Municipales : le RN avance là où on le regarde moins — par Roger Martelli
Le Rassemblement national n’a conquis ni Marseille ni Toulon. Mais si les sommets de la pyramide urbaine se refusent encore à lui, à l’exception de Nice, les étages inférieurs sont souvent plus réceptifs. L’ascension du RN reste résistible. Encore faut-il bien ouvrir les yeux.
Comme LFI, l’extrême droite a mis des forces importantes dans la bataille municipale : 565 listes, 35 députés RN en lice, presque tous dans les zones de force du Nord, de l’Est et du littoral méditerranéen.
Le résultat s’est avéré probant. Au premier tour, les listes du RN et de ses alliés l’emportent dans 22 villes et sont au-dessus de 30% dans 154 communes regroupant près de 2,9 millions d’habitants. Au second tour, 275 listes portaient les couleurs de l’extrême droite : 17 obtiennent plus de 50% et 47 autres ont entre 30 et 40%. À l’arrivée, ce sont 63 communes qui tombent dans l’escarcelle du RN et de ses alliés, pour une population totale de 1,5 million d’habitants. Sans compter l’entrée en force du RN dans de nombreux conseils municipaux.
Sur ces 63 villes, 61 sont au-dessus de 3 500 habitants, 24 sont comprises entre 10 000 et 30 000 et 13 ont plus de 30 000 habitants. Leur répartition géographique, comme celle du vote, reflète l’état des forces mobilisées : la plupart des villes gagnées se trouvent dans les zones de force historiques du littoral méditerranéen, du nord et de l’est. Mais le RN commence à s’implanter en dehors de ces territoires propices, dans les régions du centre (Vierzon, Montargis, La Flèche), du sud-ouest (Castres, Montauban) et même de l’ouest (Harfleur).
La porosité entre la droite et l’extrême droite a été une donnée marquante du scrutin. Elle écarte peu à peu les préventions d’une partie de l’électorat de droite à l’égard de son extrême. Elle permet des transferts importants, dans les deux sens. L’électorat de droite le plus radicalisé peut considérer que le vote RN est finalement le mieux à même de satisfaire les demandes de protection, d’ordre et d’autorité. En sens inverse, l’électorat d’extrême droite peut aisément se reporter sur des listes de droite, idéologiquement de plus en plus proches, surtout s’il s’agit de chasser la gauche (Aubignan dans le Var, Liévin dans le Pas-de-Calais) ou de l’empêcher de gagner (Toulouse). En règle générale, c’est aussi bien la gauche que le centre (Tarascon dans les Bouches-du-Rhône, Saint-Avold en Moselle) qui font les frais de l’inquiétante conjonction.
L’échec final à Marseille et à Toulon rappelle que la dédiabolisation du RN n’a pas totalement annihilé la répulsion qui touche toujours les héritiers de Jean-Marie Le Pen. Mais la globalité des deux tours montre que cette répulsion s’étiole, surtout chez les couches sociales conservatrices et fortunées qui constituent encore le socle de la droite et du centre.
Quant aux catégories populaires, si elles ont pu se porter sur la gauche dans des zones marquées par la tradition de gauche socialiste et communiste, elles ont aussi montré que le poids de la tradition n’était pas toujours à même d’empêcher le refuge dans l’abstention ou la tentation du vote de ressentiment en faveur du RN.
Le temps est désormais compté pour faire, des fragilités persistantes de l’extrême-droite, des leviers pour une contre-offensive. Il ne faudra plus alors compter sur un « front républicain » en recul depuis 2024, quand il avait encore limité la progression du RN. Mais le « front antifasciste » a montré lui aussi ses limites, dès le premier tour.
Il est plus que jamais nécessaire de se convaincre que la légitime référence morale à l’antifascisme ne suffit pas. Pas plus aujourd’hui qu’hier, tous les antifascismes ne se valent pas. Celui des communistes du temps de « classe contre classe » ne valait pas celui du Front populaire ; celui de « l’autodéfense » peut aujourd’hui comme hier conduire au résultat inverse de celui espéré.
Face au pire qui menace, il n’y a pas d’autre chemin que celui du rassemblement le plus large, donc sans exclusion, sans ostracisme à l’égard de quiconque. Et pour dynamiser ce rassemblement, il convient que s’impose un projet alternatif, recevable par le plus grand nombre, fondé sur des valeurs humanistes d’émancipation, de libre déploiement des capacités humaines, d’égalité, de solidarité. La République démocratique et sociale : quatre-vingt-dix ans après le triomphe du Front populaire, on en est toujours là.