Canal+ déclare la guerre
Canal+ s’attaque désormais aux voix critiques du cinéma. La menace est claire : plus de boulot pour ceux qui s’opposent à l’empire Bolloré. Ce qui se joue dépasse l’avenir du cinéma. Il en va de la capacité de la société à résister à l’emprise d’un pouvoir privé devenu projet politique.
C’est une tribune qui a tout déclenché : 600 personnalités du cinéma ont pris la plume dans Libération pour alerter et résister. Ensemble, ils rappellent que Vincent Bolloré, propriétaire depuis 2015 de Canal+, financier important du cinéma français, diffuseur via ses chaînes et sa VOD, propriétaire de nombreux médias qui font la vie et la mort des films, a aussi le projet d’élargir sa part dans les cinémas UGC : d’ici 2030, il prévoit d’en acquérir 100%.
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Ces pétitionnaires disent leur inquiétude : « Bolloré sera en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran ». Ils précisent leur angoisse : « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». Ils concluent : « Rassemblons-nous contre le rachat d’UGC et contre l’emprise grandissante de l’extrême droite sur notre profession. »
C’est depuis le Festival de Cannes que le PDG de Canal+ Maxime Saada leur a répondu : « Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les gens qui ont signé cette pétition ». Saada fait ce que beaucoup redoutaient : il établit une liste noire. Le monde du cinéma est à la croisée des chemins : bloquer ce maccarthysme et, pour cela, faire émerger une alternative à Bolloré. Celle-ci est possible.
Longtemps, la bataille contre Vincent Bolloré et son empire a été contournée. On a vanté « l’esprit Canal », l’intelligence de ses salariés. On a expliqué que la prise de contrôle du groupe ne changeait pas la donne grâce aux obligations de financement du cinéma. Tant que l’argent coulait, le cinéma pourrait vivre.
L’industrie du cinéma pèse plusieurs milliards, en France. Canal+ la finance pour moins de 200 millions. Ces sommes sont nécessaires au bouclage de près d’un film français sur deux. Mais l’État, le CNC, France Télévisions, les régions et de nombreux autres acteurs peuvent faire face. Il faut les renforcer dans leur rôle. On peut diversifier les sources de financement en mettant davantage à contribution les plateformes, en rééquilibrant les obligations entre diffuseurs. Mais la question va au-delà de ce seul aspect du financement. La députée insoumise Clémence Guetté a raison de mettre en avant la nécessité d’une loi de déconcentration des médias qui conduirait au démantèlement de l’empire Bolloré. C’est cette bataille-là qui peut réunir, élargir les soutiens. Elle concerne notre démocratie, nos rêves, notre rapport au monde.
Longtemps, la bataille contre Vincent Bolloré et son empire a été contournée. On préférait regarder ailleurs, se rassurer en voyant dans le groupe Canal+ un mécène rempart contre les logiques purement marchandes. Une histoire qui s’appuyait sur une réalité mais qui masquait aussi l’essentiel : une dépendance structurelle sans contrepoids. On a vanté « l’esprit Canal », l’intelligence de ses salariés. On a expliqué que la prise de contrôle du groupe par Bolloré il y a plus de 10 ans ne changeait pas la donne grâce aux obligations de financement du cinéma. Tant que l’argent coulait, le cinéma pourrait vivre. Tout cela n’était qu’un péché par paresse.
En une phrase, en une décision, la direction de Canal+ démontre que ces obligations ne protègent rien : ni la liberté de création, ni la diversité des voix, ni même la possibilité de critiquer un pouvoir économique devenu tentaculaire. Et maintenant ? L’extrême droite mène une bataille frontale, globale. Il ne sert à rien d’attendre le résultat de l’élection présidentielle de 2027 : la mécanique de l’enfer est enclenchée. On ne peut plus faire semblant : la guerre est déclarée.