Notre impuissance et le cinéma
Boycotts, (auto)censures, pressions de toutes parts… Le cinéma français traverse une période de turbulences. Il n’est pas tant question de culture que de politique et d’impuissance.
Le cinéma est un champ de bataille. Pas seulement parce qu’il est l’un des plus puissants outils pour raconter le monde. Mais parce que ceux qui le font sont sommés de le résoudre.
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Ces derniers jours, après la polémique concernant l’emprise croissante de Bolloré sur toute la chaîne du cinéma – de sa production à sa distribution –, trois autres conflits concernant le 7ème art ont traversé le débat public. Le cinéaste israélien Nadav Lapid, opposant à Benyamin Netanyahou et exilé en France, est contraint de démissionner du jury du Festival de cinéma de Marseille. Un appel au boycott le vise parce que son dernier film a reçu un financement de l’équivalent du CNC en Israël. À Cannes, l’acteur Gilles Lellouche qui incarne Jean Moulin à l’écran, s’est vu clouer au pilori après qu’il a refusé, en conférence de presse, de dire qu’il soutenait La France insoumise pour combattre le RN. Enfin, Céline Sciamma, à qui un hommage a été rendu cette semaine lors d’une rétrospective, a retiré des scènes de deux de ses films, « Bande de filles » et « Tomboy ». Elle a jugé que certains passages ne correspondaient plus à son regard actuel.
Trois histoires différentes qui racontent l’époque, qui ont chacune leur logique propre et n’ont ni la même gravité ni les mêmes conséquences. Mais toutes racontent une pression exercée sur la création. Or, un film n’est ni un tract, ni un tribunal, ni un programme politique. Le cinéma est d’abord une manière de « révéler le monde » plutôt que de le corriger. Le cinéma participe bien sûr du débat public, il éclaire les tensions de son temps, mais il ne se confond pas avec elles. Son rôle n’est pas de produire des mots d’ordre. Il est puissant quand il montre, trouble et complexifie.
Le cinéma est l’un des lieux où une société travaille son imaginaire. Les films participent de cette fabrication collective. Ils disent nos désirs, nos peurs, nos contradictions. Mais ce qu’il se passe ici ne dit pas grand chose du cinéma : peu ont vu « Oui » de Nadav Lapid, « Moulin » avec Gilles Lellouche n’est pas encore sorti et la rétrospective Céline Sciamma est confidentielle à l’échelle du pays. Mais cela dit quelque chose de notre impuissance politique.
Lorsqu’une société demande aux artistes de réparer ce que la politique ne parvient plus à transformer, elle leur confie une mission impossible. Le cinéma devient un terrain de substitution de la lutte politique.
Prenons la polémique sur le cinéma de Nadav Lapid. Elle s’enracine dans le conflit en Palestine et la destruction d’un peuple. Que peuvent faire les citoyens français face à ce génocide ? Manifester, signer des pétitions, interpeller les élus. Et constater, souvent, que rien ne change. Alors certains se tournent vers ce qui leur reste. Parmi les outils à disposition : le boycott culturel. Arme maladroite, parfois injuste. Mais arme tout de même. Non parce qu’ils croient sincèrement qu’empêcher la projection d’un film de Nadav Lapid arrêtera un génocide, mais parce qu’ils cherchent un levier d’action, une caisse de résonance.
L’interpellation brusque de Gilles Lellouche relève de cette même logique. Alors que l’extrême droite s’approche du pouvoir, beaucoup ont cette fois encore le sentiment que les outils politiques ne fonctionnent plus. Certains cherchent à entraîner tout le monde dans la bataille, sur le même ton qu’eux, avec les mêmes arguments qu’eux, dans la même temporalité militante qu’eux. Chaque artiste est perçu comme un relais potentiel. Chaque ambiguïté dénoncée comme une faute, chaque silence une complicité. Au fond, peu importe quel Jean Moulin Gilles Lellouche incarne dans le film, ce que certains voulaient voir, dans cette réalité de la conférence de presse, c’était un Jean Moulin de chair et d’os.
Enfin, au cœur des enjeux de définition de l’identité et du genre dans l’enfance et l’adolescence, les films de Céline Sciamma sont toujours objets de projection. On peut comprendre son geste de remontage qui passe par l’élimination de scènes. Elle affirme modifier sa propre œuvre et exprimer une évolution personnelle, un regard transformé. Elle fait le choix d’accorder davantage d’importance à des combats politiques ou symboliques qu’à l’intégrité d’une création passée. En 2022, elle avait expliqué avoir entendu les reproches faits au film : « Pour moi, c’est vraiment simple. Si des gens que vous considérez comme des alliés politiques vous disent : « Cela n’aide pas la révolution. Cela ralentit même la révolution », alors ils ont raison. » Aujourd’hui, elle s’exécute.
Lorsqu’une société demande aux artistes de réparer ce que la politique ne parvient plus à transformer, elle leur confie une mission impossible. On attend d’eux qu’ils compensent notre incapacité collective à agir sur le réel. On considère moins les artistes pour ce qu’ils créent, que parce qu’ils peuvent être, à un moment donné, des portes-voix, des signataires de pétitions ou des courroies de transmission médiatique. Le cinéma devient un terrain de substitution de la lutte politique.
Les polémiques liées à Nadav Lapid, Gilles Lellouche et Céline Sciamma ne parlent pas de cinéma : elles parlent de notre impuissance. Ouvrir un horizon politique, c’est aussi donner aux artistes la possibilité de créer. D’aucuns pensent que ce n’est pas l’urgence du moment – et là, on peut commencer le débat.