TRIBUNE. Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique

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Cléo Cohen, cinéaste et autrice de documentaires radiophoniques, Alexia Levy-Chekroun, doctorante en philosophie politique, et Juliette Rousseau, autrice et éditrice, interrogent les ressorts d’une mobilisation qui, au nom de la cause palestinienne, a pris pour cible Barbara Butch. Sans rien céder à la critique de ses positions politiques, elles alertent sur les logiques antisémites, misogynes et punitives qui peuvent traverser la gauche et plaident pour une éthique queer, féministe et antiraciste de la lutte politique.

Soutenir la loi Yadan, et ses potentielles dérives liberticides, était une erreur selon nous. On ne lutte pas contre l’antisémitisme depuis la construction d’un flou juridique concernant la définition même de ce que constitue la “délégitimation d’Israël”. Ce flou juridique étant susceptible de museler l’opposition aux agissements de Tsahal, et de remettre en cause l’existence des structures d’oppression responsables de la destruction génocidaire de Gaza — qui frappe aujourd’hui encore, quotidiennement, les Palestinien•nes. En outre, un tel flou juridique n’aurait été que peu propice au questionnement – et à la remise en cause – de la forme d’organisation politique État-nation, ainsi que de ses affinités avec des rationalités coloniales, ni n’aurait permis d’en aborder les alternatives. Une forme d’organisation politique dont les conséquences, à l’œuvre depuis la création de l’État d’Israël, apparaissent particulièrement intolérables depuis les massacres du 7 octobre. La loi Yadan n’aurait, ainsi, pas permis de questionner – intellectuellement et humainement – les alternatives à ce format stato-national. Et c’est en ce sens que la signature de Barbara Butch constituait une erreur politique. 

Mais rappelons que d’autres personnalités figurent parmi les signataires. On y trouve, notamment : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Boualem Sansal ou encore Omar Youssef Souleimane. Personnalités qui, par leurs prises de position à Matignon/l’Élysée, ou leurs productions textuelles, ont activement contribué à la justification du génocide. Ou, dans le “moins pire” des cas, ont obstrué la critique des rhétoriques réactionnaires structurant l’espace socio-politique français. L’activité publique de ces personnalités a donc infiniment plus d’impact que celle de Barbara Butch – qui, rappelons-le, n’est ni une femme politique, ni écrivaine. Et pourtant, ces mêmes personnalités publiques ne font pas l’objet d’un investissement militant aussi énergique. Comme s’il était tout simplement plus « jouissif » de s’attaquer à une lesbienne-juive-grosse (car plus vulnérabilisée), plutôt qu’à un homme de pouvoir, politique ou écrivain. Comme s’il était politiquement plus « productif » de guetter l’humiliation répétée d’une lesbienne-juive-grosse, plutôt que de s’organiser pour un face à face avec des hommes de pouvoir. Comme s’il était plus facile aussi, de s’en prendre à une artiste dont le cœur de métier (faire danser les gens) peut sembler – depuis une conception cispatriarcale de la lutte sociale – dépolitisé, voire tellement inoffensif et anecdotique, au point de l’ériger en proie facile. Il y a des corps, et des existences, dont l’humiliation réveille une jouissance inscrite de longue date dans l’imaginaire collectif. La punition est d’autant plus susceptible d’emporter l’adhésion qu’elle permet de réaffirmer les normes dominantes.

Samedi dernier, la DJ Barbara Butch a été empêchée de jouer lors d’un festival où elle était programmée à Grenoble. Une centaine de manifestant.es se sont opposé.es à sa performance, tandis qu’elle était la cible de projectiles (en atteste un journaliste de Libération présent ce soir-là, ainsi qu’une enquête de médiapart) et ce jusqu’à lui faire quitter la scène. Cette action est la dernière étape d’une campagne d’appel au boycott de l’artiste initiée par la section locale de LFI il y a plusieurs mois, et qui avait tenté – sans succès – de faire annuler son concert. Deux raisons sont ici invoquées pour justifier le boycott. Elle a, d’une part, joué à une fête privée à l’ambassade de France à Tel Aviv l’année passée, durant le génocide à Gaza. Elle a d’autre part, plus récemment, signé une tribune en soutien à la loi Yadan. Deux signaux politiques qui méritent, effectivement, d’être interrogés depuis une perspective critique et dont nous devons avoir la possibilité d’en débattre au sein de notre camp politique. Tout comme nous devons pouvoir tenir les personnalités publiques responsables de leurs actes, lorsque ceux-ci contribuent – d’après nous – à aggraver ou invisibiliser les maux du monde.

On pourrait nous répondre que ce dont il s’agit avant tout, c’est de la façon dont Barbara Butch s’est “compromise” dans ses positions politiques – et non pas de qui elle est. Mais étrangement, alors même que de nombreux artistes se compromettent régulièrement avec d’autres régimes fascistes et génocidaires (qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, de l’Iran ou encore des Émirats Arabes Unis), ils ne subissent pas le même ciblage, la même puissance de boycott, ni même une commune focalisation de la part de l’opinion publique militante. On peut ainsi aller donner des concerts à Dubaï ou intervenir dans des festivals de cinéma en Russie, sans trouver personne – ou presque – pour venir vous rappeler le sort des populations soudanaises et ukrainiennes. Et encore moins pour vous empêcher d’exercer. Comme si, du fait de sa judéité, l’erreur politique de Barbara Butch prenait d’autant plus la forme d’une trahison.

Pourquoi Barbara Butch ?

Beaucoup affirment en effet que les attaques “pacifistes” contre Barbara Butch auraient été menées, non pas au nom de sa judéité, mais seulement à cause de ses positionnements politiques “sionistes”. Beaucoup affirment être parfaitement capables d’identifier la force motrice de leurs critiques : un élan de l’intellect ne répondant qu’à un désir de justice – et non pas, bien sûr, à un raisonnement antisémite. Pourtant, bien des travaux en philosophie et sociologie démontrent que le racisme n’est pas seulement une affaire d’intentionnalité. Les comportements racistes (incluant donc ses variantes antisémites) ne sont pas seulement le fruit d’une intention, conscientisée, de nuire à l’autre en raison de son appartenance minoritaire. Il ne s’agit pas seulement d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il ne s’agit pas non plus seulement d’attaques au couteau, d’insultes au détour d’une rue, ou de tags dérogatoires sur un mur. Le racisme est, en effet, avant toute chose une structure cognitive. Il se localise, en premier lieu, dans l’arène de l’inconscient (cf. Greenwald & Banaji, 1995). Le racisme est un filtre, depuis lequel le réel est lu, et rendu intelligible. Comme l’évoquait Sartre dès 1946, le racisme est une matrice explicative du monde. Et cette matrice conduit à lire dans le comportement de “membres” de X ou Y communautés minoritaires, la source substantielle – et originelle – de l’état déplorable du monde. Dans le cas présent, ce n’est pas un hasard si le comportement de Barbara Butch est perçu comme particulièrement responsable des massacres des dernières années. Et ce, plus encore que les autres signataires (même s’ils sont hommes d’Etat ou écrivains) de cette tribune, ou que les autres artistes qui se produisent en Chine ou Emirats Arabes Unis (alors que ces Etats sont aussi accusés de commettre des génocides). 

De nombreux travaux en philosophie politique d’inspiration décoloniale, comme ceux de Gil Anidjar, démontrent en effet que les concepts et rationalités qui structurent les espaces politiques occidentaux ne sont pas neutres. Dans la lignée des épistémologies des Suds et féministes, ces travaux nous enseignent que les matrices d’explication du réel, irriguant les cultures politiques occidentales, sont pré-configurées par l’univers chrétien. Nous vivons encore, aujourd’hui, en 2026 en plein christianisme. Et ce, même si l’Etat – et la vieille gauche laïcarde française – affirment que les “religions” ne peuvent interagir avec l’espace public et politique. Or, si nous habitons encore l’épistémologie chrétienne, il n’est pas inutile de se souvenir des représentations du monde produites – et reconduites – pendant des siècles en Europe chrétienne. Il en est une, dont l’actualité est particulièrement saillante : celle de la figure du Juif comme pécheur-coupable. Le Juif, dans la cosmologie chrétienne, est coupable pour deux raisons. D’une part, car refusant la vérité transcendantale du Christ, le Juif apparaît comme une figure d’entêtement. Un entêtement particulièrement agaçant, puisque celui-ci retarderait la rédemption de toustes. Cette doctrine de la rédemption, ainsi conçue comme dissolution des particularismes individuels/collectifs dans la figure abstraite et universelle du Christ, fut fondée par Paul de Tarse. Elle considère que la vérité du Christ serait dotée d’une aptitude à transcender toute circonstance particulière, et toute identité située, pour ainsi produire une rédemption universelle, abstraite, dénuée d’ancrages empiriques et de positionnalités spécifiques. Elle considère que “la fin de l’Histoire”, le temps de la pacification de tous les conflits, ne se produira que par ralliement — via domestication des particularismes ‘identitaires’ — à la vérité du Christ. Le “bon côté de l’Histoire” étant, in fine, celui du ralliement à la vérité christique. Cette doctrine de la rédemption ‘universelle’, par domestication des particularismes locaux/situés, est au cœur d’une logique coloniale: une logique d’imposition d’une perception du réel à l’Autre, via l’injonction à la conversion au christianisme. Cette logique coloniale fut à la fois mise à l’œuvre au sein des frontières européennes (en ciblant de nombreux Juifves), et extra-européennes (ciblant de nombreuses populations autochtones). Et d’autre part, la figure du Juif comme intrinsèquement doté d’une propension à trahir et tuer : puisque ce seraient les Juifves qui auraient mis le ‘Christ sur la croix’. Ce seraient les Juifves qui, refusant obstinément d’adhérer au message du Christ, seraient allés jusqu’à vouloir anéantir l’existence même de sa ‘vérité’ – en tuant le Christ lui-même. Le Juif est donc perçu comme entêté et égoïste – du fait de son refus de se joindre aux avancées de l’Histoire universelle – au point d’en devenir meurtrier.

Ces représentations du monde n’ont pas disparu avec l’avènement de la modernité européenne, et de ce que l’on appelle, aujourd’hui, la “sécularisation”. Elles ont muté, circulé, de manière à constituer ce que le philosophe Yves Citton qualifie d’“écologie de l’attention” : à savoir, un cadrage – ou filtrage – situé de nos perceptions du réel. Le racisme (dont l’antisémitisme) n’est jamais seulement affaire d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il est également synonyme de structures cognitives qui orientent, d’une manière plutôt qu’une autre, nos expériences du réel. Des structures cognitives qui nous poussent à accorder plus d’attention à X objet (physique ou discursif), plutôt qu’à Y. Des structures cognitives qui nous poussent à croire que telle personne est tendanciellement plus coupable, plus orientée vers l’égoïsme insensible et meurtrier, qu’une autre. Nous l’avons dit, le racisme est une structure cognitive, qui oriente inconsciemment nos colères et frustrations vers des individus situés en raison de leur appartenance communautaire. Il ne suffit donc pas de dire: “Je ne la critique pas en tant que juive, mais en tant que sioniste”, pour que la critique ne soit pas antisémite. Le racisme/antisémitisme se situe, également, dans l’architecture cognitive qui pousse à vouloir la punir elle – plutôt que d’autres complices de génocides ou soutiens de la loi Yadan – pour l’état déplorable de l’Humanité.

L’antisémitisme ne se résume pas à l’intention

Dans toute écologie de l’attention, il y a ce que l’on regarde beaucoup, que l’on charge de nos projections, et ce que l’on ignore : à qui ou quoi l’on fait le cadeau de la neutralité. Durant la campagne des élections municipales, la photographie d’un candidat LFI à la mairie de Grenoble avait déclenché une petite polémique, vite oubliée comme elles le sont presque toutes. On y voyait l’homme posant en costume, les jambes écartées, aux côtés d’un malinois (icône s’il en faut de l’exploitation animale à des fins répressives). Légendée “en route pour conquérir Grenoble”, la photo répondait aux codes de forces, de masculinité et de conquête habituellement propres à l’extrême-droite (quelques mois plus tôt, Bruno Retailleau avait lui-même déclenché une polémique en posant avec un malinois). Désormais élu à la municipalité de Grenoble, Allan Brunon – c’est son nom – est aussi celui qui a mené l’action visant à empêcher Barbara Butch de performer ce samedi. Il est également accusé d’avoir poussé au départ deux élu.es de son groupe au début du mois de juillet, après que ceux-ci aient dénoncé un climat de violence et des propos homophobes tenus par Brunon lui-même. Une dizaine de jours plus tard, Brunon est là, au concert de Barbara Butch, accompagné d’une foule et de nombreux hommes cisgenres —  tous semblant se réjouir de l’humiliation d’une lesbienne juive et grosse sur scène. Là aussi, comment ne pas interroger l’absence de curiosité d’une grande partie de notre camp politique qui, se revendiquant de l’émancipation et du féminisme, semble ne pas “voir” ni interroger la personnalité de Brunon, quand celui-ci présente déjà un certain nombre de traits fortement marqués par une masculinité toxique et homophobe ? 

Comment donc ne pas s’interroger sur les motivations de l’action ? Pense-t-on sincèrement que l’humiliation de Barbara Butch va générer une quelconque forme de justice réparatrice envers le peuple palestinien ? Ou bien, que ce harcèlement (qui n’est plus simplement un boycott) est véritablement susceptible de générer une réflexion collective critique ? Comment ce genre d’action peut-elle créer les conditions pour créer une communauté politique qui ne repose pas sur la déshumanisation de qui que ce soit ? Ou encore de rallier le plus grand nombre à la lutte antifasciste, alors même que l’extrême-droite est à nos portes ? Comment se fait-il que notre camp politique – habituellement si avide de lectures critiques anti-carcérales et post-punitives – soit capable de lire dans l’humiliation répétée d’une artiste juive-lesbienne-grosse le signe d’un horizon meilleur ? 

Nous devrions toujours nous méfier des postulats binaires, et leur appel implicite au fantasme de pureté, qui font systématiquement passer par dessus bord la texture complexe de la vie réelle. Exiger des minorisé.es l’exemplarité ou l’innocence – pour leur accorder soin et solidarité, pour les reconnaître comme des interlocuteur.ices dignes, y compris dans le désaccord –, c’est refaire le jeu d’une norme qui place systématiquement la neutralité du côté de la domination, et la suspicion du côté des dominé.es. A l’inverse, nous avons la responsabilité de faire nôtres les implications d’une critique politique susceptible d’inflammer encore plus ce qui l’est déjà. Oui, nous sommes responsables des conséquences réelles de nos actions, quelle que soit la cause qui les motive. Attaquer publiquement une personne minorisée n’est jamais anodin, ni neutre. Le faire en appelle à une éthique de la responsabilité politique, une éthique queerfem, antiraciste, intéressée à ne pas jouer les existences les unes contre les autres. 

Il nous faut donc redoubler de vigilance : à la fois vis-à-vis de la forme, et de la finalité, propres à ces modes d’action. Il nous faut interroger leurs effets insidieux : leur propension à libérer de la violence – et des affects punitifs – à l’encontre des minorités de genre/personnes queer juives… Mais également, leur prédisposition à offrir un boulevard aux instrumentalisations de la lutte contre l’antisémitisme, ainsi qu’à la polarisation à laquelle travaille activement toute une partie du spectre politique français. Quant aux objectifs que l’on pourrait attendre d’une telle action : lutter contre l’invisibilisation du génocide à Gaza et de la situation au sud-Liban, empêcher la normalisation de la politique de colonisation israélienne, qu’en reste-t-il passé ce coup d’éclat ? Pas grand-chose, car force est de constater qu’une fois de plus, la focale se déplace sur les enjeux nationaux plutôt que sur les victimes réelles – qui, elles, disparaissent derrière les mots d’ordre. Et ce sont ceux qui prétendent leur faire justice qui, finalement, prennent toute la lumière. Quant aux droites et aux extrêmes-droites israéliennes : non seulement de tels modes d’action ne génèrent aucune incidence sur elles, mais ils n’en ont pas non plus sur les institutions et entreprises complices du génocide. Au contraire, l’impossibilité – pour une artiste juive – de pouvoir se produire, sous les rires masculinistes d’un élu, permet à nouveau de présenter l’antisémitisme comme inhérent à la gauche pro-palestinienne ; et toute vie juive hors d’Israël, comme vouée à la persécution.

Peut-on lutter en humiliant ?

Pour désigner la mécanique qui consiste à chosifier certaines existences, y compris à faire de cette chosification l’espace d’une identification commune, la théoricienne féministe Rita Segato parle de “pédagogies de la cruauté”. Vouloir répondre à une pédagogie cruelle par une autre est une voie sans issue. Rita Segato propose alors de penser les “contre-pédagogies de la cruauté” comme autant de pratiques visant à aller contre la désubjectivation que produisent racisme et patriarcat. Ces contre-pédagogies devraient, selon elle, travailler à vitaliser les liens collectifs et les communautés, afin de lutter contre la logique même de chosification. En d’autres termes, on ne luttera pas contre la banalisation de la violence, imprimée massivement à certains groupes sociaux, par l’exercice d’une autre forme de violence banalisée – car, à la fin, c’est toujours notre capacité collective à ne pas déprécier la vie qui perd. Ces propositions nous semblent intéressantes à l’heure où il s’agit de nous interroger sur ce qui distingue une juste critique militante d’une focalisation discriminante. Il nous incombe de chercher à identifier ce qui, parmi les modes d’action mobilisés, relève d’une stratégie efficace… ou d’une culture politique masculiniste, animée par une rationalité politique conquérante, de silenciation, et d’assignation au statut de non-être. Il nous incombe d’identifier ce qui, par mimétisme des techniques conservatrices et réactionnaires, relève d’une reproduction des conditions d’avènement des communautés politiques dysfonctionnelles dans lesquelles nous nous situons aujourd’hui. À ce titre, il n’est pas anodin de constater qu’il n’y avait qu’un pas entre les réactions d’Allan Brunon (ainsi que celles de ses camarades), et celle d’Alain Soral – qui répond à l’affaire en déclarant: “Bien fait la grosse bitch sioniste”.

L’urgence et la nécessité d’une lutte justifient-elles que nous renoncions à tout sens critique quant à nos modes d’action ? Cette question – que l’on pourrait résumer par la tension entre la fin et les moyens – revient en force ces temps-ci. Et ce, alors que les puissances mortifères auxquelles nous devons faire face nous acculent toujours plus. Elle n’est pas nouvelle… Et pourtant elle revient inlassablement, à la faveur des périodes politiques les plus dangereuses, comme une mélodie grinçante. Face aux logiques de “contradiction principale”, d’union sacrée, d’urgence électorale ou de toute autre nature, une éthique queerfeministe et antiraciste de la responsabilité politique doit être pensée. Celle-ci implique de ne jamais renoncer à faire la critique des moyens ; à la faveur d’un horizon caractérisé par une double exigence – de forme et de finalité – émancipatrice. Une éthique qui en appelle à une pratique : c’est-à-dire un mouvement, avec sa part d’auto-critique et sa part de créativité. 

Car militer à gauche, c’est militer pour l’avènement de l’inadvenu, du meilleur. C’est donc rompre avec des rationalités punitives et d’ostracisation si chères aux conservateurs et réactionnaires. Et pourtant, à Grenoble, nous étions loin du compte. Offrir le spectacle des violences faites à une artiste minorisée, c’est rendre possible que d’autres soient attaquées à leur tour. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il nous faudrait – en retour – diaboliser les élus de la France Insoumise. Mais cela signifie, aujourd’hui, à quelques mois des présidentielles, qu’il devient véritablement urgent que ses élus se saisissent – plus encore que Barbara Butch qui n’a vocation, elle, à ne représenter personne – de leurs responsabilités politiques.  Cela signifie qu’il est nécessaire, comme nous l’enseignent les pensées féministes et décoloniales, de remettre en cause les cultures politiques profondément christo-centrées qui structurent le champ partisan français (et ce, y compris au sein des gauches). Et qu’il est de ce fait urgent de laisser la place et la possibilité  aux Juifves – comme aux autres minorités – de construire des gauches qui soient structurellement façonnées par les enjeux et traditions qui leur sont propres. 

Les réseaux sociaux sont un drôle de cirque. Ils prennent une place monumentale dans nos vies, livrent une version monstrueuse d’un débat public pourtant déjà bien toxique. Depuis samedi, on y voit circuler toutes sortes d’analyses, d’informations non vérifiées au sujet de ce qu’a vécu ou non Barbara Butch. On y voit, d’une part, des gens affirmer qu’elle serait blanche ; niant de facto la racialisation subie – de manière générale – en qualité de personne juive, pour renforcer l’idée, initialement misogyne et antisémite, qu’elle en ferait trop et se victimiserait. On y lit des textes qui, souhaitant lutter à juste titre contre les récupérations réactionnaires et néo-coloniales de l’affaire, érigent carrément – à tort – Barbara Butch en icône de “suprématie blanche”. Or, ce blanchiment des expériences et histoires juives produit une invisibilisation des processus de racialisation qu’iels subissent. Un geste générant, à la fois, l’impossibilité de créer des outils adéquats pour déjouer ces processus de racialisation, mais également,  de favoriser le développement de vies juives diasporiques pérennes et sécurisées. Un geste favorisant, donc, la négation des discriminations racistes et antisémites subies par Barbara Butch ;  tout en bâillonnant, de fait, toute critique juive – du procédé mobilisé à Grenoble – au risque d’être assigné au camp de l’extrême droite. On y voit également des gens qui ne sont ni juifves, ni versés dans l’analyse de l’antisémitisme, expliquer ce qui est – et surtout ce qui n’est pas – antisémite. On y voit des femmes blanches et minces jouir sans gêne de l’humiliation de la DJ, tout en distribuant les bonnes grâces. Et on y voit, d’autre part, et c’est tout aussi problématique, des gens mettre sur le même plan les violences subies par Barbara Butch, et celles infligées aux Palestinien.es et aux Libanais.es. On y voit aussi des individus, se saisir de cette opportunité politique, pour décrédibiliser la lutte pour l’émancipation palestinienne, et/ou pour déverser leur haine sur des communautés minorisées et racialisées en France. On y voit, aussi, des individus malhonnêtes politiquement se saisir de l’affaire pour diaboliser la France Insoumise, et relativiser la menace du Rassemblement National. On y voit des gens faire de cet évènement le signe prétendument irrévocable qu’il faudrait désormais abandonner les gauches : que celles-ci seraient le berceau de l’antisémitisme contemporain, et que le seul champ partisan viable – pour les Juifves – serait celui des droites. Et plus encore : on y compte les points, dans l’idée éternellement reconduite qu’il y aurait un camp du bien, irréprochable, et un autre, perverti par nature. Un camp dont on n’attendrait qu’une seule chose : qu’on le révèle, le supprime, pour qu’enfin un monde apaisé, libéré de toutes ses contradictions advienne. Ici encore, la doctrine chrétienne de la rédemption universelle, par suppression des particularismes, se rejoue. Mais les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie. Car la vraie vie, elle, est impure, inaboutie, en devenir. Elle est aussi plus dure et beaucoup plus belle. Et ce n’est qu’avec elle, qu’en elle, et à partir des liens que nous serons capables d’y nouer – que nous pourrons affronter la vague brune qui commence à déferler.

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7 commentaires

  1. MM le 24 juillet 2026 à 17:22

    Sur l’honnêteté intellectuelle

    Votre grille de lecture queer-féministe-antiraciste passe volontairement sous silence le femonationnalisme, l’homonationalisme et le pinkwashing israélien. Être queer, féministe, ou issu·e d’une minorité de genre ou romantique ne confère aucune immunité contre le racisme. Au contraire, ces identités sont de plus en plus récupérées par les extrêmes droites. Une identité minorisée n’est pas un totem d’intégrité politique.

    Nous demander de nous taire sur le racisme sous prétexte d’unité, c’est hypocrite.
    Une éthique queer-féministe-antiraciste s’incarne avec des camarades réellement anti-racistes, anti-patriarcales, anti-cishétéronormatifs.

  2. Fanny le 24 juillet 2026 à 17:42

    Je vois dans cet article une instrumentalisation de l’anti-punitivisme. Vous confondez critique, boycott et « punition » — comme s’il y avait équivalence morale entre dénoncer publiquement une personne et les logiques de l’État pénal.

    On a le droit de critiquer des gens, quand bien même LGBTQ+, gros·se·s, juif·ve·s, qui ont des positions politiques catastrophiques. La critique au sein des mouvements émancipateurs, c’est sain. C’est même essentiel.

    Le boycott est un mode de lutte qui a fait ses preuves. Les campagnes BDS partout dans le monde l’attestent. Il serait hypocrite de dire que le mouvement pro-Palestine ne boycotte que Barbara Butch comme si c’était une exception.

    Mais ce qui m’énerve surtout : vous utilisez les logiques anti-carcérales sans les connaître. L’abolitionnisme pénal repose sur la remise en question, la responsabilisation, la réparation et la transformation des relations sociales. Certainement pas sur le silence. Ces théories visent à réduire l’emprise de l’État, les polices, les prisons. Pas à immuniser des personnalités publiques contre la critique.

    Quand des collectifs militants ont écrit pour alerter sur ses prises de positions et d’autres pour demander l’annulation ce concert avec des raisons légitimes, rien n’a été fait. Où est la responsabilisation ? Où est la réparation ? La vraie question n’est pas de savoir si c’est « punitif » mais si c’est juste.

  3. Anna le 25 juillet 2026 à 10:23

    Merci beaucoup pour ce texte et pour ce regard.

  4. Jean-no le 25 juillet 2026 à 10:37

    Très bon texte. Mais un point historique : le christianisme n’est pas seulement héritier de Paul de Tarse (ni de Jean de Patmos qui refusait l’idée que des non juifs soient chrétiens), il est héritier de Rome, qui accueillait les croyances des différentes provinces de l’Empire à condition qu’on y vénère l’empereur… Or les juifs de Palestine constituaient un vrai problème de par leur obstination monothéiste : l’Empereur ne saurait être un Dieu s’il n’y a qu’un DIeu. Je parie qu’il reste quelque chose de cet héritage aussi, 1500 ans après la chute de Rome et 500 ans après la fin de Byzance.

  5. Rémi KLAJN le 28 juillet 2026 à 10:51

    De la tribunalisation d’Instagram à la caution du pouvoir : anatomie d’une trahison politique
    Votre tribune est un modèle d’équilibrisme intellectuel. À vous lire, la contestation qui s’est exprimée lors du festival de Grenoble relèverait d’un inconscient chrétien, d’une pulsion punitive masculiniste et d’une écologie de l’attention antisémite. C’est une bien grande débauche de concepts théoriques pour contourner une réalité politique pourtant très simple : les actes politiques ont des conséquences, tout particulièrement lorsqu’ils sont posés par des personnes qui ont fait du militantisme leur fonds de commerce.

    Pour construire votre thèse de la proie facile et de l’humiliation d’une artiste vulnérabilisée, vous procédez à un effacement méthodique du déroulé des faits, des choix idéologiques et des méthodes de la principale intéressée.

    1. Grenoble : le démontage d’un récit préfabriqué
    Il faut rétablir la vérité matérielle contre le roman médiatique qui s’est construit à partir de sources policières et d’exagérations intéressées. À Grenoble, il n’y a eu ni violences physiques, ni volées de projectiles en verre, ni lynchage. L’action a été menée par une inter-organisation de plus de trente collectifs locaux — féministes, syndicaux, antiracistes, trans et antifascistes — exigeant pacifiquement le boycott d’une artiste engagée auprès d’un État colonial.

    Face à une foule scandant des chants anticoloniaux, Barbara Butch n’a jamais été mise en danger. Elle est elle-même sortie saluer le public en faisant des cœurs avec les doigts avant d’interrompre son set sous les sifflets et de quitter la scène. Transformer une protestation citoyenne et politique en une agression physique relève d’une panique morale construite de toutes pièces pour fabriquer une victime légitime et étouffer le message de fond.

    2. De la culture du call-out au monnayage des subjectivités
    Barbara Butch n’est pas une figure apolitique tombée du ciel. Elle s’est fait connaître en adoptant pleinement les codes du militantisme numérique, du body-positivisme et la culture du call-out sur les réseaux sociaux. Pendant des années, elle a utilisé sa visibilité sur Instagram pour exposer publiquement et afficher les manquements à l’éthique féministe ou queer, pratiquant le name and shame comme outil de notoriété.

    Aujourd’hui, son parcours illustre parfaitement ce que la sociologie critique nomme le monnayage des subjectivités : la manière dont les institutions libérales vident les identités minoritaires (queer, grosse, juive) de leur force subversive pour les transformer en vitrine managériale et en capital sympathie.

    Quand on utilise le rappel à l’ordre public comme outil d’émancipation sur Instagram, on ne peut pas crier au harcèlement le jour où sa propre communauté applique ces mêmes méthodes à son encontre. Ce qui était qualifié hier d’auto-défense devient subitement, dès lors qu’elle en est le sujet, une violence irrationnelle. Ce double standard est politiquement intenable.

    3. Le naufrage du concernisme et le détournement des luttes minoritaires
    La colère qui s’exprime à Grenoble est le fruit d’un ras-le-bol face au concernisme : cette dérive idéologique qui consiste à transformer l’appartenance à une minorité en un totem d’immunité et un bouclier absolutiste contre toute critique politique.

    En se réfugiant derrière ses identités pour esquiver la contestation, elle et ses soutiens commettent un ravage méthodologique :

    Ils réduisent ses choix idéologiques à ses identités, faisant croire que contester son soutien à la colonisation reviendrait à attaquer son corps ou son orientation sexuelle.

    Ils instrumentalisent le ressenti individuel pour clore le débat politique. Si Barbara Butch « ressent » la critique anticoloniale comme de la haine, cela ne valide pas son diagnostic : cela démontre seulement à quel point son adhésion au projet sioniste façonne sa vision du monde.

    Ils dénaturent les symboles de nos luttes. Le drapeau visé sur les tracts — le drapeau LGBT frappé de l’étoile de David — n’est pas un symbole religieux juif, mais le drapeau officiel du pinkwashing israélien brandi lors de la Pride de Tel-Aviv. C’est le sionisme qui tache les symboles juifs de sang en les enrôlant dans une guerre coloniale, non les militants qui le dénoncent.

    4. Du char du NPA aux salons diplomatiques : l’imposture du sionisme de gauche
    Après s’être vendue comme une DJ lesbienne radicale mixant sur le char du NPA, Barbara Butch a progressivement troqué la contestation contre les honneurs institutionnels : caution de la Mairie de Paris, chevalière des Arts et des Lettres, jusqu’à se produire à l’ambassade de France à Tel-Aviv et à la Pride de Tel-Aviv en plein nettoyage ethnique à Gaza.

    Elle s’impose aujourd’hui comme l’égérie du sionisme de gauche : une posture qui se drape dans des valeurs de tolérance mais finit systématiquement par servir la propagande d’État. Signer une tribune en soutien à la loi Yadan — un texte liberticide visant à criminaliser la critique d’Israël — n’est pas une étourderie : c’est apporter sa caution à l’arsenal répressif contre les militants pro-palestiniens.

    Associer la critique anticoloniale à de la haine d’extrême droite est une manipulation grossière. L’extrême droite s’en prend à ce qu’elle est ; la gauche anticoloniale conteste ce qu’elle fait et les choix politiques qu’elle assume.

    5. Censure d’État versus Boycott populaire
    Voir toute une frange de la gauche institutionnelle et des médias crier à l’atteinte à la liberté de création relève d’une tartuferie sans nom.

    Il faut rappeler la différence fondamentale entre la censure et le boycott :

    La censure est l’arme du pouvoir d’État, qui annule les conférences de Judith Butler, fait chantage aux subventions, licencie des humoristes ou blackliste des artistes anticoloniales comme Blanche Gardin.

    Le boycott est l’arme des dominés et des faibles, qui n’ont que leur voix et leur présence collective sur une place publique pour faire entendre leur refus de la complicité d’État.

    Accuser des manifestants pacifistes d’employer des « méthodes fascistes » parce qu’ils sifflent une représentante du pinkwashing officiel, c’est inverser le rôle de l’oppresseur et de l’opprimé.

    Conclusion
    Cette affaire n’est que la fabrication d’une panique morale supplémentaire destinée à diaboliser la gauche de rupture et à offrir une diversion médiatique face à l’accélération du génocide à Gaza. Barbara Butch y joue le rôle de la cliente idéale pour un pouvoir libéral trop heureux d’agiter le spectre de l’antisémitisme pour masquer sa propre complicité.

    On ne bâtit pas une éthique de la responsabilité politique en exigeant l’impunité pour les personnalités de notre camp sous prétexte qu’elles appartiennent à des minorités.

    Si Barbara Butch fait aujourd’hui l’unanimité contre elle au sein des mouvements militants, ce n’est pas en raison d’une quelconque haine irrationnelle. C’est le résultat direct de son choix d’avoir troqué la solidarité avec les opprimés contre la protection et les privilèges du pouvoir.

  6. Un partageux le 29 juillet 2026 à 08:53

    On se posait beaucoup moins de questions lors de la CAO campagne anti Outspan. On boycottait tout ce qui provenait d’Afrique du sud sans jamais s’interroger sur un racisme antiblanc supposé et autres billevesées… Et personne n’ergotait sur la présence juive parmi les blancs soutenant le régime de Pretoria.

  7. Pierre Khalfa le 8 août 2026 à 18:26

    C’est une tribune très intéressante et avec laquelle je suis globalement d’accord. Ce « globalement » n’empêche pas certaines interrogations sur une des thèses de cette tribune.

    1. « Le racisme est, en effet, avant toute chose une structure cognitive. Il se localise, en premier lieu, dans l’arène de l’inconscient. Le racisme est un filtre, depuis lequel le réel est lu, et rendu intelligible. Comme l’évoquait Sartre dès 1946, le racisme est une matrice explicative du monde. »
    Il y a là des affirmations contradictoires, par ailleurs discutables. Le racisme est effectivement « une structure cognitive » et comme le disait Sartre une matrice explicative du monde. Mais, outre qu’il ne me semble pas, dans mon souvenir déjà lointain, que Sartre relie ça à l’inconscient, il me parait contradictoire de dire qu’il s’agit d’une structure cognitive, c’est-à-dire de quelque chose qui a un rapport avec la connaissance que je sujet croit avoir, et relever de l’inconscient. Si pour un individu « le racisme est une matrice explicative du monde », cela ne peut être inconscient.

    2. La thèse qui ressort de cette tribune, c’est que le racisme « ne se résume pas à l’intention » de l’être, mais relève de processus inconscients. On peut être ainsi raciste sans le savoir. Conclusion logique : puisqu’il s’agit d’un processus inconscient de toute façon on n’y peut rien. A force donc de trop vouloir prouver, la tribune aboutit paradoxalement à une justification du racisme. Or contrairement à ce qui y est écrit, l’intention est décisive d’un point de vue politique.

    3. Concernant le sujet traité, – antisémitisme et antisionsime – il faut certes comme le dit la tribune « redoubler de vigilance : à la fois vis-à-vis de la forme, et de la finalité, propres à ces modes d’action » tout simplement parce que le passage de l’un à l’autre peut effectivement facilement être franchi. C’est d’ailleurs pour cela que ce qui s’est passé avec BB est insupportable. Cependant, le fait d’être en France une juive ou un juif ne donne aucun privilège particulier quant au positionnement politique. Or une certaine lecture de la tribune peut laisser croire que ce n’est pas le cas.

    Pierre Khalfa

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