Pedro Sanchez, rouge malgré lui
Huit ans que Pedro Sánchez, le dirigeant socialiste, gouverne l’Espagne, en coalition « forcée » avec la gauche radicale. Malgré sa majorité parlementaire de trois sièges, il s’impose en Espagne et parmi les opposants au trumpisme. Retour sur le parcours chaotique d’un social-libéral devenu leader mondial de la gauche.
Si l’on vous dit que Pedro Sánchez, c’est tout comme François Hollande, on pourrait trouver ça incongru. Et pourtant… Les deux sont des socialistes, construits par la tendance plutôt libérale de leur parti. Ils souhaitent une société qui s’adapte au marché. Sur le papier, l’élection de l’un comme de l’autre aurait dû mener à la même politique. Mais les circonstances de leur élection divergent, tout comme leur pratique du pouvoir. En ce qui concerne Pedro Sánchez, sa conquête du pouvoir aura été un chemin de croix, où il fut question de choix entre gauche et droite, d’alliances de circonstance et de rapports de force. Une idée contient son parcours politique : seul, il ne peut rien ; avec la droite, il ne peut rien ; reste la gauche…
Pedro Sánchez, dit « Pedro el Guapo » (« le beau Pedro »), a déjà connu cinq élections générales. Deux de perdues, en 2015 et 2016, face au leader du Parti Populaire (PP) de droite conservatrice Mariano Rajoy. Le Parti socialiste espagnol (PSOE) souffrait alors de l’irruption dans le paysage politique du parti issu du mouvement des indignés, le très à gauche Podemos. On parlait alors de « la fin du bipartisme ». Au printemps 2018, alors que le gouvernement s’enfonce dans la crise catalane et dans les affaires, une motion de censure renverse Mariano Rajoy. Pedro Sánchez s’immisce dans la brèche et, par 180 voix contre 169, est investi président du gouvernement. Un gouvernement socialiste et… impuissant. Pedro Sánchez n’aura pas droit à l’état de grâce qui touche habituellement les dirigeants fraîchement élus. En lieu et place : un bourbier sans nom.
Tout ce qu’a fait Pedro Sánchez est lié aux circonstances. Il n’a pas eu d’autre choix que de gouverner avec la gauche radicale. Son socialisme modéré s’est radicalisé à l’épreuve du réel.
Deux événements vont alors marquer l’esprit de Pedro Sánchez. Les élections du parlement andalou en décembre 2018 : la gauche perd cette région autonome au profit d’une droite soutenue par Vox, le tout nouveau parti d’extrême droite. Puis, en février 2019, toute la droite et l’extrême droite organisent une grande manifestation à Madrid pour « l’unité de l’Espagne ». À l’époque, Pedro Sánchez comprend deux choses : le renouvellement d’une relation pacifiée entre Madrid et Barcelone sera centrale car, sinon, le danger est de voir les nostalgiques du franquisme recouvrir le pouvoir.
Un candidat qui penche au centre
Pedro Sánchez sent les choses et aime les paris. Son premier budget vient d’être rejeté par les députés, aussi déclenche-t-il des élections anticipées, en avril 2019, avec l’espoir d’y voir se dégager une majorité. 75% de participation : l’enjeu a été compris. Le PP se dote d’un jeune candidat, Pablo Casado, pour tenter de remonter la pente, mais son électorat s’éparpille entre son allié centriste (Ciudadanos) et Vox. Le PP y perd la moitié de ses députés. La voie semble libre pour Pedro Sánchez, d’autant que Podemos est rongé par les querelles internes. Pour autant, le PSOE n’y arrive pas. Il arrive en tête, mais il hésite. Il ne sait vers quel côté de l’échiquier se tourner pour trouver des alliés. Incapable de construire le moindre compromis et donc sans majorité… c’est l’échec.
Le pays est en ébullition. L’extrême droite (mais aussi une bonne partie de la droite) s’insurge contre l’exhumation de la dépouille du dictateur Franco de son mausolée. Les dirigeants catalans, impliqués dans le référendum sur l’indépendance de la Catalogne en 2017, sont condamnés et emprisonnés à Madrid, déclenchant la colère des manifestants.
Il y a urgence. Pedro Sánchez convoque alors de nouvelles élections, en novembre 2019. La gauche perd un peu – notamment Podemos qui vient encore de connaître une scission –, la droite se refait légèrement la santé, l’extrême droite double ses sièges et atteint 52 députés. L’Espagne quitte la séquence de protestation et d’occupation des places pour devenir un État divisé en trois : gauche/droite/extrême droite. Pedro Sánchez tente une dernière fois de former un gouvernement exclusivement socialiste… Re-échec. Il lui manque 52 voix pour obtenir une investiture – dans une assemblée qui compte 350 élus. Il n’a plus d’autre choix que d’entrer dans le jeu des alliances. Et, en Espagne, cela veut dire de longues nuits blanches à sillonner le pays et, principalement, la Catalogne.
Deux mois de tractations plus tard, le gouvernement Sánchez II est sur pied. Un exécutif inédit composé de socialistes, de communistes et de membres de Podemos. L’accord est validé à 92% par les militants du PSOE. Le PP dénonce une coalition de « communistes et séparatistes ». Près de deux ans après son accession au poste de président du gouvernement,
Pedro Sánchez peut commencer à gouverner. Laborieux… mais le long fleuve tranquille n’adviendra jamais.
Les planètes s’alignent
Pedro Sánchez et Pablo Iglesias, le leader de Podemos désormais vice-président du gouvernement, n’étaient pas faits pour s’entendre. D’un côté, un apparatchik diplômé en sciences économiques qui prend « à la surprise générale » la tête du PSOE en 2014 sur une ligne très centriste. De l’autre, un jeune universitaire, révélé par ses rendez-vous télés, portés par le mouvement des Indignés de 2011, qui rêve de devenir calife à la place du calife.
En 2016, Pablo Iglesias aurait pu réussir le « sorpasso » et faire de Podemos la première force de gauche. Pedro Sánchez, lui, aurait bien pu accéder au pouvoir en alliance avec les centristes. Tout était bouclé pour faire naître un nouveau social-libéralisme. Pedro Sánchez avait promis d’augmenter le salaire minimum de 1%. Il avançait alors des mesures « honnêtes et soutenables financièrement ». Et la gauche n’avait pas de mots assez durs.
Mais les urnes ont parlé, les socialistes réalisent le pire score de leur histoire, la gauche radicale échoue de peu son pari (21% contre 22% pour le PSOE) et c’est la droite qui gagne la manche. L’alliance avec le centre ne mène mathématiquement à rien. Pedro Sánchez tente malgré tout de bloquer le maintien du PP au pouvoir mais, minoritaire au sein de son propre parti, il démissionne de la présidence du PSOE – il fera un come-back éclatant au printemps 2017 avec la promesse d’une censure contre le président Rajoy.
En 2019, il conduit une campagne très offensive contre la gauche de gauche, contre les indépendantistes catalans… Mais au lendemain du scrutin, le compromis est la seule issue. C’est le virage à 180. Dès lors, Pedro Sánchez président n’aura plus rien à voir avec Pedro Sánchez candidat. Le salaire minimum espagnol est augmenté de 66% passant de 736 à 1221 euros. En résulte une hausse de 40% du pouvoir d’achat des 2,4 millions de travailleurs au smic. Le taux de chômage est au plus bas depuis 2008. Tout est dit.
Primé à un concours de circonstances
En 2023, Pedro Sánchez fait un nouveau pari. La gauche prend une énorme raclée lors des élections municipales et régionales : tout a basculé à droite, très à droite. Mais le président du gouvernement croit pouvoir enrayer la pente qui dévale. Dès le lendemain, il annonce la dissolution du Parlement et la tenue d’élections anticipées. Tout le monde prédit le retour en force de la droite, probablement avec le soutien de l’extrême droite. Le pari de Sánchez s’avère gagnant. Il n’arrive pas en tête, mais parvient à maintenir le PSOE à flot ; la gauche à laquelle participent les communistes, Sumar, perd une dizaine de députés ; la droite surperforme mais, même avec l’appui de l’extrême droite, elle n’obtient pas la majorité. La large coalition de gauche et des indépendantistes réunit 179 députés. La majorité est à 176. Pedro Sánchez n’est pas un équilibriste mais un magicien. Patatras : Podemos quitte le navire du gouvernement Sánchez III. Mais la formation de Pablo Iglesias est l’ombre d’elle-même. La gauche radicale est désormais incarnée par la ministre du travail Yolanda Díaz. Pedro Sánchez se vante d’avoir « le gouvernement le plus progressiste de l’histoire ». C’est vrai.
Personne ne sait quelles sont les convictions profondes de Pedro Sánchez, mais il faut lui reconnaître son appétence pour les prises de risque, les démarcations inattendues et son talent de funambule.
Pedro Sánchez est l’homme qui a dit non à Donald Trump et a refusé d’augmenter ses dépenses militaires : « J’ai à construire des écoles et des hôpitaux », assène-t-il. Il est aussi celui qui a régularisé 500 000 personnes en situation irrégulière. La droite mondiale le déteste parce qu’il condamne le génocide israélien à Gaza et porte haut les couleurs du droit international. Il s’oppose aux guerres américaines, toujours au nom du droit international. Il prend le lead de la gauche mondiale, rassemble tous les dirigeants progressistes pour des causes variées et multiples : aider Cuba face aux sanctions économiques des États-Unis ; reconnaître l’État palestinien ; refuser les hausses des dépenses militaires exigées par la Maison-Blanche. Donald Trump veut sa tête alors tout le monde se met à l’adorer.
Pour les Espagnols, l’action de Pedro Sánchez ne se résume pas à la politique internationale. Vis-à-vis de la Catalogne, les tensions se sont apaisées. Pedro Sánchez a notamment accordé l’amnistie aux prisonniers politiques du référendum. Les droits des travailleurs ? Renforcés. Les inégalités
fiscales ? Amoindries. L’euthanasie ? Légalisée. Le congé parental ? Allongé et rendu plus égalitaire entre femmes et hommes. Les loyers, les factures de gaz et d’électricité ? Plafonnés. Les symboles franquistes dans l’espace public ? Interdits. La lutte contre les violences sexuelles ? L’Espagne en est devenue le fer de lance. Et en matière d’écologie, le royaume ibérique est un pays où l’énergie est principalement issue du renouvelable. Et le tout avec une des économies les plus dynamiques d’Europe. Autant de mesures qui mettent hors d’elle la droite espagnole.
Sánchez, suite et fin ?
Tout ce qu’a fait Pedro Sánchez est lié aux circonstances. Il n’a pas eu d’autre choix que de gouverner avec la gauche radicale. Son socialisme modéré s’est radicalisé à l’épreuve du réel. Dans les habits du progressiste qu’il n’aurait jamais dû être, Pedro Sánchez s’est vu galvanisé. Son aura a rayonné bien au-delà des frontières de l’Espagne, de l’Europe. Mais rien n’aurait été possible sans la menace croissante de voir l’extrême droite portée au pouvoir par la droite. La réponse de son gouvernement : non abdiquer mais s’opposer dans les faits. Pedro Sánchez semble le seul en mesure d’incarner un rempart au néo-franquisme. Malgré lui. L’histoire est ironique.
Pourtant depuis 2024, la pyramide de cartes vacille dangereusement. Les scandales de corruption éclaboussent son entourage, ses très proches au sein du PSOE, depuis son frère David Sánchez et jusqu’à son épouse, Begoña Gomez. Il a aussi perdu l’appui des indépendantistes de droite catalans (7 élus). Son gouvernement est désormais minoritaire. Déjà, le reste de la gauche se cherche une issue : comment faire sans Pedro Sánchez, sans faire gagner l’extrême droite ? Mais le bougre n’a pas dit son dernier mot : il est au plus haut dans les sondages !
En 2019, Pedro Sánchez avait publié une biographie intitulée Manuel de résistance. En matière de colonne vertébrale politique, on repassera. Personne ne sait quelles sont les convictions profondes de Pedro Sánchez, mais il faut lui reconnaître son appétence pour les prises de risque, les démarcations inattendues et son talent de funambule. Quant à son action politique, elle se place désormais au premier rang des exemples pour les gauches européennes – même Jean-Luc Mélenchon en dit du bien ! Lors de sa cérémonie d’investiture, Pedro Sánchez n’avait prêté serment que sur la constitution, pas sur la bible et sans aucun artifice catholique comme c’est l’usage. Pedro Sánchez, rouge malgré lui.
Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.