnel, destiné à intercepter les communications soviétiques et permettait à des anciens nazis de passer à l’Ouest pour lutter contre le socialisme :
https://www.cia.gov/stories/story/berlin-tunnel-americas-ear-behind-the-iron-curtain/
Washington condamne évidemment le Mur publiquement, notamment parce qu’il porte une atteinte spectaculaire à la liberté de circulation. Mais les États-Unis ne vont pas faire tomber le Mur, car cela risquerait de provoquer une confrontation directe avec l’URSS. Les documents diplomatiques américains montrent même que l’administration Kennedy considère finalement la fermeture de la frontière comme une sorte de stabilisation de la situation : le Mur porte atteinte à la vie des Berlinois, mais il ne remet pas en cause la présence occidentale à Berlin-Ouest. C’était le deal dans la mesure où il est le produit d’un rapport de forces international dans lequel les deux blocs cherchent à éviter une guerre directe. Dire « le Mur était une monstruosité » est un jugement. C’est une expression idéaliste et simpliste, pour ne pas dire manichéenne. Comprendre pourquoi deux États, deux systèmes sociaux et deux blocs militaires en sont arrivés à cette situation, c’est de l’histoire.
https://2001-2009.state.gov/r/pa/ho/time/cwr/17378.htm?safe=1
Donc lorsque la RDA et l’URSS affirmaient que Berlin-Ouest avait une fonction stratégique occidentale, ce n’était pas simplement une invention propagandiste. Mais je ne vois pas non plus en quoi le fait de me demander si je veux le reconstruire permettrait de répondre à la question historique que je pose.
Il y a surtout un problème de méthode dans ton argument : tu transformes les barbelés et les miradors en preuve de la nature du socialisme. C’est une réduction assez étonnante : socialisme = RDA = Mur = tyrannie. Or les barbelés, les camps, les miradors et les dispositifs de surveillance ne sont pas des catégories propres au socialisme. Des États parlementaires et capitalistes en ont eux aussi construit et utilisé, dans des contextes coloniaux, militaires, policiers ou migratoires. Les camps britanniques de la guerre des Boers, les dispositifs coloniaux, Guantánamo ou les frontières militarisées en fournissent des exemples. Cela ne permet évidemment pas de conclure que le parlementarisme ou le capitalisme sont « par nature » concentrationnaires. Pourquoi faudrait-il alors appliquer ce raisonnement au socialisme ?
Tu prends une forme de coercition propre à une situation historique donnée et tu en fais une essence du système social. Et l’inverse mérite d’être posé : pourquoi les crimes, les guerres impérialistes, les camps coloniaux, les dictatures soutenues par des puissances capitalistes ou les atteintes aux droits humains commises par des États parlementaires ne conduisent-ils pas, dans ton raisonnement, à disqualifier le parlementarisme ou le mode de production capitaliste ? C’est là que ton raisonnement devient manifestement asymétrique : les contradictions et les crimes d’un Etat socialiste sont présentés comme la preuve de l’échec du socialisme, tandis que les contradictions et les violences des Etats capitalistes sont séparées du capitalisme lui-même. Et ce mode de production et d’échange n’est pas exempt de crimes.
La question que je pose est donc beaucoup plus concrète : qu’est devenue la société est-allemande après 1990 ?
C’est précisément pourquoi je distingue trois choses que tu sembles confondre : la critique du régime de la RDA, l’analyse de l’expérience historique du socialisme et le jugement sur le mode de production socialiste lui-même. La RDA était un État réel, avec une population, un territoire, des institutions, un appareil productif et des rapports sociaux propres. Elle a disparu en 1990. Cela ne transforme pas rétroactivement son existence en fiction, pas plus que la disparition d’un État ne démontre à elle seule la supériorité historique du système qui lui succède. Là, le matérialisme historique retrouve tout son sens. La disparition de la RDA a été aussi la disparition de ses rapports de propriété et l’intégration de son appareil productif aux rapports capitalistes de la RFA. La Treuhand a restructuré ou liquidé une immense partie de l’appareil industriel est-allemand, avec un effondrement massif de l’emploi et de la production. C’est cela que je veux comprendre : pourquoi la restauration capitaliste a-t-elle produit une telle désindustrialisation, une telle recomposition sociale et une fracture Est-Ouest qui demeure aujourd’hui ?
Critiquer la RDA n’interdit pas de poser cette question. Au contraire : si nous sommes communistes, notre tâche n’est ni de réhabiliter la RDA ni de reprendre le récit libéral de 1989. C’est de comprendre pourquoi un rapport de forces social permettant une appropriation collective des moyens de production a été défait, et pourquoi la colère sociale qui en résulte peut aujourd’hui être récupérée par l’extrême droite. Le matérialisme historique oblige pourtant à poser la même question dans les deux cas : quels rapports de production, quels rapports de propriété, quelles classes sociales et quels rapports de forces produisent telle ou telle forme politique ?
Et surtout, son remplacement par les rapports de propriété de la RFA constitue précisément un objet d’analyse matérialiste : désindustrialisation, transformation de la propriété, destruction massive d’emplois, recomposition des classes et persistance d’une fracture Est-Ouest.
C’est cela que j’essaie de comprendre.
Toi, tu me réponds avec le Mur.
Mais le matérialisme historique ne consiste pas à demander si nous aimons les miradors. Il consiste à comprendre pourquoi ils ont existé, dans quel rapport de forces, et surtout quels rapports sociaux leur ont succédé.
Le Mur est tombé. Les rapports de classe, eux, n’ont pas disparu. La lutte de classes, elle, ne s’est pas arrêtée.
Ce n’est pas moi qui répond avec le Mur. Ce sont les communistes de RDA qui ont répondu à la volonté du peuple en l’édifiant.
Le socialisme est bien un régime politique. Il a existé en Europe puis a disparu dans tous les Etats où il s’était implanté. Sa fondation était le but des révolutionnaires communistes, elle l’est toujours. Il se prétendait invincible et universel. Il en fut ni l’un ni l’autre. Les communistes d’aujourd’hui renieraient leurs principes s’ils abandonnaient cette ambition.
Faire le constat que le socialisme – en prenant le mot au sens marxiste – est un régime ne ressortit pas au domaine des jugements de valeurs, des appréciations subjectives, des opinions. C’est une évidence. L’opinion, c’est lorsqu’on estime que tel régime est meilleur que tel autre, voire qu’un régime particulier est un optimum contre toute concurrence. Autre constat : le régime socialiste est incompatible avec le régime parlementaire. Leurs logiques de fonctionnement respectives sont antinomiques. On ne peut vouloir les deux en même temps dans un même Etat. Il faut choisir.
[Ce n’est pas moi qui répond avec le Mur. Ce sont les communistes de RDA qui ont répondu à la volonté du peuple en l’édifiant.
Le socialisme est bien un régime politique. Il a existé en Europe puis a disparu dans tous les Etats où il s’était implanté. Sa fondation était le but des révolutionnaires communistes, elle l’est toujours. Il se prétendait invincible et universel. Il en fut ni l’un ni l’autre. Les communistes d’aujourd’hui renieraient leurs principes s’ils abandonnaient cette ambition.]
Cher Renaud Bernard,
Vous faites une fixette que vous enfermez trop vite avec l’alternative « socialisme ou parlementarisme ».
D’abord, le Mur de Berlin ne constitue évidemment pas une définition du socialisme. Dire que les dirigeants de la RDA ont justifié sa construction par la défense du socialisme ou par une volonté populaire ne transforme pas cette justification en définition générale du socialisme. Un dispositif historique déterminé dans les conditions très particulières de la guerre froide ne peut pas devenir, par simple raisonnement rétrospectif, la quintessence du marxisme.
Ensuite, Marx ne définit pas le socialisme comme un simple « régime politique ». Dans la Critique du programme de Gotha, que vous avez lu je n’en doute pas comme l’histoire de l’Okhrana, il raisonne en termes de transformation des rapports sociaux et de période de transition entre capitalisme et communisme.
Ce sont des modes de production et d’échange ; comme le socialisme qui le processus de transformation entre ces deux modes : le capitalisme et le communisme.
Le problème central est celui du pouvoir de classe, de la propriété des moyens de production et de la transformation de l’État. Il écrit précisément qu’entre la société capitaliste et la société communiste existe une période de transformation révolutionnaire et une période politique de transition : le socialisme.
Lénine, de son côté, critique le parlementarisme bourgeois, mais il ne liquide nullement la question démocratique. Il parle au contraire d’une démocratie de la majorité, d’institutions représentatives, d’élus contrôlables et révocables, et d’une transformation du rapport entre représentants et représentés.
Donc le vrai débat n’est pas « parlementarisme ou socialisme » que vous fantasmez. Le parlementarisme bourgeois est une forme historique particulière de démocratie politique, liée à une société de classes. La question communiste est de savoir comment transformer le pouvoir politique et économique pour que ceux qui produisent puissent réellement décider de l’utilisation de leur travail, de l’investissement, de la production et des grandes orientations collectives.
Autrement dit : démocratie bourgeoise et démocratie communiste ne sont pas identiques, mais démocratie et socialisme ne sont certainement pas antinomiques.
C’est même, à mes yeux, le cœur du problème : faire passer la démocratie du droit formel de choisir périodiquement des représentants au pouvoir réel de la majorité sur les décisions qui déterminent sa propre existence.
Sinon, on finit par faire du socialisme un simple « régime » que l’on choisirait dans un catalogue institutionnel. Or le marxisme est précisément l’analyse matérialiste d’un processus historique de transformation des rapports sociaux.
Et c’est pourquoi je préfère parler de démocratie socialiste ou de démocratie populaire: non pas une démocratie réduite au parlementarisme bourgeois, mais une démocratie pleinement exercée par les producteurs, avec décision collective, mandat, mise en œuvre, contrôle et possibilité de correction.
Trente année de socialisme à la sauce Mitterrand, et autres, un bilan globalement négatif, sauf pour nos élites roses délavées par les compromissions, et voilà ou nous en sommes ?
Merci qui ?
La vague brune ne fait même plus peur au PC, grand bouffeur d’extrème droite, depuis des décennies.
Cher Lionel Mutzenberg,
Ton interpellation mérite mieux qu’un simple procès des « trente années de socialisme à la sauce Mitterrand ». Si nous voulons comprendre la vague brune, il faut partir des rapports de forces matériels et de leur traduction politique. Et il y a une contradiction intéressante à rappeler : Mélenchon avait lui-même dénoncé la logique du « diable de confort », c’est-à-dire l’utilisation de la peur du FN pour enfermer la gauche dans le vote utile et la logique du second tour. Il faut prendre cette analyse au sérieux aujourd’hui, y compris lorsqu’elle peut éclairer les effets de sa propre stratégie. Je ne prétends évidemment pas que Mélenchon et Le Pen seraient des « alliés » ni qu’ils chercheraient consciemment à se faire progresser. Ce serait absurde. Mais il existe un mécanisme objectif de polarisation : lorsque deux forces structurent de plus en plus la vie politique autour de leur affrontement, chacune peut devenir le repoussoir nécessaire de l’autre. On le voit lorsqu’une partie des observateurs ou des commentateurs en vient à considérer LFI comme plus dangereuse que le RN, comme l’a illustré le choix de Serge Klarsfeld de voter RN face à LFI en 2024. Ce phénomène doit être analysé, pas simplement dénoncé.
La question est celle des effets politiques d’une stratégie de polarisation.
C’est là que la Saxe-Anhalt nous parle. 43,8 % pour l’AfD avec 77,8 % de participation : ce résultat ne tombe pas du ciel. Il exprime des contradictions matérielles réelles — déclassement, hausse des prix, désindustrialisation, perte de maîtrise économique, crise des services publics. L’AfD ne les crée pas : elle les détourne idéologiquement. Capital/travail devient Allemands/étrangers, désindustrialisation devient Bruxelles, perte de pouvoir économique devient nationalisme. Le simple barrage électoral peut empêcher l’extrême droite de gagner à un moment donné. Mais il ne transforme pas les conditions qui produisent sa progression. Et le « vote utile » peut alors devenir un piège : le rapport de forces électoral est considéré comme donné alors qu’il est lui-même le produit de rapports de forces sociaux, idéologiques et organisationnels.
C’est ici que Gramsci est essentiel : l’hégémonie ne repose pas seulement sur la contrainte, mais sur le consentement. Si les classes populaires ne disposent plus d’une force organisée capable de donner une traduction de classe à leurs colères, comme le PCF, d’autres forces le feront à leur place. C’est là le crime du populisme de Mélenchon : alignement sur la sobriété de la petite bourgeoisie d’EELV et du soutien depuis 2022 au PS dans divers cartels électoraux afin que rien ne change et que l’austérité perdure.
Le problème n’est donc pas de savoir qui a le plus peur du RN. Il est de savoir qui est capable de lui disputer les classes populaires.
Le communisme de conquête du PCF part des besoins — salaires, emploi, industrie, services publics, logement, énergie, paix — et va jusqu’à la question du pouvoir : qui possède ? Qui finance ? Qui investit ? Qui décide ? Quels pouvoirs pour les travailleurs dans l’entreprise ? Quel contrôle du crédit ? Quelle propriété publique ? Quelle planification ?
Le RN dit : « Vous avez perdu le contrôle de votre vie, reprenez-le contre l’étranger. »
Nous devons répondre : « Vous avez effectivement perdu du pouvoir, mais votre adversaire n’est pas votre voisin : c’est le pouvoir du capital. Et nous voulons vous donner les moyens de reprendre le pouvoir sur votre travail, votre entreprise, votre territoire et l’économie. »
Voilà pourquoi je ne crois ni au fatalisme : « le système est verrouillé », ni au fatalisme du vote utile, « le rapport de forces est donné ».
Le rapport de forces se construit. Il ne se décrète pas derrière un tribun.
Et si nous voulons éviter le scénario de la Saxe-Anhalt, notre objectif ne peut pas être seulement de barrer la route à l’extrême droite. Il doit être de reconstruire une force populaire organisée et donc un front de classe posant la question du pouvoir, capable de transformer les conditions matérielles qui nourrissent sa progression.
Le barrage peut gagner une élection. La reconquête populaire doit gagner l’hégémonie.
Fraternellement,
P.S. : Sur le rappel historique concernant Mitterrand, je crois qu’il faut être précis. Le FN n’a évidemment pas été « créé » par Mitterrand : il existait depuis 1972 et sa progression répond à des transformations sociales, économiques, idéologiques et politiques beaucoup plus profondes. Mais il est tout aussi factuel que le pouvoir mitterrandien a contribué à modifier les conditions de sa visibilité et de sa représentation. En 1986, la proportionnelle départementale voulue par François Mitterrand permet au FN d’obtenir 35 députés et de constituer son premier groupe parlementaire. Et dès 1984-1985, Le Pen avait bénéficié d’une visibilité nationale considérablement accrue. Il y a d’ailleurs une contradiction historique que je trouve intéressante dans notre débat : Jean-Luc Mélenchon n’était alors pas un observateur extérieur de cette période. Il était responsable du Parti socialiste mitterrandien en Essonne : premier secrétaire fédéral à partir de 1981, conseiller municipal de Massy en 1983, conseiller général en 1985, puis sénateur PS de l’Essonne en septembre 1986 et il fut ministre de Lionel Jospin pendant la gauche plurielle. Car le FN a progressé précisément au moment où la gauche de gouvernement cessait progressivement de porter une perspective de transformation des rapports sociaux et où se creusait la distance entre les classes populaires et leurs organisations historiques. C’est pourquoi notre critique ne doit pas être morale mais matérialiste : l’extrême droite prospère là où une colère sociale réelle n’est plus transformée en conscience, en organisation et en pouvoir de classe. Le véritable enjeu est de reconstruire une force capable de répondre aux besoins des classes populaires et de leur permettre de conquérir des pouvoirs réels ; pas juste de faire barrage, pas juste défendre des causes sociétales, pas juste polariser pour maintenir le RN comme alternative à un gouvernement rouge.
Bonjour,
Pas du tout d’accord avec Loic, rien que dans le titre de son article.
Plusieurs choses
– pourquoi l’extrême droite arrive au pouvoir dans un Land anciennement situé en Allemagne de l’est : que s’est il passé dans la tête des gens pour que 35 ans après, il veuillent passer du communisme à l’extrême droite ?
– pourquoi dans les parties anciennement Allemagne de l’ouest, le libéralisme, qui date depuis 1945, ne débouche pas sur l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans ces Landes ?
C’est toute la question de l’URSS : pourquoi après 75 ans de communisme, en arrive-t-on à un pouvoir extrémiste comme celui de Poutine ? Qu’ont fait les communistes soviétiques pour déboucher sur un tel gâchis ?
C’est toute la question de l’Amérique latine : pourquoi et comment se fait il que des années de directions de gauche dans divers pays, voire communiste, comme au Chili, dans la période allant, environ, de la fin des années 90 jusqu’aux années 2020, débouche-t- elles sur un retour de l’extrême droite, non par des coups d’Etats, mais par des élections ?
Si quelqu’un a une réponse à ce phénomène mondial, je suis preneur.
Bonjour Marc,
Je trouve tes quatre questions importantes, et je crois qu’elles méritent d’être prises au sérieux. Mais justement parce qu’elles sont importantes, je pense qu’il faut aller jusqu’au bout de leur logique historique et matérialiste. Ce qui me gêne dans certaines formulations, ce sont les raccourcis qui relient directement des situations historiques très différentes : RDA puis AfD, URSS puis Poutine, gouvernements de gauche puis extrême droite. Entre ces moments, il y a des transformations profondes des rapports de propriété, des structures productives, des classes sociales, des États, des rapports internationaux, des idéologies et des organisations.
Je réponds donc à tes quatre questions exactement telles que tu les poses.
« – pourquoi l’extrême droite arrive au pouvoir dans un Land anciennement situé en Allemagne de l’est : que s’est il passé dans la tête des gens pour que 35 ans après, il veuillent passer du communisme à l’extrême droite ? »
Je crois qu’il faut d’abord discuter le mot « passer ». Les habitants de Saxe-Anhalt ne sont pas passés directement de la RDA, soit du SED (parti socialiste unifié) et du front uni démocratique, à l’AfD. Il s’est écoulé trente-cinq ans pendant lesquels leur société a été profondément transformée. La RDA a disparu en 1990. Avec elle ont disparu un système de propriété, une organisation de la production, des institutions, des protections sociales et tout un environnement économique et politique. La question est donc aussi de savoir ce qui a remplacé tout cela. C’est là que le travail de Vladimiro Giacché est particulièrement intéressant sur l’annexion de la RDA par la RFA. Il montre que la réunification allemande ne fut pas simplement une rencontre équilibrée entre deux économies. Elle s’est traduite par une transformation extrêmement brutale de l’économie est-allemande, avec destruction ou absorption d’une grande partie de l’appareil productif, disparition massive d’emplois et départ durable d’une partie de la population vers l’Ouest. La Treuhand.
Son analyse oblige donc à poser une question que l’on oublie souvent : qu’ont produit, matériellement, les trente-cinq années qui ont suivi la disparition de la RDA ? Ce n’est pas une question secondaire. Elle porte sur la propriété, le travail, l’industrie, les revenus, les territoires et donc sur la structure même de la société. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait idéaliser la RDA ou nier ses contradictions. Une analyse communiste sérieuse doit être capable de regarder aussi ses limites économiques, politiques et démocratiques. Mais elle doit également refuser l’idée selon laquelle 1990 serait simplement une rupture institutionnelle sans transformation capitaliste des rapports sociaux.
Et c’est ici que je crois que ta question sur « ce qui s’est passé dans la tête des gens » doit être déplacée. La conscience ne tombe pas du ciel. Le matérialisme n’est pas l’idéalisme. Elle se forme donc bien à partir d’expériences matérielles, mais elle est médiatisée par l’histoire, les organisations, les idéologies, les médias et les rapports de forces. Une partie de la population peut donc avoir connu la disparition d’un monde social, la désindustrialisation, le déclassement ou le sentiment d’être devenue une périphérie de l’Allemagne réunifiée, sans pour autant en tirer automatiquement une conclusion communiste. L’Allemagne réunifiée criminalise le socialisme et y compris les symboles de la libération de 45. L’AfD intervient précisément dans cet espace. Elle peut partir de problèmes matériels réels et leur donner une interprétation réactionnaire. Elle peut transformer une question économique en question migratoire, une perte de contrôle sur les conditions de production en question nationale, une crise des services publics en question d’insécurité.
La contradiction matérielle existe donc bien, mais sa traduction politique peut être différente selon la force qui parvient à l’organiser. C’est ici que Losurdo et Gramsci sont utiles. Une classe ne devient pas automatiquement une force politique consciente du seul fait de sa position objective. Il faut une organisation, une représentation du monde, des intellectuels, des lieux de lutte et une capacité à construire une hégémonie. C’est pourquoi je ne dirais pas que les Allemands de l’Est seraient « passés du communisme à l’extrême droite ». C’est du simplisme trotskiste et social-démocrate : du bourrage de crane. Ces fractions prospère sur le recul culturel. Je dirais plutôt qu’une partie des ossies a traversé une transformation sociale majeure et que l’AfD a réussi à donner une interprétation réactionnaire à une partie des contradictions produites par cette trajectoire.
La question communiste devient alors : pourquoi n’avons-nous pas réussi à donner à ces contradictions une traduction de classe et une perspective de conquête populaire ?
C’est une question beaucoup plus exigeante. C’est l’échec de la scission du SED en SPD (social-démocrate) et PDS (communiste) lesquels ont fusionné avec l’aile gauche de la social-démocratie radicale pour créer Die Linke (la gauche) et qui est désormais divisé en Die Linke et le BSW, par la compagne du social-démocrate Oskar Lafontaine. Les idées communistes sont criminalisées alors que les idées libérales et conservatrices de la CDU et de la CSU ainsi que de formation de l’ouest comme le DVU, le NPD et les républicains.
« – pourquoi dans les parties anciennement Allemagne de l’ouest, le libéralisme, qui date depuis 1945, ne débouche pas sur l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans ces Landes ? »
Cette deuxième question me paraît justement montrer les limites de la première. Il faudrait d’abord se demander si le constat est réellement exact. L’extrême droite n’est évidemment pas absente de l’Ouest et l’AfD y progresse également. Mais surtout, l’histoire allemande montre que l’extrême droite n’est pas le produit spécifique d’une expérience socialiste. Au contraire. Le nazisme ou le fascisme hitlérien, car Adolf Hitler s’inspire au début de Benito Mussolini, est né dans l’Allemagne capitaliste de Weimar. Il s’est développé dans une société confrontée à une crise économique, sociale, politique et nationale majeure. Il a prospéré avec le soutien de la bourgeoisie capitaliste industrielle et financière. Cela suffit à montrer qu’on ne peut pas établir une relation mécanique entre « socialisme » et « extrême droite ». Il faut plutôt regarder les contradictions propres à chaque formation sociale. L’Ouest allemand a connu après 1945 une reconstruction industrielle exceptionnelle, une forte croissance, un système de protection sociale, des institutions stables et une intégration progressive dans le capitalisme européen et mondial. Cela a donné au capitalisme ouest-allemand une capacité beaucoup plus importante à produire du consentement social. Mais cela ne signifie pas que les contradictions capitalistes aient disparu. De nombreux membres du NSDAP ont été recyclés : Kurt Georg Kiesinger : Troisième chancelier de la RFA de 1966 à 1969 (sous les couleurs de la CDU). Il avait adhéré au NSDAP en 1933 et avait travaillé durant la guerre au service de propagande radiophonique vers l’étranger du ministère des Affaires étrangères du Reich. Sa nomination a suscité d’immenses polémiques (notamment sa gifle publique reçue par la militante Beate Klarsfeld en 1968) ou Franz Josef Strauß (CSU) : Figure historique et emblématique de la CSU bavaroise, ministre fédéral à plusieurs reprises et ministre-président de Bavière. Pendant le régime nazi, sans être un leader politique majeur, il avait été guide idéologique national-socialiste (NSFO) au sein de la Wehrmacht, soit commissaire politique.
Le témoignage de Marie-Noël Rio dans Hambourg Hansaplatz N°7 est intéressant précisément parce qu’il donne à voir une autre Allemagne derrière l’image de la grande puissance économique : pauvreté, précarité et populations laissées en marge de la prospérité. Son livre n’est évidemment pas une étude économique et elle revendique elle-même son caractère subjectif. Mais ce témoignage rappelle utilement qu’une puissance économique peut connaître simultanément de fortes inégalités sociales. La question devient donc : comment une société organise-t-elle matériellement le consentement de ses classes populaires, et à quel moment ce consentement se fissure-t-il ? C’est là que l’approche de Gramsci est beaucoup plus intéressante que l’opposition « libéralisme contre communisme ». Le problème n’est pas de savoir quel système produit automatiquement l’extrême droite. Il faut comprendre dans quelles conditions une classe dominante réussit à maintenir son hégémonie et dans quelles conditions une crise économique et sociale devient une crise politique. L’extrême droite apparaît alors comme une force capable de récupérer une partie de cette crise. La comparaison Est-Ouest ne doit donc pas conduire à chercher une essence psychologique de « l’Est ». Elle doit nous conduire à comparer des trajectoires historiques, des structures économiques et des rapports de classes différents.
« C’est toute la question de l’URSS : pourquoi après 75 ans de communisme, en arrive-t-on à un pouvoir extrémiste comme celui de Poutine ? Qu’ont fait les communistes soviétiques pour déboucher sur un tel gâchis ? »
C’est ici que ton raccourci historique me paraît le plus important. Dire « après 75 ans de communisme, on en arrive à Poutine » donne l’impression que l’URSS aurait constitué pendant soixante-quinze ans un système homogène qui aurait finalement produit mécaniquement son contraire. Or ce n’est évidemment pas ainsi que l’histoire soviétique s’est déroulée. Il y a eu la révolution, la guerre civile, la NEP, l’industrialisation, la collectivisation, la guerre contre le nazisme, la reconstruction, Khrouchtchev, Brejnev, la stagnation, Gorbatchev, la dissolution de l’URSS et enfin la restauration capitaliste. La question n’est donc pas seulement : « qu’ont fait les communistes soviétiques ? »
Il faut aussi demander quelles contradictions ils ont rencontrées, quelles réponses ils leur ont apportées, lesquelles ont fonctionné, lesquelles ont échoué et pourquoi certaines contradictions sont finalement devenues suffisamment fortes pour permettre la restauration du capitalisme. C’est ici que Le Socialisme trahi de Roger Keeran et Thomas Kenny est particulièrement intéressant. Leur thèse est que la crise finale ne résulte pas simplement d’un épuisement spontané du socialisme. La situation en Chine démontre d’ailleurs le succès du socialisme et de la planification. Ils mettent au centre la montée d’un courant réformateur, le développement de la « seconde économie » et surtout le tournant politique de la perestroïka, qui aurait progressivement abandonné des principes fondamentaux du système socialiste et ouvert la voie à l’introduction du capitalisme « par en haut ». Cela nous oblige à examiner le processus de transformation lui-même, plutôt que de faire de 1991 la simple conséquence automatique de soixante-quinze années de communisme.
Domenico Losurdo replace l’expérience soviétique dans son contexte historique réel. Une révolution née dans un pays relativement arriéré, confrontée à la guerre civile, à l’intervention étrangère, puis à l’encerclement international et à la menace nazie, ne peut pas être analysée comme si elle avait évolué dans les mêmes conditions qu’une démocratie parlementaire occidentale en temps de paix. Cela ne signifie évidemment pas que tout ce qu’a fait le pouvoir soviétique était juste. Cela signifie qu’une analyse matérialiste doit distinguer les faits, leurs causes, leurs contradictions et leurs fonctions historiques. C’est très différent d’une lecture morale trotskisante ou sociale-démocrate.
Et surtout, il faut distinguer la crise du socialisme soviétique de la restauration capitaliste qui lui succède. La Russie des années 1990 n’est pas simplement « l’URSS qui continue autrement ». C’est une société qui connaît une transformation profonde de ses rapports de propriété. Une thérapie de choc qui met la Fédération russe en banqueroute. Elle connaît des ingérences et la guerre (Tchéchénie) ; les Etats-Unis souhaitant son démantèlement, comme ce fut le cas pour la Yougoslavie. Parenti dans To kill a nation analyse les mécanisme de destruction de toute société alternative au mode de production et d’échange capitaliste néo libéral à la fin des années 90. Les privatisations, l’effondrement d’une partie de l’appareil productif, particulièrement en 1998, la concentration de la propriété et la formation d’une nouvelle classe d’oligarques constituent une rupture sociale majeure.
C’est dans cette Russie-là que Poutine arrive au pouvoir en 1999. Poutine ne restaure évidemment pas le socialisme. La Russie actuelle est une société capitaliste. Mais qualifier simplement Poutine de « tyran » ou de « pouvoir extrémiste » ne suffit pas davantage à expliquer sa fonction historique. Il faut se demander pourquoi son arrivée au pouvoir a pu être perçue par une partie importante de la population comme une sortie du chaos des années 1990. Malgré sa main tendu à l’ouest, il est violemment repoussé dans le sud global. Il reconstruit un État beaucoup plus fort, réaffirme la souveraineté russe, reprend sous contrôle politique une partie des grands intérêts économiques et cherche à restaurer une autonomie stratégique internationale. C’est ici que la comparaison avec de Gaulle peut être intéressante, si elle reste strictement limitée à certaines fonctions politiques et historiques. Poutine n’est évidemment pas de Gaulle. La Russie de Poutine n’est pas la France gaullienne. Les rapports sociaux, le système politique et les objectifs historiques sont différents. Mais on peut relever une certaine analogie dans la reconstruction d’un État fort après une période de crise profonde, dans l’affirmation de la souveraineté et dans la volonté d’autonomie stratégique face à une puissance extérieure dominante. Cela permet de comprendre quelque chose que la seule catégorie de « tyran » ne permet pas de comprendre. Il existe des élections. Le KPRF n’est pas interdit. En Ukraine, les élections sont suspendues. Des partis à la Rada ont été interdit. Le KPU est persécuté. Cela ne signifie ni que le régime russe soit démocratique au sens libéral, ni qu’il soit socialiste, ni que toutes ses orientations soient justes. Cela signifie simplement qu’un communiste doit caractériser un régime à partir de ses rapports sociaux, de ses classes, de ses institutions, de ses intérêts économiques et de sa fonction historique.
La vraie question n’est donc pas : « comment le communisme a-t-il produit Poutine ? » Le système soviétique a produit un Evgueni Primakov. L’ouest a truqué les élections en 1996, car le KPRF avait gagné les élections. Avant en 1993, Eltsine avait fait tiré sur la maison blanche : la Douma. Et l’ouest, c’est opposé à l’élection de Primakov en appelant à Poutine. Or, ce dernier vu l’occident global prédateur avec Lavrov, son ministre des affaires étrangères depuis 25 ans, ont été contraint de mettre en œuvre la doctrine Primakov.
Elle est plutôt : « pourquoi une expérience socialiste a-t-elle perdu la capacité de résoudre certaines de ses contradictions et comment la restauration capitaliste a-t-elle produit les conditions sociales et politiques dans lesquelles Poutine a pu reconstruire l’État russe ? » C’est une question beaucoup plus intéressante.
« C’est toute la question de l’Amérique latine : pourquoi et comment se fait il que des années de directions de gauche dans divers pays, voire communiste, comme au Chili, dans la période allant, environ, de la fin des années 90 jusqu’aux années 2020, débouche-t- elles sur un retour de l’extrême droite, non par des coups d’Etats, mais par des élections ? »
Là encore, je crois qu’il faut distinguer plusieurs périodes. Le Chili d’Allende correspond à 1970-1973. Il ne faut pas le confondre avec la « marée progressiste » des années 2000 et 2010, qui rassemble des gouvernements de gauche dont la plupart n’étaient pas communistes. Et le Chili d’Allende nous montre précisément pourquoi il est impossible d’analyser ces expériences sans intégrer le rapport de forces international. L’expérience d’Allende ne s’est pas simplement terminée parce que « les électeurs se sont lassés de la gauche ».
Elle a été confrontée à une opposition interne extrêmement puissante, à une guerre économique et à une intervention américaine documentée. Frances Stonor Saunders a analysé la guerre froide culturelle montre que l’affrontement entre les États-Unis et le mouvement communiste ne s’est pas limité aux interventions militaires ou aux opérations clandestines. La CIA a également construit un dispositif international de bataille idéologique et culturelle, notamment à travers le Congress for Cultural Freedom, des revues, des conférences, des institutions culturelles et des réseaux intellectuels. Cela montre qu’un rapport de forces politique se construit également dans le champ des idées, de la culture et des représentations. L’hégémonie culturelle ne repose pas seulement sur la contrainte. Elle suppose aussi une capacité à produire une représentation du monde, à définir ce qui est raisonnable, moderne, démocratique ou au contraire archaïque et dangereux. Au Chili, les Etats-Unis ont donc contribué à un coup d’état dirigé par Augusto Pinochet.
Pour le Chili, cela signifie que l’échec d’Allende ne peut pas être expliqué simplement par les « erreurs de la gauche ». Il faut analyser simultanément les contradictions internes de l’Unité populaire, ses rapports avec les classes populaires, les difficultés économiques, les rapports de propriété, les rapports avec les classes dominantes et l’intervention impérialiste. Il faut tenir ensemble les contradictions internes et les contraintes extérieures. Pour les gouvernements progressistes latino-américains des années 2000 et 2010, le raisonnement doit être différent. Leur bilan ne peut pas être réduit à un échec. Plusieurs ont effectivement réduit la pauvreté et les inégalités, augmenté les revenus populaires et développé les politiques sociales. Mais une politique de redistribution n’est pas nécessairement une transformation des rapports de production. On peut améliorer les salaires sans contrôler durablement le crédit. On peut financer des politiques sociales sans transformer profondément la propriété du capital. On peut nationaliser certaines ressources sans transformer l’ensemble de la structure économique. On peut gagner plusieurs élections sans conquérir durablement les principaux instruments du pouvoir économique, financier, médiatique et culturel. Et lorsque la conjoncture se retourne, lorsque les attentes sociales restent fortes et lorsque la droite parvient à présenter les difficultés comme la conséquence de « l’échec de la gauche », une partie de la colère peut être récupérée par une force réactionnaire, voire par des courants d’extrême-droites pro états-unis d’Amérique. Ne pas oublier les rapports impérialistes et les intérêts économiques internationaux et se rappeler que les rapports de classes ne se limitent pas aux frontières nationales et que les luttes pour la souveraineté et l’indépendance ont une dimension sociale et politique.
La question devient alors : qu’est-ce qui a réellement été conquis et qu’est-ce qui est resté entre les mains des classes dominantes ?
C’est là que je crois que ton interrogation devient particulièrement stimulante.
Un pouvoir extrémiste de Poutine qui vient de gagner les élections législatives ! Un pouvoir autoritaire en Russie, qui pourrait le nier ?
Un pouvoir qui correspond à l’histoire d’un pays, qui n’est pas l’histoire de la France, très certainement.
Nous avons fait la révolution en 1789, et la bourgeoisie s’est emparée du pouvoir faisant renaître les privilèges abolis dans la nuit du 4 août.
La Russie a fait sa révolution en octobre 1917, et tous les pays se sont ligués contre elle, organisant en blocus qui n’a jamais pris fin.
L’URSS a été ravagé par la dernière guerre, des Oradour sur Glane, plus de 25 millions de morts.
Une guerre froide qui contribua à négliger la question sociale, sans pour autant écarter les horreurs de la dictature de Staline.
Et en 1960/61 Spoutnik et Gagarine, avant nos grands démocrates américains.
Quarante trois années après 1917, la fin du tsarisme, et en France, quarante trois années après 1789, il se passait quoi ?
L’URSS a été remplacé par la Fédération de Russie fin 1991, si mémoire est bonne, sans un coup de fusil ! En France, le pouvoir finissant de Macron n’en finit pas de créer des peurs, de provoquer la guerre, pour rester au pouvoir, après avoir violé notre constitution sans que cela ne gène le moins du mode nos grands démocrates que l’on voit défiler sur nos écrans.
Dites, l’autoritarisme ça commence quand ?
Mais soyons honnête, je n’aimerais pas vivre en Russie sous ce régime, pour une simple raison : Je suis Français ! si j’étais Russe, je ne sais pas, voilà peut être la bonne question ?
Cher Lionel Mutzenberg,
L’autoritarisme avait déjà commencé en France. L’épisode des gilets jaunes ne vous a pas marqué. Il est toujours en cours avec le régime de Macron qui réprime des mômes devant les Lycées. Mais pour vous tout va bien. Macron est un gentil. Tous unis contre le rassemblement national est votre seul horizon politique bien séant.
Beaucoup de choses nous séparent effectivement.
D’abord, la nuit du 4 août comme récit d’une bourgeoisie française ayant soudainement aboli les privilèges relève davantage de la légende républicaine que de l’histoire sociale. Henri Guillemin l’a très bien montré : la Révolution française ne se résume pas au joli récit scolaire de 1789, avec une bourgeoisie émancipatrice qui aurait généreusement libéré le peuple.
Vous ne parlez d’ailleurs ni de 1792 ni de 1793.
C’est pourtant là que se joue une grande partie de ce que fut réellement la radicalisation révolutionnaire. Même Clemenceau avait une conception de la République sociale et de la lutte des classes qui est parfois beaucoup plus éloignée de votre récit de 1789 en affirmant que la Révolution est un bloc: aucun oubli révisionniste.
Sur l’URSS, je veux bien entendre la condamnation des violences et des crimes de l’ère des droitiers Iagoda et Iejov en lien avec les trotkistes qui n’avaient pas capitulés et luttaient fanatiquement contre l’URSS et voulaient un changement de régime.
En effet, il faut alors faire de l’histoire, pas seulement de la morale rétrospective.
Vous évoquez les « horreurs de la dictature de Staline » comme si l’histoire soviétique pouvait être comprise indépendamment de la lutte des classes, de la guerre civile, de l’intervention étrangère, de l’encerclement de l’URSS et des luttes politiques internes au Parti. Cela interdit de raconter l’histoire soviétique comme celle d’un peuple innocent auquel un seul homme aurait imposé arbitrairement une dictature et communisme = nazisme donc vive le gauchisme social-démocrate opportuniste!
Quant à la Russie contemporaine, il faut surtout éviter un anachronisme : Poutine n’est pas Lénine, la Fédération de Russie n’est pas l’URSS et Russie unie n’est pas le Parti bolchevique.
Le KPRF reste aujourd’hui la principale force communiste représentée à la Douma. Aux législatives de septembre, il a obtenu autour de 14 % des voix et 67 sièges, derrière Russie unie, qui a remporté la majorité constitutionnelle. Le KPRF conteste par les voies légales les irrégularités constatées.
Cela étant posé, je ne vois pas pourquoi un communiste français devrait adopter la lecture géopolitique dominante en Occident selon laquelle toute analyse critique de l’OTAN, de l’Union européenne ou de la politique américaine conduirait nécessairement à soutenir Poutine.
Je ne soutiens pas Poutine. Je ne suis pas poutiniste. Mais je refuse tout autant l’atlantisme.
Je soutiens les camarades du KPRF, comme ceux du KPU en Ukraine. Je dénonce vos alliés du NPA-A qui encourage les jeunes filles en Frtance à aller se battre pour ceux qui soutiennent la réhabilitation du fascisme en Ukraine des bandes se réclamant de l’OUN de Melnick et celle de Bandera l
Et je considère effectivement que Poutine n’est pas nécessairement « le plus extrême » des acteurs politiques russes. Ecoutez Medvedev !Cela mérite au moins d’être étudié plutôt que de réduire toute la politique russe à la personnalité de Poutine. Sur ce point, les analyses d’Emmanuel Todd sont intéressantes, précisément parce qu’elles obligent à sortir de la lecture morale et manichéenne du conflit. Son travail récent continue d’ailleurs à analyser la Russie dans une perspective beaucoup plus large de transformation des rapports de puissance mondiaux. Mais surtout, il faut arrêter de confondre opposition à Poutine et opposition au capitalisme.
La Russie actuelle est une société capitaliste. Ce système est le produit de l’autophobie que vous professez en France. Le social-démocrate Gorby et le social-libéral Eltsin sont ceux qui ont contribués au rétablissement du mode de production et d’échange capitaliste. Elle est traversée par des intérêts de classe, par une bourgeoisie, par des rapports de propriété et par des contradictions impérialistes. Elle n’est donc pas un modèle communiste que les communistes français auraient à défendre.
Notre boussole doit rester l’indépendance de classe.
Et c’est précisément pour cela que je trouve assez étonnant de voir certaines personnes présenter Mélenchon et LFI comme l’horizon naturel de la gauche radicale tout en regardant avec suspicion le PCF et Fabien Roussel dès qu’ils affirment une position indépendante des sociaux-démocrates, des écologistes et des européistes.
Sur ce terrain, je maintiens même que le débat est plus large : Ségolène Royal et le PCF peuvent aujourd’hui se retrouver, sur certains enjeux internationaux, plus proches d’une logique de souveraineté nationale et de recherche de paix que Mélenchon et une partie de LFI.
Ce qui devrait nous interroger.
Je ne cherche donc pas à remplacer une propagande occidentale par une propagande russe. Je cherche à appliquer une méthode communiste : partir des rapports de classe, des intérêts matériels, des rapports de forces et de l’histoire concrète.
Ni russophobie, ni poutinisme.
Ni atlantisme, ni impérialisme russe.
Et surtout pas d’alignement automatique sur quelque grande puissance que ce soit.
C’est cette indépendance-là que j’attends d’une politique française de gauche.
Au delà de tout ce que vous dites, et auquel je souscris, quel échec pour l’UE!
UE qui produit donc mécaniquement le fascisme en même temps que son impuissance dans tous les compartiments du jeu, ou peu s’en faut. Quel échec dont on ne trouve d’exemple récent que celui de l’URSS, URSS qui s’effondra par fanatisme idéologique, tout comme l’UE.
Car la fin de l’UE est contenue dans ce vote, et à très court terme: Comment voulez-vous faire fonctionner des institutions basées en très grandes partie sur l’unanimité, avec un pays où un parti nazi est en passe de faire jeu égal avec les partis dits « de gouvernement »? Un nazi, ce n’est pas très solidaire, peu porté sur la négociation et rétif au compromis il a de plus tendance à raisonner en terme de patrie. Ce qui étant en dehors étant réputé au mieux suspect.
Ce parti nazi est par ailleurs ouvertement pro-russe, bref.
Comme tout ces ensembles bâtis sur une idéologie totalitaire, car le libéralisme dérégulé en est une, cela finit par s’écrouler de ses contradictions internes.
Celle de l’UE qui a mon sens est la plus importante et qui lui est consubstantielle depuis les élargissements post 89 (au minimum) étant que jamais l’ensemble des pays de l’Union et des peuples qui la composent n’ont été dans une démarche, une dynamique de solidarité visant le bonheur collectif, mais au contraire ont été placés dans une mise en concurrence féroce où le bien être des uns se paye du malheur des autres.
Cher Lemasseur,
Le vote AfD dit quelque chose de profond de la crise européenne. Mais je serais beaucoup plus prudent sur deux rapprochements : « l’URSS s’est effondrée par fanatisme idéologique » et « l’AfD est un parti nazi ».
Sur l’URSS, je ne pense pas que l’on puisse expliquer 1991 par le « fanatisme idéologique ». C’est justement une lecture trop peu matérialiste. L’effondrement résulte de contradictions économiques, politiques, nationales et idéologiques accumulées, mais aussi des choix opérés par la direction soviétique sous Gorbatchev. Perestroïka et glasnost ont progressivement désarticulé les mécanismes politiques qui assuraient la cohésion du système. Gorbatchev comme Mélenchon sont des sociaux-démocrates de marché. Keeran et Kenny insistent ainsi sur la restauration capitaliste « par le haut » ; Losurdo, lui, nous invite à replacer toute l’histoire soviétique dans ses rapports de forces réels plutôt qu’à la raconter à partir d’une « légende noire ». Des travaux historiques non marxistes reconnaissent eux aussi le poids décisif des facteurs internes et des réformes de Gorbatchev. Et ce n’était pas le fanatisme idéologique pour le socialisme … mais le réformisme populiste et l’attrait du recul, chez à Trotski, et donc la restauration capitaliste.
Même chose pour l’AfD : c’est bien une force d’extrême droite, nationaliste, anti-immigration et aujourd’hui très favorable à une normalisation avec Moscou dans la mesure où la fraction de la bourgeoisie productive qui soutient ce parti constate que le refus du nucléaire et le fait d’avoir rompu les liens économiques énergétiques avec l’approvisionnement en gaz menace en fragilisant la pérennité de leurs activités. Elle défend par conséquent la reprise des relations énergétiques avec la Russie et l’arrêt du soutien allemand à l’Ukraine. Mais « nazi » ne peut pas devenir le synonyme de toute extrême droite. Sinon on perd précisément la capacité d’analyser les formes contemporaines du fascisme.
Et surtout, être favorable à la Russie ne signifie pas être nazi. Bien au contraire. La Russie actuelle est une société capitaliste et Poutine n’est évidemment pas communiste. Mais la Russie porte une mémoire antifasciste extrêmement forte, liée à la Grande Guerre patriotique, et elle continue notamment de porter à l’ONU les résolutions contre la glorification du nazisme ; la résolution de 2025 a été adoptée par 119 voix contre 51. Cela n’en fait évidemment pas un État socialiste ni ne dispense d’analyser sa politique concrète. Poutine a encore pris des positions contre le militarisme japonais fascisant et ses liens avec la Corée (du Nord) et la Chine populaire inscrivent la Russie dans le camp anti fasciste de la résistance et de l’anti impérialiste. Michael Parenti a bien analysé à partir de To kill a nation : les techniques pour hitlériser les anti fascistes et justifier les coups d’état : révolutions de couleur. L’impérialisme est le stade actuel du capitalisme, celui du capitalisme financier définit par Lénine. L’impérialisme est l’occident global. Le fascisme est la dictature terroriste de l’impérialisme. Le sud global peut avoir un mode de production et d’échange capitaliste ; ce ne sont toutefois pas des puissances impérialistes et fascistes.
Au fond, je pense que nous revenons à notre question centrale sur la Saxe-Anhalt : comment une contradiction matérielle réelle — déclassement, désindustrialisation, précarité, sentiment de dépossession — est-elle transformée en nationalisme contre révolutionnaire, et donc de l’anti communisme primaire, plutôt qu’en conscience de classe ? C’est cela que nous devons expliquer. Le capital produit des contradictions ; elles ne produisent pas mécaniquement une conscience révolutionnaire. Entre les deux interviennent l’organisation, l’idéologie, les médias, les partis, l’État, l’histoire et les rapports de forces. Et c’est peut-être aussi la limite de l’analyse de l’UE : elle voit très justement la mise en concurrence, mais elle risque de faire de l’effondrement un destin automatique. Or, pour un marxiste, le rapport de forces n’est jamais une donnée naturelle. Il se construit.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si l’UE va s’effondrer sous le poids de ses contradictions.
C’est de savoir quelle force sociale sera capable de transformer ces contradictions : l’extrême droite par le nationalisme et la désignation de boucs émissaires, ou le mouvement populaire par la conquête de pouvoirs sur le travail, la propriété, le crédit, l’investissement, l’industrie et les institutions.
C’est là que je vois toute la différence entre constater la crise d’un point de vue populiste et construire une issue communiste.
Fraternellement,
Le résultat de ces élections en Allemagne confirme l’’enfoncement des pays européens dans la crise morale et politique. Partout, où les gouvernements de coalition refusent de prendre en considération les urgences sociales, financières et climatiques, l’extrême droite progresse fortement. L’idéologie du bouc-émissaire étranger, de la discrimination, de la haine sociale, du déni climatique, de la défiance politique progresse sur le champ de ruines installé par un capitalisme en crise qui se cristallise sur ses fondamentaux obsolètes : l’accumulation et la concentration sans précédent de la finance au détriment des besoins réels. C’est ce système à bout de souffle qu’il faut combattre radicalement.
OUI !
Les élites politiciennes considéraient que l’on peut faire de la démocratie sans peuple. Les citoyens de Saxe-Anhalt leur ont rappelé que ce n’est pas possible. Puissent-elles en tirer la leçon.
Cher Renaud Bernard,
Je serais plus prudent sur ta conclusion. En effet, les électeurs de Saxe-Anhalt ont effectivement rappelé qu’une démocratie sans peuple est une contradiction. Mais il faut aller au bout du raisonnement : quel peuple, quelle démocratie et surtout quel pouvoir ?
Le problème n’est pas seulement celui d’« élites politiciennes » coupées des citoyens. Depuis la restauration du capitalisme à l’Est, l’Allemagne fédérale allemande fonctionne dans le cadre d’un régime : l’État bourgeois parlementaire, dont les institutions constitutionnelles et les engagements européens encadrent fortement le champ des politiques possibles. La démocratie électorale permet l’expression d’un suffrage réel, mais elle ne supprime pas pour autant le rapport de classe qui structure l’État et l’économie.
C’est là que la leçon de Saxe-Anhalt devrait être dialectique. La crise de représentation produit un déplacement électoral vers l’AfD ; mais ce déplacement ne signifie pas automatiquement que le peuple conquiert le pouvoir. Il peut aussi être capté par une force qui transforme une colère sociale réelle en nationalisme, en xénophobie et en réaction.
C’est la problématique en France avec d’une part le populisme réformiste de Jean-Luc Mélenchon et d’autre part le rassemblement national de Marine Le Pen. Le premier sera contraint par le TFUE et risque, n’ayant pas radicalisé les réformistes du PS et des Ecologistes, à finir comme Tsípras et la seconde sera dans une union des droites anti prolo.
Il ne faudrait donc pas « chérir les causes du mal » en idéalisant le régime parlementarisme allemand, ainsi que ses coalitions, ou en imaginant que quelques corrections institutionnelles suffiraient à rendre le pouvoir au peuple. La question est plus profonde : qui possède, qui décide et qui contrôle les moyens de production et l’État ?
Pour Marx et Lénine, la démocratie véritable ne consiste pas simplement à choisir périodiquement des représentants : elle suppose que la classe qui produit puisse exercer effectivement le pouvoir. C’est le sens de la dictature du prolétariat : non pas la négation de la démocratie, mais son extension de classe, en faisant de la majorité laborieuse le sujet du pouvoir politique. La leçon de Saxe-Anhalt ne devrait donc pas être seulement « écoutez davantage les électeurs ». Elle devrait être : construisons une force populaire capable de transformer le mécontentement en pouvoir de classe, plutôt que de laisser la bourgeoisie et l’extrême droite se disputer son expression électorale.
Autrement, l’idéalisme continuera en exacerbant les contradictions et pouvant conduire à la dictature terroriste du capital suspendant les libertés bourgeoises actuelles. Certaines mesures administratives prises par exemple contre Jacques Baud ou Xenia Fedorova ou encore Xavier Moreau sont déjà des actes concrets inquiétants pour les libertés publiques.
Bien à vous,
On tient la conception marxiste-léniniste de la démocratie pour valide si on est communiste. Si on ne l’est pas on la rejette pour défendre celle fondée sur le suffrage universel, l’Etat de droit, la séparation des pouvoirs, la pluralité des partis et la liberté d’opinion.
Cher Renaud Bernard,
Je pense que tu déplaces le débat plutôt que tu ne réponds à l’argument. Présenter la conception marxiste-léniniste de la démocratie comme une conception que l’on « tient pour valide si on est communiste » revient à transformer une question historique et matérielle en simple choix de conviction.
On peut d’ailleurs regarder l’histoire plutôt que de poser la démocratie comme une catégorie abstraite et tenir un commentaire dogmatique sur le marxisme-léninisme. Par exemple, le régime tsariste n’était évidemment fondé ni sur le suffrage universel, ni sur l’État de droit, ni sur la séparation des pouvoirs, ni sur le pluralisme politique et la liberté d’opinion. La période de Kerenski elle-même montre qu’une ouverture démocratique et l’existence d’un suffrage élargi ne suffisent pas à stabiliser un régime démocratique lorsque les rapports sociaux, la guerre et la crise du pouvoir sont en plein bouleversement.
Plus largement, l’histoire européenne montre qu’un régime parlementaire n’est pas, par lui-même, une garantie absolue contre la régression démocratique. De la Révolution française au vote des pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, en passant par l’Italie mussolinienne et l’Allemagne de Weimar, on trouve des situations où des institutions représentatives ont été incapables d’empêcher, voire ont juridiquement accompagné, une concentration autoritaire du pouvoir. La démocratie en Espagne n »a pas empêché le coup d’Etat de Franco en 1936, idem au Chili avec le coup d’Etat de Pinochet en 1971. La démocratie parlementaire et pluraliste au Venezuela subit l’ingérence impérialiste unipolaire etc. Cela ne conduit évidemment pas à rejeter le suffrage universel, l’État de droit, le pluralisme ou les libertés publiques. Cela conduit à comprendre qu’ils ne vivent pas en dehors de l’histoire et des rapports de force sociaux.
La Révolution française elle-même nous rappelle que l’approfondissement démocratique peut susciter une réaction : Thermidor, puis la répression des mouvements populaires. Babeuf et ses partisans et puis ensuite les républicains ou radicaux au cours du 19ème siècle. La Commune de Paris de 1871 a démontré encore plus brutalement jusqu’où peut aller la réaction lorsque les classes dominantes considèrent que leur pouvoir est menacé par la démocratie : la Semaine sanglante et les milliers de fusillés à Satory ou de condamnés à la suite de la Commune en constituent un exemple historique majeur.
C’est précisément pourquoi le problème posé par le marxisme n’est pas : « démocratie ou marxisme » mais « socialisme ou barbarie ». Je ne peux que vous inviter à lire Révolution et contre-révolution au XXème siècle de Georges Politzer ou encore le visage de l’impérialisme et aussi tuer une nation du politologue étasuniens Michael Parenti. Le rapport de Georges Dimitrov au 7ème congrès de l’international communiste serait aussi très instructif et éviterait vos poncifs idéologiques. Il est de savoir comment faire en sorte que les conquêtes démocratiques ne restent pas seulement formelles, mais deviennent une réalité effective pour la majorité sociale, et comment empêcher que les rapports de pouvoir économiques et sociaux permettent leur remise en cause.
Autrement dit : défendre la démocratie ne dispense pas d’analyser les classes sociales, l’État et les rapports de propriété. C’est même ce qui permet de comprendre historiquement pourquoi la démocratie peut progresser, reculer ou être captée par des forces réactionnaires.
Le marxisme-léninisme et donc les communistes (le PCF) ne nie ni le suffrage universel, ni les libertés publiques, ni le pluralisme, ni l’État de droit. Il pose une autre question : quelles sont les conditions matérielles qui permettent à la majorité sociale d’exercer effectivement le pouvoir ?
La question communiste est donc précisément de savoir comment ces conquêtes démocratiques de l’ère libérale peuvent être préservées, approfondies et rendues effectives pour la majorité sociale, et non de les opposer mécaniquement au communisme. Historiquement, d’ailleurs, le mouvement communiste a partout été engagé dans les luttes contre le fascisme et pour la défense des libertés politiques, de la République et des organisations du mouvement ouvrier.
Par exemple, Cuba et les États-Unis permettent de comparer deux conceptions différentes de la démocratie : l’une privilégie la compétition électorale et l’alternance entre deux formations favorables au mode de production et d’échange capitaliste, l’autre la participation et la représentation populaires dans le cadre d’un État socialiste. Chacune doit être jugée non seulement sur ses procédures, mais sur le pouvoir réel qu’elle permet à la majorité sociale d’exercer. Il ne faut ne pas confondre les formes institutionnelles de la démocratie, telle qu’elle existe aux Etats-Unis, avec la question, beaucoup plus profonde, de savoir qui possède, qui décide et qui contrôle réellement le pouvoir économique et politique, comme c’est le cas à Cuba. Continuons l’analyse en prenant les États-Unis. Le citoyen dispose formellement du droit de choisir entre plusieurs partis et plusieurs candidats, et l’alternance est possible. C’est une conquête démocratique réelle qu’il faut défendre. Mais cela ne signifie pas que les citoyens disposent pour autant d’un pouvoir équivalent sur les grandes décisions économiques et sociales. Une partie considérable de la population ne participe pas aux élections, la participation est socialement très inégale, le poids de l’argent dans la compétition politique est considérable et les rapports de propriété échappent largement au suffrage. On peut donc avoir une démocratie formelle très développée sans que la majorité sociale exerce pour autant un pouvoir réel sur les conditions matérielles de son existence. En cela, le système politique du venezuela est plus démocratique que celui des Etats-Unis, avec un fonctionnement parlementaire et multipartite et toujours l’influence capitaliste : médias etc. Mais, je reviens à Cuba car cela permet justement de poser cette autre question. Son système n’est pas une démocratie libérale, effectivement : il n’y a pas de compétition entre partis pour conquérir le pouvoir et le rôle dirigeant du Parti communiste est constitutionnellement établi. Cette différence est réelle. Mais la démocratie cubaine ne se réduit pas non plus à « voter pour le Parti communiste ». Les représentants municipaux sont proposés par les citoyens dans leurs circonscriptions, élus au suffrage universel, comme dans nos communes ou les listes sont sans étiquettes et d’intérêt communal pour gérer les affaires locales, ils rendent compte de leur mandat devant la population et peuvent être révoqués. La participation populaire est organisée et favorisée à différents niveaux de la vie publique. L’objectif n’est pas l’abstention de ceux qui se sont résignés à choisir le même contenu avec un packaging différent. On peut donc discuter des limites de ce système, et elles sont réelles mais moindre que dans les démocraties ploutocratiques en voie de décomposition sociale, sans reprendre l’idée selon laquelle l’absence de compétition partisane suffirait à démontrer l’absence de toute démocratie. C’est précisément là que la distinction marxiste entre démocratie formelle et démocratie réelle conserve sa portée. La démocratie ne consiste pas seulement à avoir le droit périodique de choisir ceux qui gouvernent, un casting ; elle suppose aussi de pouvoir peser effectivement sur les décisions qui déterminent nos conditions d’existence. Et c’est ici que la question de la propriété devient incontournable. Si les citoyens peuvent choisir leurs gouvernants mais ne disposent d’aucun pouvoir sur les grands rapports économiques qui structurent leur société, peut-on vraiment considérer que la question du pouvoir populaire est épuisée ? Inversement, une démocratie socialiste doit évidemment être jugée aussi sur l’effectivité des libertés, de la participation et du contrôle populaire. Il ne suffit pas de proclamer que le pouvoir appartient au peuple. Il faut donc éviter de raconter l’histoire comme si, d’un côté, il y avait les défenseurs de la démocratie (suffrage universel, État de droit, pluralisme) et, de l’autre, les communistes qui leur opposeraient une conception concurrente. Le mouvement communiste a contribué, par ses luttes, à conquérir et défendre des droits démocratiques précisément parce qu’il considérait que la démocratie devait être étendue à la majorité sociale. Enfin, tu ignores manifestement les réflexions tant des marxistes-léninistes comme Antonio Gramsci ou Nicos Poulantzas et que le PCF a développé une conception de la démocratie avancée en 1976 au sein d’un régime pluraliste parlementaire pour aller vers le socialisme.
Fabien Roussel reprend le fil conducteur qui a été coupé par Robert Hue et les révisionnistes en 1994 au profit d’un électoralisme et d’un reniement du léninisme et même du marxisme au profit de la démocratie pour la démocratie : la disparition du PCI par Achille Ochetto et consorts laisse un vide et la droitisation ; comme la disparition de la démocratie populaire est-allemande engendre la colère des ossies et leur résignation actuelle favorisant l’AfD. Le sentiment d’être déposséder de l’essentiel. De ne plus avoir voix au chapitre. De subir des transformations socio-culturelles brutales et la précarisation.
Les conquêtes politiques du libéralisme politique ne suppriment pas par elles-mêmes les rapports de propriété, les rapports de classe ni le pouvoir économique de ceux qui possèdent les moyens de production. C’est là que commence l’analyse matérialiste. Le libéralisme économique n’est pas une garantie pour le libéralisme politique, y compris formel. La chute de Robespierre et de ses partisans face aux tenants de la république bourgeoise du Directoire le prouve ; ce dernier régime a dû céder la place à l’Empire puis à la Restauration, dont la Charte était octroyée par le roi Louis XVIII. Dans le Manifeste du parti communiste une phrase est devenue célèbre : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. » Elle a permis la fin de l’esclavage, puis du servage et nous vivons à un stade impérialiste du mode de production capitaliste toujours prêt à réduire les libertés politiques d’où : socialisme ou barbarie. La lutte des classes est le moteur de l’histoire et du processus de développement d’une pleine démocratie de plus en plus réelle.
Et c’est précisément pourquoi ta réponse ne traite finalement pas la question de la Saxe-Anhalt. Pourquoi une partie du peuple vote-t-elle pour l’AfD ? Quelles transformations économiques, sociales et territoriales produisent cette colère ? Pourquoi une crise de représentation peut-elle être captée par une force réactionnaire malgré l’existence du suffrage universel, du pluralisme et de l’État de droit ? Ce sont des questions matérialistes. Y répondre par « si l’on est communiste, on accepte telle conception » ne les résout pas. La question n’est donc pas de choisir abstraitement entre « démocratie libérale » et « démocratie marxiste-léniniste ». Elle est de comprendre qui possède, qui décide et qui dispose réellement des moyens de faire appliquer les décisions.
C’est précisément à partir de là que nous pouvons défendre les libertés démocratiques, en comprendre les conquêtes historiques, mais aussi leurs limites dans une société de classes. Et c’est à mon sens la seule manière d’éviter à la fois l’idéalisme institutionnel et le renoncement à la démocratie.
@Lafleur. Pourquoi cet acharnement à vous prévaloir d’une chose et de son contraire ? Vous développez un argumentaire panoramique pour aboutir à une absurdité. Plutôt que de balayer l’histoire à travers les siècles et la géographie par-delà les océans vous auriez mieux fait d’assumer sans délire votre choix du communisme. Un choix raisonné, au nom de votre opinion ; elle est respectable, toutes le sont. Mais il y a aussi l’intelligence, qui aurait dû vous faire deviner que c’est le principe même du suffrage universel qui est incompatible avec le communisme, quel que soit le vainqueur des élections. Vous citez Cuba, avec une pointe de sympathie. Soit. Au passage vous oubliez de convoquer la Corée du Nord. Ce n’est pas bien la Corée du Nord ?
Chaque régime a sa logique de fonctionnement qui lui est propre et l’identifie. On connaît la logique du régime parlementaire : les hommes pensent par eux-mêmes, ils font tous partie du peuple, les partis représentent des opinions et les citoyens expriment la leur pour élire un parlement, organe du pouvoir législatif, cela tous les cinq ans. Le pouvoir est légitime parce qu’il s’appuie sur le parti, ou alliance de partis, majoritaire. Les autres partis, minoritaires, forment l’opposition, qui a elle aussi une légitimité.
On connaît la logique du régime socialiste : les hommes ne pensent pas par eux-mêmes, il n’y a pas d’opinion publique, les partis représentent des classes, on postule que le parti communiste représente le prolétariat, la classe qui souffre de ce que le monde est mauvais, et que donc seul le parti communiste, inamovible dans le rôle dirigeant, pourra le guérir en le guidant vers la société sans classes. Le pouvoir est légitime parce qu’il est communiste.
Ces deux logiques sont parfaitement valables, mais elles s’excluent. Que ne défendez-vous celle que vous avez choisie ! Personne n’ira vous la mégoter, on y verra un choix de la raison. À vous écouter l’énoncer un communiste vous donnera du camarade et un démocrate vous dira que vous avez tout à fait raison de votre point de vue. Mais au lieu de cela vous voulez les deux à la fois dans un même régime. Ce n’est pas possible et vous ne le comprenez pas. Ce n’est pas grave : si vous ne le comprenez pas, un autre le comprendra à votre place.
[Renaud Bernard le 14 septembre 2026 à 22:01
@Lafleur. Pourquoi cet acharnement à vous prévaloir d’une chose et de son contraire ? Vous développez un argumentaire panoramique pour aboutir à une absurdité. Plutôt que de balayer l’histoire à travers les siècles et la géographie par-delà les océans vous auriez mieux fait d’assumer sans délire votre choix du communisme. Un choix raisonné, au nom de votre opinion ; elle est respectable, toutes le sont. Mais il y a aussi l’intelligence, qui aurait dû vous faire deviner que c’est le principe même du suffrage universel qui est incompatible avec le communisme, quel que soit le vainqueur des élections. Vous citez Cuba, avec une pointe de sympathie. Soit. Au passage vous oubliez de convoquer la Corée du Nord. Ce n’est pas bien la Corée du Nord ?
Chaque régime a sa logique de fonctionnement qui lui est propre et l’identifie. On connaît la logique du régime parlementaire : les hommes pensent par eux-mêmes, ils font tous partie du peuple, les partis représentent des opinions et les citoyens expriment la leur pour élire un parlement, organe du pouvoir législatif, cela tous les cinq ans. Le pouvoir est légitime parce qu’il s’appuie sur le parti, ou alliance de partis, majoritaire. Les autres partis, minoritaires, forment l’opposition, qui a elle aussi une légitimité.
On connaît la logique du régime socialiste : les hommes ne pensent pas par eux-mêmes, il n’y a pas d’opinion publique, les partis représentent des classes, on postule que le parti communiste représente le prolétariat, la classe qui souffre de ce que le monde est mauvais, et que donc seul le parti communiste, inamovible dans le rôle dirigeant, pourra le guérir en le guidant vers la société sans classes. Le pouvoir est légitime parce qu’il est communiste.
Ces deux logiques sont parfaitement valables, mais elles s’excluent. Que ne défendez-vous celle que vous avez choisie ! Personne n’ira vous la mégoter, on y verra un choix de la raison. À vous écouter l’énoncer un communiste vous donnera du camarade et un démocrate vous dira que vous avez tout à fait raison de votre point de vue. Mais au lieu de cela vous voulez les deux à la fois dans un même régime. Ce n’est pas possible et vous ne le comprenez pas. Ce n’est pas grave : si vous ne le comprenez pas, un autre le comprendra à votre place.]
Cher Renaud Bernard,
Je pense que nous touchons précisément au cœur de notre désaccord, mais je ne pense pas que vous démontrez l’incompatibilité que vous affirmez entre suffrage universel et communisme.
Vous posez comme allant de soi que le suffrage universel définit à lui seul la démocratie et que, dès lors qu’un régime est communiste, il ne peut être démocratique. Mais c’est précisément ce présupposé qu’il faudrait démontrer. Je vous ai donné des exemples. J’aurais pu aussi parler de l’AKIEL à Chypre.
Le PCF ne défends ni la suppression du suffrage universel, au contraire c’est le PCF qui a déposé l’amendement Ferdinand Grenier pour l’étendre aux femmes pour votre gouverne, ni la suppression des libertés publiques qui ont été défendues au prix de leur vie par les militants du PCF qui étaient bien marxiste-léniniste, ni l’État de droit, ni le pluralisme. Au contraire : je considère que ces conquêtes historiques doivent être défendues. Mais je refuse de considérer qu’elles épuisent la question démocratique.
La dictature du prolétariat s’oppose à la dictature de la bourgeoisie qui s’opère dans un régime parlementaire bourgeois, capitaliste. Et je vous ai rappelé que le PCF a choisi en 1976 le concept de démocratie avancée. La dictature, c’est l’extrême centre. Je vous invite à lire le livre de Pierre Serna sur ce poison français depuis la Révolution de 1789.
Le problème posé par le marxisme est justement celui-ci : qui possède, qui décide et qui contrôle réellement ?
Un citoyen peut disposer du droit de choisir périodiquement entre plusieurs candidats et plusieurs partis sans pour autant disposer d’un pouvoir équivalent sur les grandes décisions économiques et sociales qui déterminent concrètement son existence. Les rapports de propriété ne disparaissent pas au moment où l’on entre dans l’isoloir.
Cela ne rend évidemment pas le suffrage universel inutile. Cela signifie simplement qu’il faut distinguer démocratie politique et démocratie sociale, démocratie formelle et démocratie réelle.
Vous écrivez que, dans le régime socialiste, « les hommes ne pensent pas par eux-mêmes ». C’est précisément là que votre raisonnement devient une caricature du socialisme. Vous définissez le régime socialiste par l’absence de pensée autonome et vous en déduisez ensuite qu’il est incompatible avec la démocratie. C’est de l’idéologie bornée, point.
Ce n’est pas une démonstration historique.
Il faut donc regarder les expériences concrètes.
Vous évoquez la Corée du Nord : parlons-en. Nous pourrions parler aussi de la Corée du Sud, du Japon, de Taïwan, de l’Indonésie ou des Philippines etc. Je ne l’oublie pas et je ne vois aucune raison de soustraire les expériences se réclamant du socialisme à la critique historique. Mais citer la RPDC ne suffit pas davantage à démontrer que suffrage universel et communisme seraient logiquement incompatibles. Il faut examiner concrètement ses institutions, son histoire, son fonctionnement et ses rapports sociaux. Sinon, « Corée du Nord » devient simplement un argument destiné à fermer la discussion. Un argument d’autorité pro capitaliste pour justement que les hommes ne pensent pas par eux-mêmes.
Benoit Quennedey a publié un livre : La Corée du Nord, cette inconnue. Je t’invite à le lire. Cela dépassera les effets de manches par autorité et les préjugés caricaturaux. La Corée du Nord est la résistance au fascisme japonais. La Corée du Sud est le régime de Vichy local qui collaborait avec les japonais et maintenant avec les Etat-Unis d’Amérique. Les soviétiques se sont retirés en 1948. Les soldats états-uniens devait faire de même. Ce ne fut pas le cas. Un régime dictatorial a été instauré en Corée du Sud. La guerre de Corée de 1950 à 1953 a engendré 3 millions de morts. Un armistice existe. La paix n’a jamais été signée. L’état de guerre est incessant : les Etats-unis ont une base à Pusan et simulent régulièrement l’envahissement de la Corée du Nord avec l’appui de la Corée du Sud et du Japon. Pour demeurer indépendante, la Corée du Nord a dépensé prêt de 20% de son PIB dans la défense. Avec désormais la bombe atomique, elle a pu réduire ses dépenses et développe très rapidement son économie. Le Président de la Corée du Sud qui a tenté de putsch son parlement et d’ailleurs été condamné par la justice de Corée du Sud à 30 ans de prison car il avait provoqué militairement par une volonté d’escalade le Nord.
La RPDC n’est évidemment pas une démocratie parlementaire libérale à la française. Son système politique repose sur une conception différente de la représentation politique : le Parti du travail de Corée exerce un rôle dirigeant et la compétition entre partis pour conquérir alternativement le pouvoir d’État n’est pas le principe organisateur du régime. Mais cela ne permet pas de conclure que la RPDC serait, par définition, dépourvue de toute institution démocratique. Les travaux publiés invitent justement à examiner son système politique et social concrètement plutôt qu’à le réduire à une caricature. Pourquoi « République » ? Parce que la souveraineté de l’État n’est pas juridiquement fondée sur une monarchie ou sur un droit patrimonial de la famille régnante : le système repose sur des institutions d’État et des assemblées populaires. Pourquoi « démocratique » ? Parce que le régime revendique une conception de la démocratie fondée sur l’élection et la représentation dans les assemblées populaires, la participation organisée de la population et la responsabilité des organes de l’État devant ces structures. Pourquoi « populaire » ? Parce que l’État se définit explicitement à partir des masses populaires et des classes laborieuses, et non comme un État prétendument neutre placé au-dessus des antagonismes sociaux. Il faut surtout comprendre le fonctionnement des élections plutôt que de s’arrêter à l’existence ou non d’une compétition multipartite. Les citoyens élisent des représentants aux assemblées populaires locales et à l’Assemblée populaire suprême.
Le système ne repose pas sur l’affrontement de programmes de partis cherchant alternativement à gouverner : il repose sur une représentation organisée dans le cadre politique du système socialiste et du rôle dirigeant du Parti du travail de Corée. C’est une conception différente de la démocratie, et non simplement l’absence de démocratie telle que nous la connaissons en Europe occidentale. On peut naturellement contester cette conception. On peut considérer que l’absence de compétition électorale entre partis limite fortement le pluralisme politique. On peut également discuter l’effectivité réelle de la participation et du contrôle populaires. Ce sont des questions légitimes. Mais elles doivent être discutées comme telles. Dire « il n’y a pas d’alternance entre partis, donc il n’y a pas de démocratie » revient à définir préalablement la démocratie par l’alternance entre partis.
Et c’est justement là que votre raisonnement devient circulaire et schématique.
Vous pourriez d’ailleurs appliquer exactement le même raisonnement à Cuba : son système n’est pas celui d’une démocratie libérale pluraliste, et je ne prétends pas le contraire. Mais l’absence de compétition entre partis ne suffit pas à établir l’absence de toute représentation ou participation populaire. C’est pourquoi j’évoquais dans mon texte les mécanismes de représentation locale, de reddition de mandat et de participation. La question doit être examinée concrètement. Et je veux aller plus loin : je ne demande pas que nous considérions toutes les expériences historiques se réclamant du socialisme comme démocratiques par définition. Ce serait aussi peu marxiste que de considérer toutes les démocraties parlementaires comme démocratiques par définition. Une démocratie socialiste doit elle aussi être jugée sur l’effectivité des libertés, de la participation, du contrôle populaire et de la capacité réelle des citoyens à intervenir dans les décisions qui les concernent.
C’est justement ici que ton opposition entre « régime parlementaire » et « régime socialiste » me paraît trop abstraite.
L’histoire montre que les institutions parlementaires et le suffrage universel ne sont pas des garanties magiques contre la réaction. La Révolution française, Thermidor, la Commune, le fascisme italien, l’Allemagne de Weimar, le régime de Vichy ou encore le Chili de 1973 montrent que les formes institutionnelles ne vivent jamais indépendamment des rapports de forces sociaux. Le suffrage universel est donc une conquête démocratique, mais il ne flotte pas au-dessus de la société. Il est traversé par les rapports de classes, par la puissance économique, par les médias, par les rapports de propriété et par les rapports de force internationaux.
C’est précisément pour cela que je ne comprends pas votre alternative : « démocratie parlementaire ou communisme » car en fait votre alternative est en défense du mode de production et d’échange et donc « capitalisme ou socialisme ». Le choix du parti unique n’était pas de Marx ou de Lénine. Il s’est imposé pour préserver le processus socialiste et empêcher que la bourgeoisie restaure le mode de production et d’échange capitaliste ; rétablissement la dictature de la bourgeoisie à la place de la dictature du prolétariat.
Pourquoi faudrait-il choisir entre les deux « démocratie parlementaire ou communisme » si la question communiste consiste justement à chercher les moyens d’élargir la démocratie politique à la démocratie économique et sociale ? Le véritable désaccord porte peut-être moins sur le suffrage universel que sur ce que nous entendons par démocratie. Pour vous, il semble suffire que les citoyens puissent choisir périodiquement leurs représentants et que la majorité parlementaire soit légitime. Cela fait abstraction des rapports sociaux et de comment est créée l’opinion publique : médias, argent pour les campagnes etc. Beaucoup de démocratie parlementaire sont des ploutocraties.
Pour moi, c’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Une démocratie véritable doit aussi permettre à la majorité sociale de peser sur les décisions qui déterminent ses conditions matérielles d’existence. Et c’est là que l’analyse marxiste-léniniste conserve toute sa portée : elle demande ce que les institutions politiques deviennent lorsqu’elles coexistent avec des rapports de propriété qui concentrent le pouvoir économique entre quelques mains.
C’est d’ailleurs pourquoi je revenais à la Saxe-Anhalt et à l’AfD. La question n’est pas simplement : « Pourquoi ces électeurs ont-ils mal voté ? » La question est : pourquoi une partie du peuple qui dispose du suffrage universel, du pluralisme et des institutions parlementaires éprouve-t-elle néanmoins un sentiment de dépossession, de déclassement et de perte de contrôle sur son propre destin ? Pourquoi cette colère peut-elle être captée par une force réactionnaire ? Voilà une question matérialiste.
Et je crois que c’est justement là que notre discussion peut devenir intéressante : non pas opposer abstraitement « démocratie libérale » et « démocratie communiste », mais chercher historiquement comment le pouvoir populaire peut devenir toujours plus réel.
Je ne demande donc pas que l’on choisisse entre démocratie et communisme.
Je défends l’idée que le communisme doit être pensé comme un approfondissement de la démocratie jusqu’à ses conditions économiques et sociales.
C’est sur cela que je serais très heureux de poursuivre le débat, y compris sur la Corée du Nord, Cuba, l’URSS, la Chine ou les expériences européennes du mouvement ouvrier. Mais à condition de les étudier historiquement et concrètement, plutôt que de considérer d’avance que « communisme » signifie nécessairement « absence de démocratie ».
Sinon, nous n’analysons plus l’histoire : vous ne faites que confirmer vos préjugés de départ et une confusion entre libéralisme politique et libéralisme économique ; entre mode de production et d’échange capitaliste et mode de production et d’échange dans un processus socialiste visant une société d’émancipation : le communisme.
Cuba a fait sa révolution le 1er janvier 1959. Depuis, elle vit sous un blocus illégal et des ingérences permanentes. Le débarquement à la baie des cochons, les tentatives d’assassinat par la CIA de Fidel Castro, les sanctions des Etats-Unis sur le sucre puis ensuite sur la vente y compris par des tiers à Cuba par extra territorialité etc. Est ce démocratique de la part des Etats-Unis d’Amérique ou est ce pas plutôt de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, qui n’accepte pas un autre mode de production et d’échange d’un peuple fier qui a souffert de la colonisation espagnol et de dictatures pro Etats-Uniennes…
@Lafleur. Ce que à quoi je touche au cœur, ce n’est pas notre désaccord, c’est l’impossibilité du dialogue avec un communiste. Tel est le but de la langue de bois, que vous pratiquez : interdire le dialogue tout en continuant à parler. Mais on s’aperçoit que celui qui parle est sourd. Vous me faites dire ce que je n’ai pas dit et vous ignorez le sens de mes propos. Je n’ai fait aucun jugement de valeur sur tel ou tel régime politique, je n’ai ni condamné ni absous aucun d’eux. Je dis simplement que le régime parlementaire et le régime socialiste s’excluent l’un l’autre. Cela quoi qu’on pense de leurs mérites et défauts respectifs.
Si le mot démocratie vous choque quand on l’utilise absolument à propos d’un régime qui ne soit pas d’inspiration marxiste, pas de problème, je l’abandonne. Je peux parfaitement entendre que la Corée du Nord soit vertueuse, bien gouvernée et même qu’elle soit une démocratie au motif que la conception qu’en a Pyongyang est spécifique. Je dis simplement que la Corée du Nord et la France – pour prendre l’exemple du pays que nous connaissons le mieux – ont des régimes radicalement différents. Peu importe celui que nous préférons.
Au demeurant vous avez dit une contre-vérité sur ce pays et son régime : selon vous on peut contester la conception nord-coréenne de la démocratie. Non Monsieur : la contester est interdit. On peut le faire ici, mais pas dans le pays. Critiquer le régime vous envoie au goulag. Aucune opposition, sous aucune forme, ne saurait exister, ne saurait même être simplement tolérée. Cette règle s’applique à tous les régimes socialistes. Si vous connaissez des exceptions, faites m’en part.
Vous évoquez la guerre de Corée, en faisant l’impasse sur l’agresseur. Ce n’est pas la Corée du Sud, qui failli être totalement envahie. Maintenant j’espère que la réunification du pays se fera selon la volonté des Coréens eux-mêmes. On pourrait leur poser cette simple question, à chacun d’eux puisqu’elle relève d’un choix personnel, dicible sans haine et sans crainte : ‘Etes-vous communiste ?’
Il n’y eut que deux cas d’une élection au suffrage universel sous un régime socialiste, un à chaque extrémité de l’histoire européenne de ces régimes : en décembre 1917 les Bolcheviks autorisèrent, avec quelques restrictions dont le parti KD fit les frais, l’élection de l’Assemblée constituante dont tous les partis, y compris les deux fractions du POSDR, avaient voté le principe. Se déjuger à ce point étant malvenu, l’élection eut lieu et les parlementaires constituants se réunirent au palais de Tauride, le 18 janvier 1918. Les Bolcheviks y étaient minoritaires : 168 sièges sur 703. Que fit Lénine ? Il renvoya manu militari l’assemblée. Vous vous réclamez de lui. Face à cet acte aussi violent que fondateur, vous devriez vous en sentir plutôt éloigné en fait, à moins de démontrer qu’il était tout à fait démocratique. Vos ressources sémantiques seraient alors fortement sollicitées.
L’autre exemple ce sont les élections législatives organisées par la RDA en mars 1990, avec la participation de tous les partis allemands, dont le SED qui avait changé de nom et repeint sa façade, les temps étant devenus incertains pour lui. En face, la CDU et le SPD. Ce fut la CDU, conduite par Lothar de Maizière, qui l’emporta, le SPD arrivant en deuxième position. Là le pouvoir s’inclina devant le verdict des urnes et la conséquence fut immédiate : la nouvelle majorité reconnut la loi fondamentale et demanda la réunification, comme elle avait annoncé qu’elle le ferait. La volonté du peuple était respectée, au détriment de la RDA en tant qu’Etat souverain, et, finalement, du communisme.
Cher Bernard Renaud,
Vous écrivez que le cœur du problème serait « l’impossibilité du dialogue avec un communiste ». Je pense pourtant que c’est précisément votre manière de construire le débat qui mérite d’être interrogée.
Je ne vous reproche pas de critiquer le communisme, ni même de considérer que les expériences socialistes du XXe siècle ont produit des formes politiques que tu rejettes. Ce sont des positions parfaitement légitimes à discuter. Ce qui rend le dialogue difficile, c’est lorsque des conclusions historiques et théoriques sont présentées comme des évidences, de telle sorte que celui qui les conteste est aussitôt accusé de « langue de bois » ou de surdité.
Prenons donc vos exemples, mais en essayant de raisonner plutôt que par juxtaposition de faits.
1/ Sur la Corée, je ne vais pas esquiver ce qui est établi : l’offensive générale du 25 juin 1950 a bien été déclenchée par les forces nord-coréennes.
Mais constater le déclenchement d’une guerre n’en épuise pas l’explication. C’est comme pour l’opération militaire spéciale du 24 février 2022. Donald Trump lui-même a explicitement déclaré que “the war really started over NATO and Crimea” et a expliqué que l’Ukraine constituait auparavant un “buffer between Russia and the rest of Europe”.
Pour revenir à la péninsule, elle n’était déjà plus en paix : la division issue de 1945 avait donné naissance à deux États rivaux en 1948, chacun revendiquant la légitimité sur l’ensemble de la Corée ; des affrontements armés existaient autour du 38e parallèle et le Sud connaissait également guérillas, insurrections et répression politique. La guerre générale de juin 1950 s’inscrit donc dans une contradiction nationale et sociale préexistante, que l’affrontement international de la guerre froide a considérablement aggravée.
Expliquer une guerre, ce n’est pas simplement identifier celui qui déclenche l’offensive générale. Les États-Unis eux-mêmes reconnaissaient alors que la division du 38e parallèle était artificielle et que la question de l’unification de la Corée était au cœur du conflit. Un mémorandum américain d’août 1950 parle explicitement de l’« irrépressible » aspiration coréenne à l’unification et rappelle que la division avait été conçue initialement comme temporaire. Il souligne aussi que les deux années précédant la guerre avaient été marquées par une situation politique extrêmement instable. Surtout, le dictateur capitaliste de la Corée du Sud Syngman Rhee ne voulait pas simplement défendre le statu quo. Il voulait lui aussi l’unification de la Corée, et son gouvernement envisageait une réunification sous son propre pouvoir. Les deux États avaient un projet de réunification de la péninsule. Après la création des deux États coréens en 1948, le 38e parallèle est devenu une véritable ligne de confrontation militaire. Il y avait régulièrement des incursions, échanges de tirs et affrontements entre forces nord-coréennes et sud-coréennes. Les archives diplomatiques américaines de 1949 montrent par exemple que le gouvernement de Syngman Rhee avait lui aussi une politique ouvertement hostile au maintien de la division et envisageait la réunification par la force. Le gouvernement de Syngman Rhee procédé à des répressions extrêmement impitoyables à Jeju à partir de 1948 et à Yosu-Suncheon en octobre 1948. L’appareil de sécurité sud-coréen menait simultanément une lutte contre différentes formes d’opposition. Ce n’est pas une lecture rétrospective inventée pour « excuser » Pyongyang : les propres documents américains de l’époque décrivent cette situation. Par exemple, en janvier 1950, l’ambassadeur américain Philip Jessup rapporte après ses entretiens avec Syngman Rhee que le président sud-coréen insistait constamment sur le fait que son gouvernement devait combattre violemment à la fois les manifestations libérales et se prémunir des incursions le long du 38e parallèle. Et un rapport interservices américain daté du 15 mai 1950, auquel avaient concouru les services de renseignement du Département d’État, de l’Armée, de la Marine et de l’Air Force, explique que les opérations de la RPC contre la Corée du Sud n’avaient pas produit de résultat décisif, tout comme celles également menée par le régime de Séoul, soutenu par les Etats-Unis d’Amérique, contre la RPC et qu’elles nécessitaient de nouvelles et importantes ressources politiques et économiques pour envisager la réunification de la Corée.
C’est cela, pour moi, raisonner dialectiquement : ne pas nier le fait, mais ne pas davantage transformer le fait en explication totale.
Sur la RPDC contemporaine, même méthode. Je n’ai aucun besoin de prétendre que son système politique fonctionne comme celui de la France, ni de qualifier automatiquement de démocratique tout État qui se réclame du socialisme. Je conteste bien évidemment votre affirmation que cette caractéristique serait commune à « tous les régimes socialistes ». Là, nous ne sommes plus devant un fait, mais devant une proposition générale. Et celle-ci doit être démontrée autrement que par vos arguments d’autorité et dogmatiques.
C’est d’ailleurs ici que votre raisonnement devient circulaire : vous définissez implicitement le socialisme à partir de certaines expériences historiques, puis vous utilisez ces mêmes expériences pour démontrer ce qu’est nécessairement le socialisme. Or le marxisme, y compris le marxisme-léninisme, invite précisément à procéder autrement : partir des rapports sociaux, des rapports de propriété, des rapports de classe et des formes historiques concrètes du pouvoir, puis expliquer leurs contradictions et leurs transformations.
Venons-en à 1917. Là encore, je n’esquive aucun sujet.
Oui, les bolcheviks ont dissous l’Assemblée constituante en janvier 1918 alors qu’ils y étaient minoritaires. Et non, je ne vais pas prétendre que cet acte correspondait au fonctionnement du parlementarisme représentatif classique. Mais il faut alors prendre au sérieux ce que les bolcheviks disaient eux-mêmes. Ils ne soutenaient pas que la démocratie devait disparaître ; ils affirmaient que le pouvoir soviétique constituait une autre forme de démocratie, fondée sur des institutions de classe, des représentants élus et révocables, et une articulation différente entre représentation, législation et administration. Lénine écrivait explicitement que les institutions représentatives pouvaient subsister sans le « parlementarisme » entendu comme système séparant durablement législatif et exécutif.
Vous pouvez rejeter cette conception. Vous pouvez juger que la dissolution de la Constituante fut une faute, voire une rupture démocratique majeure. Mais alors discutons de cette conception politique réelle. Ne transformons pas simplement son existence en preuve que « socialisme » et « démocratie » seraient par définition incompatibles.
Mais, pour être exhaustif, le processus électoral avait été préparé avant octobre 1917, et les listes de candidats avaient effectivement été établies dans une configuration politique antérieure à la scission des SR et à la révolution d’octobre. Le scrutin lui-même s’est déroulé après la prise du pouvoir par les Soviets. C’est précisément ce qui a rendu la situation politiquement explosive. D’ailleurs, le nouveau pouvoir soviétique n’a pas annulé les élections. Le 9 novembre (27 octobre ancien style), le Sovnarkom, sous la présidence de Lénine, a confirmé officiellement la tenue des élections à la date prévue du 25 novembre nouveau style et a demandeé aux commissions électorales, aux soviets et aux organisations militaires de garantir des élections libres et régulières. Les bolcheviks savaient qu’ils allaient probablement être minoritaires à la Constituante et ont néanmoins laissé le scrutin se tenir. Pourquoi alors la dissoudre ? Les SR (socialistes révolutionnaires, représentant la paysannerie) avaient présenté une liste commune alors que la séparation entre SR de droite et SR de gauche était devenue politiquement décisive à partir de la Révolution d’octobre. Les résultats donnent donc une majorité aux SR, mais sans distinguer correctement les deux courants. Les élections donnent environ 39% aux SR dans les territoires russes et environ 23 % aux bolcheviks, selon les décomptes. Le conflit de janvier 1918 porte sur la coexistence de deux légitimités politiques : celle de l’Assemblée élue et celle des Soviets issus de la révolution. La division des SR entrave le fonctionnement de la Constituante dans un contexte politique particulier : la guerre civile avec les blancs et la guerre extérieure avec les empires centraux. Pour préserver les décisions fondamentales prises par les Soviets depuis le 25 octobre 1917 et le Sovnarkom : le choix a été pris effectivement vu l’urgence que la souveraineté révolutionnaire des Soviets devait primer sur celle de la Constituante. Que fit Lénine ? est donc un raccourci. Mais, je suis habitué par votre réductionnisme, particulièrement sur les personnes. En effet, la Constituante a été juridiquement dissoute par le Comité exécutif central panrusse le 6 janvier 1918 (19 janvier grégorien). Le IIIe Congrès panrusse des Soviets confirme ensuite cette décision et affirme que les références à la Constituante doivent disparaître de la législation soviétique. Le Congrès panrusse des Soviets est proclamé organe suprême du pouvoir. Entre ses sessions, c’est le Comité exécutif central panrusse (VTsIK) qui exerce l’autorité suprême. Le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom) assure la direction générale de l’administration. La Constitution de juillet 1918 formalise cette architecture. La souveraineté est ontologique, vous devriez le saisir. En effet, la souveraineté, entendue comme pouvoir suprême et constituant, ne peut effectivement être divisée : deux instances peuvent se partager des compétences, mais elles ne peuvent être simultanément souveraines. C’est précisément le nœud de janvier 1918. La Constituante et les Soviets revendiquaient deux sources différentes du pouvoir constituant. Les bolcheviks ont tranché en faveur de la souveraineté soviétique. Cela explique la dissolution. La Constitution de 1918 prévoit même explicitement :
-des élections locales ;
-des mandats ;
-la vérification des élections ;
-la possibilité d’annuler une élection irrégulière ;
-surtout, le droit de révocation des députés par leurs électeurs.
Les Soviets locaux sont censés être l’autorité suprême dans leur territoire. Ils élisent leurs organes exécutifs, lesquels sont responsables devant eux. Dans les villages, l’assemblée générale des électeurs peut elle-même prendre certaines décisions. C’est donc une conception très différente du parlementarisme : le député n’est pas conçu comme un représentant qui reçoit un mandat pour plusieurs années et devient relativement autonome ; il est conçu comme un délégué contrôlable et révocable par ceux qui l’ont élu. C’est un élément essentiel de la conception léniniste. Le système est explicitement de classe. Les droits électoraux sont accordés aux travailleurs, tandis que certaines catégories considérées comme exploitantes sont privées du droit de vote. La Constitution parle explicitement de la « dictature du prolétariat » et de l’exclusion politique de la bourgeoisie. Ce n’est pas la dictature du parti unique : il faut éviter les caricatures de Tintin aux pays des soviets par un dessinateur qui n’y a pas mis les pieds. La russie est dans une situation de pluralisme à l’intérieur du système soviétique, avec notamment : bolcheviks ; SR de gauche ; mencheviks internationalistes ; d’autres courants révolutionnaires locaux (Bund etc.). Le 10 juillet 1918, le Ve Congrès panrusse des Soviets adopte la Constitution de la RSFSR. Elle entre en vigueur le 19 juillet. Elle affirme : « Tout le pouvoir […] appartient à la totalité de la population ouvrière du pays, organisée dans les Soviets des villes et des campagnes. » Elle organise les Soviets à plusieurs niveaux et établit la responsabilité des organes exécutifs devant les organes élus. Et elle affirme explicitement que la finalité du pouvoir soviétique est d’établir la dictature du prolétariat, de supprimer l’exploitation et de préparer le socialisme. Les bolcheviks ne cachent pas qu’ils ont abandonné le modèle parlementaire. Ils construisent volontairement autre chose.
Oui, cher Renaud Bernard, la dissolution de la Constituante marque une rupture avec le parlementarisme bourgeois. Mais elle n’est pas suivie par la suppression de toute forme élective ou représentative. Les bolcheviks substituent aux institutions parlementaires bourgeoises une architecture soviétique : Soviets locaux, congrès de Soviets, Comité exécutif central, Sovnarkom, avec élections, mandats et même révocation des délégués. Cette démocratie est cependant explicitement une démocratie de classe : la Constitution de 1918 exclut certaines catégories sociales du suffrage et proclame la dictature du prolétariat. la Russie soviétique ne démontre pas que « socialisme = suppression de la démocratie ». Elle montre quelque chose de plus précis : une tentative historique de remplacer le parlementarisme bourgeois par une démocratie soviétique de classe, tentative dont le fonctionnement réel s’est profondément transformé sous l’effet de la guerre civile. Mais Lénine se serait bien passé des interventions étrangères jusqu’au 25 novembre 1922.
Oui, le marxisme-léninisme ne confond pas démocratie et parlementarisme bourgeois. Sur ce point, nous sommes beaucoup plus proches du débat réel que ne le laisse penser votre « il faut choisir ».
Karl Marx lui-même ne définit pas le socialisme comme un simple régime constitutionnel. Dans la Critique du programme de Gotha, il analyse une période de transformation révolutionnaire entre la société capitaliste et la société communiste et pose la question de la transformation de l’État dans cette transition.
Autrement dit, chez Karl Marx, le problème est d’abord celui de la transformation d’une société de classes, de ses rapports de production et de son pouvoir politique. Réduire cette question au choix entre deux formes institutionnelles — parlementarisme d’un côté, « régime socialiste » de l’autre — est déjà une réduction du problème marxiste.
Et cela vaut aussi pour la RDA. Allons-y !
Oui, les élections libres de mars 1990 ont produit une majorité favorable aux forces qui portaient la réunification et la transformation du système. C’est un fait historique important. Le mode de production et d’échange capitaliste a été rétabli à la grande joie partagée des trotskistes et des sociaux-démocrates.
Mais ce résultat ne constitue pas une expérience de laboratoire permettant de conclure que « lorsqu’on laisse les peuples choisir, ils abandonnent nécessairement le socialisme ». En mars 1990, la RDA se trouvait dans une situation historique exceptionnelle : chute du Mur, crise profonde du régime, bouleversement de l’URSS, modification du rapport de forces international, immense attraction économique exercée par la RFA et perspective très concrète d’une réunification rapide. Le vote doit donc être expliqué à partir de ces conditions matérielles et politiques. Il ne suffit pas de constater son résultat pour transformer celui-ci en loi générale sur la nature du socialisme.
Et c’est ici que je crois que nous touchons enfin le véritable désaccord.
Tu dis : « le régime parlementaire et le régime socialiste s’excluent l’un l’autre ». Lothar de Maizière est un juriste et homme politique de la CDU est-allemande. Il n’était pas député de la Volkskammer avant les élections du 18 mars 1990. Il est élu à cette occasion, puis la nouvelle Volkskammer l’élit Ministerpräsident le 12 avril 1990. Mais, avant cela, comme membre de la CDU, il avait néanmoins déjà eu une responsabilité gouvernementale en RDA : sous le gouvernement de Hans Modrow, comme vice-président du Conseil des ministres et ministre des Affaires religieuses. Il passe donc directement d’une fonction gouvernementale à une autre. Et son gouvernement avait une orientation très claire : préparer rapidement l’intégration (annexion est aussi utilisé) de la RDA à la RFA. Les négociations de l’union monétaire, économique et sociale commencent dès avril 1990.
Le SED n’était pas le parti unique de la RDA. Son système reposait sur le Front national, dominé par la SED (fusion du SPD et du KPD), avec quatre partis dits « bloc parties » :
CDU : Parti chrétien-démocrate
LDPD: Parti libéral-démocrate
DBD: Parti paysan démocratique
NDPD: Parti national-démocrate
Ce pluralisme n’était pas concurrentiel au sens parlementaire occidental : les sièges étaient répartis à l’avance entre les partis et organisations, et la prééminence de la SED était garantie. La répartition était la suivante : SED : 127 ; CDU : 52 ; LDPD : 52 ; DBD : 52 ; NDPD : 52. Les syndicats complétaient la représentation du Bundestag fixé au total à 500.
Ce système ne doit donc être ni appelé « parti unique » au sens juridique strict, ni présenté comme un véritable multipartisme électoral. C’est un système de parti dirigeant avec organisations et partis associés. La distinction KPD et SPD est demeuré présente à Berlin-Est jusqu’en 1961. Aux élections dites libres du 18 mars 1990, le PDS obtient 16,4 % et 66 sièges. La SPD-Est obtient 21,9 % et 88 sièges. L’Alliance pour l’Allemagne, dominée par la CDU-Est et favorable à une réunification rapide, obtient 48,1 % et 192 sièges.
Le 1er juillet 1990, l’union monétaire, économique et sociale entre en vigueur : la D-Mark devient la monnaie de la RDA et l’ordre économique et social ouest-allemand est adopté. Et l’unification juridique aboutit le 3 octobre 1990, la RDA adhérant à la République fédérale, et donc disparaissant comme Etat, au titre de l’article 23 de la Loi fondamentale.
La fin de la RDA n’est pas la disparition d’une idéologie ; c’est une transformation des rapports de propriété et du mode de production. Le système de propriété socialiste est progressivement remplacé par les rapports de propriété capitalistes de la RFA. La Treuhandanstalt joue ensuite un rôle central dans la transformation des entreprises publiques est-allemandes. Et le résultat économique ne peut pas être résumé à votre simplification « les Allemands de l’Est ont voté volontairement pour le capitalisme ». En effet, le scrutin du 18 mars 1990 donne certes une forte majorité aux forces favorables à une réunification rapide, fusion des droites de RDA mais cette orientation se déroule dans une situation économique et politique extrêmement particulière. Ce n’est pas la fin de l’histoire du communisme, ni même la disparition de toute continuité politique issue du communisme est-allemand. C’est la fin d’une expérience historique déterminée de transformation socialiste et la restauration, sur le territoire de la RDA, des rapports de propriété, des institutions et du cadre monétaire du capitalisme ouest-allemand. La défaite d’une expérience socialiste ne signifie pas la disparition de la contradiction entre capital et travail. Elle signifie la modification du rapport de forces dans cette contradiction. C’est là que la formule marxienne sur la lutte des classes comme moteur de l’histoire retrouve toute sa portée : 1990 clôt une séquence historique ; il ne clôt pas l’histoire sociale. Ce n’est pas la fin de l’Histoire. les difficultés économiques et les écarts de patrimoine Est/Ouest montrent que la réunification n’a pas produit une homogénéisation : en 2023, le patrimoine net moyen des ménages de l’Est, Berlin compris, représentait encore environ 49 % de celui de l’Ouest.
C’est aussi pourquoi la RFA refuse toute union de transfert à travers l’UE.
Pourquoi, ta vision est réductionniste d’un point de vue matérialiste historique ?
Parce que tu confonds trois niveaux :
-le parlementarisme, qui est une forme historique déterminée de représentation politique ;
-la démocratie, qui pose la question de savoir qui exerce effectivement le pouvoir ;
-le socialisme, qui renvoie à une transformation des rapports de propriété, de production et de classe.
La contradiction fondamentale du marxisme-léninisme n’est donc pas « démocratie contre socialisme ». Elle est beaucoup plus profonde : comment dépasser une démocratie politiquement égalitaire en droit mais fondée sur des rapports sociaux profondément inégalitaires ? Un ouvrier et un grand actionnaire disposent théoriquement d’une voix chacun dans l’isoloir ; ils ne disposent pourtant pas du même pouvoir économique sur la société. Le bulletin de vote ne supprime pas cette contradiction.
C’est précisément pourquoi Karl Marx et Vladimir Ilitch Lénine interrogent la démocratie bourgeoise non pas parce qu’ils seraient hostiles à toute démocratie, bien au contraire, mais parce qu’ils cherchent une forme de pouvoir permettant à la majorité sociale de maîtriser réellement les conditions matérielles de son existence. Lénine oppose explicitement le parlementarisme à une démocratie représentative dans laquelle les élus seraient contrôlables et révocables et où les fonctions politiques ne constitueraient plus une profession séparée de la population. Vous pouvez considérer que cette conception a échoué historiquement : encore que Cuba, RPC, Vietnam, Corée du Nord, Laos etc. ; sans revenir sur les expériences parlementaires à Chyptre, en Inde ou au Népal et au Sri Lanka. Vous pouvez considérer que les expériences soviétiques ont produit des contradictions insurmontables ou des formes de bureaucratisation et de privation de libertés. Mais ce sont alors des conclusions historiques à argumenter, pas des définitions à poser au départ.
C’est précisément pour cela que je parle de démocratie socialiste ou de démocratie populaire, pour leur régime politique, et non de démocratie bourgeoise, comme en France.
Je ne veux ni sanctifier le parlementarisme bourgeois, ni baptiser « démocratie parlementaire libérale » tout ce qui s’est réclamé du socialisme. Je veux poser la question communiste dans toute sa matérialité : comment ceux qui produisent peuvent-ils devenir réellement maîtres des décisions économiques et politiques qui déterminent leur existence ? Comment articuler suffrage, représentation, mandat, contrôle, révocabilité, participation directe et pouvoir sur l’économie ?
Voilà le débat que je trouve pertinent.
Et vous voyez bien que cela ne consiste pas à « jouer sur les mots ». Au contraire : cela consiste à refuser de mettre dans le même sac démocratie, parlementarisme, fascisme, socialisme, capitalisme, communisme, État et pouvoir de classe.
Vous pouvez parfaitement me répondre que cette conception est erronée. Vous pouvez défendre le parlementarisme contre la démocratie soviétique. Vous pouvez considérer que l’histoire du XXe siècle démontre l’impossibilité du socialisme démocratique. Mais dans ce cas, discutons ces propositions. Car le dialogue véritable ne consiste pas à demander à son interlocuteur d’accepter comme des évidences les catégories à partir desquelles vous avez déjà construit votre conclusion à partir des préjugés idéologiques de vos prémisses.
Et c’est peut-être là notre désaccord le plus profond : je ne considère pas qu’une discussion commence par la condamnation ou l’apologie d’un « régime ». Elle commence par l’analyse des contradictions réelles, des rapports de classe, des rapports de production et des formes concrètes du pouvoir. L’Etat n’est pas neutre et la démocratie n’est pas abstraite. Beaucoup de régimes parlementaires ont été criminels ou sont des ploutocraties. C’est parce que je prends cette méthode au sérieux que je peux reconnaître sans détour les erreurs et les échecs des expériences socialistes et ceci sans pour autant accepter qu’ils soient transformés en définition éternelle du socialisme.
Le dialogue, finalement, ne consiste pas à ne jamais changer d’avis. Il consiste à accepter que même nos propres certitudes puissent être mises à l’épreuve de l’Histoire.
Sur le plan de vos ressources sémantiques, je ne croyais pas si bien dire. Tant elles abondent que je me sens invité à penser que défendre le socialisme en demande beaucoup alors que si un régime est le meilleur possible, cette vertu doit apparaître d’elle-même, sans qu’il cherche par surcroît à en concurrencer aucun autre par tout discours qui voudrait le justifier.
Mais le dialogue avec un sourd continue : je n’ai pas dit que démocratie et socialisme sont incompatibles. Je dis que le régime parlementaire et le régime socialiste sont incompatibles. Ce n’est pas la même chose et vous ne démontrez pas qu’on puisse faire une synthèse des deux régimes. Les exemples que vous citez, l’URSS, la RPDC et la RDA, prouvent le contraire. Êtes-vous favorable à un régime où la prééminence d’un parti soit garantie par la constitution au seul motif que ce parti est marxiste et que par cela seul il est interdit d’entraver l’application de ses principes à l’ensemble de la société ? Oui, non ? C’est là où il faut choisir et c’est ce que vous ne faites pas clairement.
Que vous le fassiez en affirmant la supériorité du parti communiste ne me ferait pas sortir de mes gonds et revendiquer contre vous le trophée du meilleur débatteur. Au contraire, je dirais même que nous avons tous les deux raison. Nous défendons chacun une cause juste. Nous pouvons le faire parce que nous sommes dans la démocratie justement. Si nous étions dans le socialisme tel qu’il a existé et tel qu’il subsiste encore dans cinq États, vous triompheriez et je croupirais en prison. Si nous étions dans le socialisme tel que vous le proposez, le régime s’écroulerait à la première élection législative. Que dis-je : même majoritaires, cas de figure qui peut arriver, les parlementaires communistes ne sauraient y voir un aboutissement car la légitimité du pouvoir reposerait toujours sur la volonté populaire et non sur leur idéologie. On ne peut à la fois casser les têtes et les compter. C’est ce point que je vous invite à méditer : adhérer au marxisme-léninisme est un choix. S’en prévaloir est un droit, tout comme se prévaloir du choix contraire et l’appliquer par le vote, dans une élection où tous les partis peuvent, à égalité, présenter des candidats.
C’est le cas dans le régime où nous vivons. Si, le jugeant vicieux, vous le voulez changer, c’est votre droit, personne ne vous le contestera. Mais il faut alors lui en substituer un autre où le parti communiste reste au pouvoir quel que soit le résultat des élections.
@Renaud Bernard
Vous posez enfin une question précise, mais votre raisonnement repose sur une confusion : vous identifiez le socialisme à une forme institutionnelle particulière et le parlementarisme à la démocratie elle-même.
Le socialisme concerne d’abord la transformation des rapports de propriété, de production et de pouvoir de classe.
Le Parlement est une forme déterminée de représentation politique. Il n’existe donc pas de démonstration théorique permettant de déduire mécaniquement de la socialisation des moyens de production la suppression du suffrage universel, du pluralisme ou de toute assemblée représentative.
Marx lui-même, dans la Critique du programme de Gotha, discute la question de la démocratie à partir de la transformation du rapport entre l’État et la société, et non à partir d’un modèle institutionnel universel. Le programme qu’il critique revendiquait d’ailleurs le suffrage universel, la législation directe par le peuple, les libertés de presse et de réunion. Cela ne fait évidemment pas de Marx un théoricien du parlementarisme libéral contemporain, mais cela suffit à montrer que « socialisme = suppression nécessaire des libertés politiques » n’est pas une équation marxiste. Lénine ne s’oppose pas aux élections parlementaires, contrairement aux gauchistes ou leftcom (germano-hollandais) comme Anton Pannekoek, Herman Gorter et Otto Rühle. En effet, ce courant développe un anti-parlementarisme radical et est anti-léniniste. Il en est de même pour Amadeo Bordiga qui est italien. Ce dernier s’opposera de manière frontale et absolue à la fois à Antonio Gramsci et à Joseph Staline sur la vision de participation aux élections parlementaires pour la conquête du pouvoir. Bordiga affirmait qu’à l’époque de l’impérialisme moderne, le parlement ne peut plus servir de tribune de propagande (contrairement à ce que pensait Lénine et Staline). Pour Bordiga, les parlements sont devenus des machines à intégrer, corrompre et neutraliser les dirigeants ouvriers. Sa position, les partis communistes doivent boycotter systématiquement les élections et appeler le prolétariat à l’abstention politique pour concentrer toutes ses forces sur la préparation de l’insurrection armée et la destruction de l’appareil d’État bourgeois. Alors que Lénine et la IIIe Internationale, donc Staline, Gramsci, Dimitrov, Lukacs défendaient un « parlementarisme révolutionnaire » pour les partis communistes occidentaux, les gauchistes affirment que le mécanisme électoral était un piège mortel. Pour eux, la révolution prolétarienne s’organise exclusivement sur les lieux de travail et dans la rue, et jamais par le bulletin de vote.
Et là votre conception est justement étonnamment gauchiste et donc comme le disait bien le communiste Léo Figueres : le gauchisme est un anti léninisme.
Et le blanquisme des insoumis s’oppose bien évidemment à la tradition révolution française, communiste, qui s’inscrit dans le prolongement de Robespierre.
Maximilien de Robespierre avait une vision profondément critique, méfiante et novatrice de ce que nous appelons aujourd’hui la « démocratie parlementaire ».; tout comme du tribun, incarné par Mirabeau et Danton : deux corrompus aimant s’écouter parler. Pour lui, le régime représentatif classique (où le peuple élit des députés puis leur donne carte blanche) était un piège mortel qui risquait de confisquer la souveraineté populaire au profit d’une nouvelle aristocratie : les parlementaires eux-mêmes. Robespierre est l’héritier direct de Jean-Jacques Rousseau, qui affirmait que la souveraineté ne peut pas être représentée. Robespierre sait que le pays est trop grand pour une démocratie directe (où tout le monde vote les lois), il accepte donc la nécessité d’un Parlement, mais à une condition : les députés ne sont pas des « maîtres », ils sont de simples « mandataires » ou commis du peuple. Il prononce cette phrase célèbre : « Le plus grand danger de la liberté, c’est le despotisme des corps représentatifs. » Pour lui, un Parlement non contrôlé tend naturellement vers la corruption et la défense de ses propres intérêts de caste. Dans la conception de Robespierre, le vote d’une majorité parlementaire ne fait donc pas automatiquement la justice. Si une majorité de députés vote une loi injuste ou corrompue (comme il le reprochait aux Girondins), le peuple garde un droit légitime à l’insurrection. La légitimité d’un pouvoir ne vient pas de son statut d’élu, mais de sa fidélité à la Vertu et aux besoins du peuple (le salut public).
Chez Lénine, pour être très précis, la question est déplacée vers la nature de la démocratie de classe. Il critique le parlementarisme bourgeois comme forme insuffisante lorsque le pouvoir économique reste concentré entre les mains du capital, mais il insiste également sur l’élection, le contrôle des élus et leur révocabilité. En 1917, il écrit même qu’aucune institution représentative ne peut être véritablement démocratique sans droit de révocation (cf. le RIC).
Il faut donc distinguer deux propositions : critiquer les limites de la démocratie parlementaire bourgeoise et affirmer que le socialisme exige nécessairement l’abolition du suffrage et du pluralisme. La première appartient bien à la tradition marxiste-léniniste ; la seconde ne découle pas mécaniquement de la première. Les expériences de l’URSS, de la RDA ou de la RPDC doivent évidemment être étudiées. Elles ont construit des systèmes politiques dans lesquels le parti communiste a occupé une position dirigeante et où le pluralisme politique était fortement limité ou absent. C’est un fait historique qu’il faut analyser, y compris dans ses contradictions. Le blocus de Cuba et les ingérences des Etats-Unis d’Amérique depuis le 1er janvier 1959 jusqu’à aujourd’hui donnent par exemple quelques explications. Idem au Venezuela. Mais toute expérience historique ne devient pas pour autant une loi théorique universelle du socialisme.
Et votre dilemme « casser les têtes ou les compter » ne permet pas davantage de trancher la question.
Compter les bulletins est indispensable à une démocratie électorale ; mais cela ne suffit pas à déterminer qui possède le pouvoir social lorsque les banques, les grands groupes, le crédit, l’investissement et une partie décisive des moyens de production échappent à la souveraineté populaire.
Inversement, constater cette limite ne donne pas au parti communiste un droit permanent au pouvoir. Ce n’est pas la cause du fait générateur par exemple que le SED, avec d’autres partis, participe à la direction du pays dans un système ou la compétition électorale était fermée. La raison est bien entendu autre.
C’est là que se situe la véritable question : peut-on étendre la souveraineté populaire aux rapports économiques et sociaux sans supprimer la souveraineté politique des citoyens ?
Une démocratie socialiste pourrait donc être pensée autour de plusieurs dimensions : suffrage universel, élections, pluralisme politique, libertés publiques, droits syndicaux, pouvoirs locaux, mais aussi pouvoirs réels des travailleurs sur l’entreprise, socialisation de secteurs stratégiques, contrôle démocratique du crédit et de l’investissement et planification soumise à la délibération collective.
La difficulté n’est pas de juxtaposer « démocratie politique » et « socialisme ». Elle est de savoir comment les articuler et de tenir compte aussi de l’impérialisme (réelle) soit quand le capital industriel et le capital bancaire ont fusionné créant le capital financier parti dans une conquête néo colonial .
Et c’est ici que votre raisonnement tourne en rond : vous partez des formes politiques qu’ont prises certaines expériences socialistes pour définir ce qu’est nécessairement le socialisme, puis vous concluez que le socialisme est incompatible avec les formes politiques que ces expériences ont écartées.
Il faudrait au contraire démontrer pourquoi la propriété sociale des moyens de production exigerait logiquement la suppression du pluralisme politique et du suffrage universel.
Là se trouve le véritable débat théorique.
@Lafleur. Nous sommes d’accord sur un point, le régime parlementaire et le régime socialiste sont bien radicalement opposés dans leurs principes respectifs. Ce qui nous différencie, c’est notre manière de le dire.
Et une question : vous vous réclamez de quoi ? D’où parlez vous ?
Cher Renaud Bernard, Cher citoyen d’aucun parti,
[@Lafleur. Nous sommes d’accord sur un point, le régime parlementaire et le régime socialiste sont bien radicalement opposés dans leurs principes respectifs. Ce qui nous différencie, c’est notre manière de le dire.]
Je pense justement que votre formulation mérite d’être précisée. Dire que « le régime parlementaire et le régime socialiste sont radicalement opposés dans leurs principes » risque de transformer deux réalités historiques très différentes en deux essences abstraites.
Pour un matérialiste historique, la question ne peut pas être seulement celle de la forme institutionnelle. Il faut regarder les rapports de propriété, les rapports de production, les classes qui disposent effectivement du pouvoir, les formes de représentation politique et leur contenu social.
Un Parlement n’est pas, en lui-même, un mode de production.
Le parlementarisme peut fonctionner dans des sociétés capitalistes très différentes. Et les expériences socialistes historiques ont elles-mêmes connu des formes institutionnelles diverses, avec des contradictions et des transformations au cours du temps.
La vraie question est donc moins : « parlementarisme ou socialisme ? » que : quel pouvoir politique, pour quelles classes, sur quelles bases économiques et avec quelles formes de représentation ? C’est aussi pourquoi je me méfie des raisonnements qui traitent le socialisme comme une essence ou un modèle figé. Le socialisme peut être analysé comme un processus historique de transformation des rapports sociaux, de la propriété, du pouvoir et des formes de production.
Autrement dit, nous pouvons être en désaccord sur l’interprétation des expériences historiques, vous défendre le capitalisme et moi le communisme et donc le socialisme, mais il faut d’abord les analyser concrètement, plutôt que de les enfermer dans deux catégories institutionnelles posées comme des blocs éternellement opposés. Je vous rappelle que depuis 1976, le PCF a développé le concept de démocratie avancée par exemple comme voie vers le socialisme.
Pour la ligne du PCF adoptée à son 40ème Congrès sur ce sujet du régime parlementaire voici l’orientation du Parti, ce n’est qu’un extrait bien évidemment le point 2.2.2 De nouvelles institutions au service de la souveraineté populaire :
« Le système institutionnel français est en contradiction avec les exigences du temps. La Ve République, à laquelle le PCF est opposé depuis 1958, s’est progressivement enfermée dans un présidentialisme qui marginalise le Parlement et éloigne les citoyennes et les citoyens des décisions. 18 Le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral en 2002 ont renforcé cette personnalisation et l’autoritarisme du pouvoir. Le Parlement, pourtant dépositaire de la souveraineté nationale, est trop souvent réduit à entériner les choix de l’exécutif, sous la contrainte des articles 49.3 ou 40 de la Constitution et d’un ordre du jour verrouillé. Cette concentration nourrit la frustration et fragilise la démocratie. Il est temps d’ouvrir le chantier d’une nouvelle République. Rompre avec le présidentialisme signifie refonder l’État et la vie politique du pays sur un principe clair : la souveraineté appartient au peuple. La nouvelle République sociale doit favoriser la conquête des pouvoirs, c’est ainsi que le peuple retrouvera la maîtrise de son avenir. Cela suppose de redonner toute sa place à la représentation nationale et de redéfinir la répartition des pouvoirs. Le Parlement doit redevenir le cœur de la vie démocratique, avec des pouvoirs renforcés de contrôle et d’initiative, une véritable capacité d’évaluation et la maîtrise de son ordre du jour. L’instauration d’une proportionnelle réelle, assurant à tous les courants une représentation correspondant à leur influence électorale, est indispensable pour que chaque voix compte et que le pluralisme soit respecté. Mais la souveraineté du peuple ne peut s’exercer uniquement lors des élections. La démocratie doit être un processus permanent : référendum d’initiative citoyenne encadré et droit de pétition effectif, convention citoyenne suivi d’un projet de loi débattu au Parlement… De nouvelles conquêtes démocratiques doivent viser le dépassement des délégations de pouvoir par la création d’institutions nouvelles de participation et d’intervention. Cette exigence doit également s’incarner dans tous les territoires. Depuis la Révolution française, les collectivités locales sont le cœur battant de la République, elles doivent disposer des moyens (financiers comme humains) nécessaires pour répondre aux besoins des populations. Une et indivisible, la République ne peut être morcelée, au nom d’une fausse décentralisation, par un fédéralisme source de concurrences, de fractures et d’inégalités. De ce point de vue, le projet constitutionnel d’autonomie de la Corse est une atteinte grave aux principes et à la conception même de la nation et de la République. Ainsi, ce qui est valable pour la Corse, cofondatrice de la nation depuis le 30 novembre 1789, le serait pour d’autres régions métropolitaines. Pour la Corse, ce serait d’autant plus désastreux qu’elle est déjà la région où le taux de pauvreté et les inégalités sont les plus élevés de la France métropolitaine. Une République démocratique est une République qui fait confiance à ses territoires et qui garantit leur égalité devant la loi commune. Les communistes ne se résignent pas à la poursuite de l’affaiblissement politique et économique des communes et des départements ou à la marche forcée vers la métropolisation. Les communistes défendent une organisation institutionnelle qui concilie responsabilité locale et cohésion nationale. De la même manière, ils sont attachés au principe de continuité territoriale, précisément parce qu’il procède d’un principe plus fondamental encore : celui de la solidarité nationale. Assoir la démocratie, c’est garantir l’État de droit où nul n’est au-dessus de la loi et où les libertés sont protégées contre l’arbitraire. La justice, indépendante et accessible, en est la garantie essentielle, veillant à l’égalité de toutes et de tous devant la loi et au contrôle de l’action publique. Les douanes y contribuent, dans le cadre de certaines leurs attributions. Ils doivent assurer la sécurité du pays. Leurs missions de tranquillité, de proximités, et de protection sont indispensables, dans le respect strict des droits, sous le contrôle de l’autorité judiciaire qui doit en avoir les moyens. Par ailleurs, une institution indépendante doit permettre les recours contre tout abus. La police municipale ne doit pas devenir le supplétif de la police nationale. Il est nécessaire de construire des alternatives à un système carcéral aujourd’hui marqué par l’inhumanité et l’inefficacité. Il est aussi nécessaire d’en finir avec la surpopulation carcérale, véritable indignité nationale qui a des impacts sur l’accès aux soins, sur le travail, sur la formation et sur la préparation à la sortie de personnes détenues. Les peines aménagées doivent être favorisées pour les personnes les moins dangereuses. Le suivi des personnes condamnées, notamment via les services de probation doit être une réalité. Les droits de la défense, le débat contradictoire, les jurys populaires, et la présomption d’innocence doivent être au cœur des procédures pénales. Plus largement, l’accessibilité et l’efficacité du système judiciaire sont aujourd’hui gravement compromises par des décennies d’austérité budgétaire. Cette pénurie dramatique de moyens humains et matériels entraîne des délais de jugement intolérables pour les justiciables et les victimes. Cette lenteur institutionnelle est méthodiquement exploitée par l’extrême droite. Il y a donc une urgence démocratique et républicaine à agir. C’est cet équilibre entre sécurité et libertés qu’entend fonder une politique républicaine de tranquillité publique. Enfin, il ne peut y avoir de démocratie politique sans démocratie sociale. Les grandes orientations économiques, industrielles et écologiques ne peuvent être abandonnées aux marchés financiers. Dans un contexte de concentration du pouvoir économique entre les mains du capital, l’entreprise demeure un lieu central de domination et d’exploitation, où les décisions stratégiques – production, investissements, emploi, organisation du travail, mais aussi désindustrialisations et déstructurations – échappent largement à celles et ceux qui produisent les richesses. Cette contradiction est au cœur de la crise démocratique contemporaine. Droits et pouvoirs étendus pour les salariés du privé et du public, les organisations syndicales, les usagères et usagers des services publics, maîtrise publique des secteurs stratégiques, développement et garantie des services publics doivent être au cœur du pacte républicain. Ce sont aussi de nouveaux pouvoirs à conquérir à travers des comités d’usagers à toutes les échelles, des assemblées locales de suivi et de contrôle des aides économiques accordées aux entreprises, et de pilotage des projets de formation et d’emploi. C’est ainsi que le peuple retrouvera la maîtrise de son avenir. »
Bien à vous,
@Lafleur. pour la énième et dernière fois : je ne défends pas la capitalisme, je défends le régime parlementaire.
[Renaud Bernard le 29 septembre 2026 à 14:28
@Lafleur. pour la énième et dernière fois : je ne défends pas la capitalisme, je défends le régime parlementaire.]
Justement, et c’est là que se situe notre désaccord.
Je vous demande de démontrer votre thèse selon laquelle le régime parlementaire serait, par nature, incompatible avec le socialisme. La démocratie parlementaire populaire a existé et existe : elle n’est pas mécaniquement liée aux multipartisme et à des élections libres : même si je vous ai donné le Népal et le Kerala en exemple.
Depuis sa création, la PCF a participé au parlement et aux élections. Il a défendu la république parlementaire face à l’émeute fascisante du 6 février 1934 et au rétablissement des institutions parlementaires à la libération. Le PCF a critiqué le présidentialisme et non le parlementarisme et il propose toujours de renforcer le pouvoir du Parlement, dans un cadre du multipartisme et d’élections libres.
Un régime parlementaire est une forme d’organisation du pouvoir politique ; le capitalisme et le socialisme sont des modes de production. Les confondre conduit à une impasse théorique. On peut parfaitement discuter de la forme que prendrait la démocratie politique dans une société socialiste sans décréter que parlementarisme et socialisme sont nécessairement incompatibles.
D’ailleurs, l’histoire du mouvement ouvrier est beaucoup moins conforme à votre opposition binaire que vous ne le dites : des socialistes et des communistes ont combattu pour le suffrage universel, les libertés d’expression, de réunion, de manifestation, les droits syndicaux et la représentation parlementaire, tout en visant une transformation socialiste de la société. Jaurès comme Thorez ou aussi Marchais ou encore Fabien Roussel en témoignent.
Et surtout, vous présentez le régime parlementaire comme une garantie intrinsèque contre l’arbitraire.
Mais une forme institutionnelle ne suffit pas. La France parlementaire a connu l’état d’exception, la répression politique et coloniale, la restriction des libertés publiques et, pendant la guerre d’Algérie, des violences d’État qui ne furent nullement empêchées par l’existence du Parlement.
La vraie question est donc moins « parlementarisme ou socialisme ? » que « socialisme ou barbarie » : Les enjeux sont : qui détient effectivement le pouvoir, quels droits sont garantis, quels contre-pouvoirs existent, quelle place est donnée à l’organisation collective des travailleurs et comment empêcher l’arbitraire de l’État comme celui du capital ?
Et c’est précisément parce que je suis matérialiste que je ne transforme ni le parlementarisme ni les expériences socialistes en catégories éternelles et abstraites. Aucun dogmatique donc.
Enfin, permettez-moi simplement de constater que répéter votre thèse ne constitue pas encore une démonstration.
Vous affirmez l’incompatibilité ; je vous demande toujours de la démontrer historiquement et théoriquement.
Mais je vous propose justement de prolonger votre propre réflexion.
Si la bourgeoisie constitue une minorité de la population, tandis que la majorité vit d’un rapport de subordination salariale ou statutaire, une question élémentaire se pose : pourquoi cette majorité ne transforme-t-elle pas mécaniquement sa position objective en pouvoir politique correspondant à ses intérêts de classe ?
Le suffrage universel ne supprime pas les rapports de classe ; il les transpose dans une sphère politique où ils sont médiatisés par les partis, les institutions, les médias, les représentations idéologiques et les expériences sociales. Le vote peut donc être interclassiste, mais aussi exprimer des intérêts de classe, consciemment ou non.
C’est ici que la distinction entre classe « en soi » et classe « pour soi » devient importante : appartenir objectivement au salariat ne signifie pas avoir conscience d’intérêts communs ni disposer d’une organisation permettant de les faire valoir politiquement. Prenons le RN : on peut analyser une partie de son électorat comme exprimant une conflictualité sociale réelle, notamment une opposition à des groupes perçus comme dominants ou privilégiés. Mais cela ne suffit pas à constituer une conscience de classe. Un vote peut exprimer une colère sociale ou une position de classe sans devenir pour autant le vote d’une classe consciente d’elle-même et organisée pour transformer les rapports de production.
Il en est de même pour les forces réformistes de LFI à place publique.
C’est justement là que votre opposition entre parlementarisme et socialisme devient trop abstraite. Le parlement ne fait pas disparaître la lutte des classes, pas plus qu’il ne garantit que la majorité sociologique exercera le pouvoir politique en tant que classe. La question marxiste est plutôt de comprendre comment une majorité travailleuse peut passer d’une position objective dans les rapports de production à une conscience collective, une organisation et une capacité politique propres.
Autrement dit : le problème n’est pas de savoir si le parlementarisme est «
libéral » par essence, mais de comprendre pourquoi, dans une société où les salariés sont majoritaires, cette majorité ne constitue pas spontanément une classe politiquement consciente et souveraine.
Contrairement à votre préjugé idéologique, le marxisme-léninisme n’est pas un dogme : il part de l’analyse concrète de la réalité et de ses contradictions pour déterminer comment la transformer, notamment en construisant les conditions subjectives de cette transformation.
Je vous l’ai déjà démontré mais vous ne voulez pas comprendre.
Non, vous n’avez rien démontré. Vous avez affirmé que le régime parlementaire et le régime socialiste sont bien radicalement opposés dans leurs principes respectifs. Point.
Je ne suis justement pas d’accord avec cette formulation, car elle mélange deux niveaux différents. Le régime parlementaire est une forme institutionnelle de gouvernement. Le socialisme est un système social fondé sur la transformation des rapports de propriété et de production, et sur le pouvoir des travailleurs et du peuple.
Ils ne sont donc pas, par définition, « radicalement opposés ».
Ce qui compte, c’est la nature de classe du pouvoir et le contenu social des institutions.
Le mouvement ouvrier a d’ailleurs toujours combattu pour conquérir des droits parlementaires, le suffrage universel, les libertés syndicales et politiques, précisément parce que ces conquêtes pouvaient devenir des instruments de la lutte de classe. Les communistes ne sont pas des adversaires du parlement par principe.
La question est plutôt : qui détient réellement le pouvoir, quelles classes contrôlent l’économie, quelles sont les relations de propriété et quelle capacité les travailleurs ont-ils à intervenir sur les décisions ?
Un Parlement dominé par le capital peut parfaitement servir les intérêts du capital. Mais un régime parlementaire dans lequel les travailleurs conquerraient progressivement le pouvoir économique et politique pourrait aussi devenir un terrain de transformation socialiste. C’est l’orientation du PCF. Il a participé aux gouvernements de 44 à 47.
C’est pourquoi Lénine parle de dépérissement de l’Etat. Pour nous, l’Etat n’est pas neutre. L’État n’est ni une chose (un simple outil), ni un sujet (un acteur neutre et rationnel), mais un rapport social. Ainsi, contrairement aux gauchistes qui veulent son abolition, pour nous l’État ne plane pas au-dessus de la société. Il reflète et cristallise à un moment donné l’équilibre des pouvoirs entre les dominants et les dominés. Les lois, les institutions (l’école, la justice, la police) et les politiques publiques (comme l’État-providence) ne sont pas le produit d’une pure logique bureaucratique (comme étatisme) ou libérale, mais le résultat matériel de luttes sociales, de compromis historiques et de rapports de force.
Je vous ai cité le Népal, le Kerala ou le Bengal Oriental… Je vous ai aussi donné l’exemple de l’AKIEL à Chypre (pays membre de l’Union européenne) et dont une partie, soit dit en passant, de son territoire est occupé par une puissance de l’OTAN depuis 1974. Je vous l’ai dit. L’histoire n’est pas finie. La lutte des classes existe et se métamorphose juste.
C’est d’ailleurs toute la différence entre une conception simplement institutionnelle du socialisme et une conception matérialiste : on ne décrète pas qu’une forme institutionnelle est socialiste ou antisocialiste en soi. On regarde les rapports sociaux qu’elle exprime et les rapports de force qui la traversent.
Donc non, je ne crois pas que nous soyons simplement en désaccord sur la manière de le dire. Nous ne partons pas de la même conception du politique.
Vous raisonnez toujours, comme d’ailleurs l’extrême gauche par dogmatisme, à partir d’une opposition abstraite entre « régime parlementaire » et « régime socialiste ». Je pars des rapports de classe qui donnent leur contenu concret aux institutions. C’est une différence assez fondamentale.