Jospin, un mythe pour la gauche

jospin

La disparition de l’ancien premier ministre ravive le souvenir idéalisé d’une gauche au pouvoir. Elle rappelle aussi le moment où le Parti socialiste a choisi de s’adapter au monde plutôt que de le changer.

Lionel Jospin est mort et sa mémoire est saluée unanimement. Évidemment à gauche, par ceux qui l’ont connu, qui ont fait partie de son gouvernement. Pour Martine Aubry, « c’est une immense peine. J’avais pour lui une grande admiration pour l’homme d’État qu’il était, pour l’homme de gauche qui n’a jamais trahi ses valeurs, pour sa rigueur morale ». Sa mémoire est saluée par ses camarades de parti ou de la « gauche plurielle ». Ainsi Fabien Roussel écrit pour le PCF : « Avec les communistes, il aura porté de grandes réformes sociales. Même si des désaccords existaient, son engagement pour la gauche et la justice sociale restera. » Cet hommage s’étend jusqu’à Manuel Bompard, qui tweete : « Pour ma génération, c’est la dernière apparition d’un homme de gauche au pouvoir prenant des mesures radicales comme les 35 heures ».


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À l’heure de la mort, on se souvient du meilleur de celui qui part. Il est juste de rappeler la rigueur intellectuelle et morale de celui qui succéda à François Mitterrand à la tête du PS. Georges Marchais fit les frais de cette intelligence affûtée et Lionel Jospin défendit avec brio les positions socialistes quand la tension entre les deux grands partis de la gauche n’avait rien à envier à celle que nous connaissons aujourd’hui. Bien des années plus tard, il sut se saisir des rencontres initiées par Jean-Christophe Cambadélis et Gilbert Wasserman pour faire travailler ensemble les partis de la gauche. Dans la foulée des « Assises de la transformation sociale » de 1995, son gouvernement de gauche plurielle réunit socialistes, écologistes et communistes. Malgré la surprise de la dissolution de 1997, les discussions engagées depuis des mois, avec publications à l’appui, ont permis cette convergence. La gauche d’alors se souvenait des longues négociations sur le programme commun ; elle savait que les accords ne s’élaborent pas en quatre jours et quatre nuits. 

Au-delà de l’homme droit qu’il fut, quel bilan retirer de son action ? Comme le rappelait justement son successeur François Hollande : « Lionel Jospin, c’était une orientation, le réalisme de gauche : conjuguer les réalités économiques avec les avancées sociales ».

Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes.

Sous sa conduite, la politique française ne s’est pas alignée sur la vague social-libérale de Tony Blair et Gerhard Schröder, premiers ministres au même moment. On n’a pas connu en France la ravageuse destruction des droits sociaux dont les Britanniques et les Allemands restent victimes aujourd’hui. Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Dans tous les sens du terme. Il instaura la CMU, cette protection sociale ouverte à tous pour que l’argent ne trie pas face aux soins. Il comprit aussi que l’action publique devait agir en faveur de la place des femmes en politique et fit voter une loi pour la parité. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes, et réduisant les revenus liés au paiement des heures sup’. Pour les travailleurs les moins protégés, les conditions de la mise en œuvre de cette réforme détériora très concrètement le rapport de forces avec l’employeur. Il fut le premier ministre d’une politique de compétitivité à base d’allègement des charges pour les entreprises. Son adhésion à l’économie de marché l’a amené à procéder à de massives privatisations dont celles d’Air France et de France Télécom. Des privatisations plus importantes que celles conduites par Édouard Balladur entre 1986 et 1988. Dès son arrivée au pouvoir, Lionel Jospin a aussi voulu établir un nouvel équilibre en faveur des forces de l’ordre. Les assises de Villepinte marquent une rupture dans l’approche socialiste des questions de sécurité. C’est dans la foulée de cette première inflexion sécuritaire et après les attentats du 11-Septembre qu’est adoptée, en novembre 2001, la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ). Elle renforce les mesures de contrôle et de répression, en mêlant dangereusement la lutte contre le terrorisme, les trafics, les incivilités et les fraudes sur les moyens de paiement.

Lionel Jospin était un social-démocrate. Il ne fut en aucune façon un homme de la rupture avec le capitalisme. Il installa son parti sur des chemins dont le PS n’est jamais sorti, celui de l’adaptation aux règles du monde. L’oublier n’aide pas à comprendre son échec en 2002, éliminé au premier tour. Rendre hommage à un grand homme d’État ne justifie pas de réécrire l’histoire. La gauche ne se reconstruira pas sur des mythes, des amnésies et des fariboles. 

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7 commentaires

  1. Lucien Matron le 24 mars 2026 à 16:09

    L’hommage à Lionel Jospin est justifié dans les limites décrites par Catherine Tricot, c’est à dire sans réécrire l’histoire. Au lendemain des municipales, on voit bien le chemin stratégique esquissé par le PS pour la suite. Il est dans la continuité historique socialiste, avec une accélération vers le social-libéralisme. Il y a toujours eu deux courants au sein du Parti Socialiste : le courant s’appuyant sur certaines organisations syndicales, les organisations mutualistes et les mouvements émancipateurs, et le courant social modéré s’appuyant sur les acteurs de l’économie, l’économie de marché, les positions atlantistes ou européennes. En gros un courant social-démocrate et un courant social-libéral. Avec le glissement de l’échiquier politique français vers la droite et l’extrême-droite, avec le nationalisme économique développé par Trump, avec les décisions de la Commission Européenne, c’est malheureusement le courant social-libéral qui prend le dessus au sein du PS : accompagnement de la politique libérale Lecornu, compromis avec les macronistes, alignement sur les politiques sécuritaires et militaires, stigmatisation d’une partie des forces de gauche, etc…Le PS s’éloigne des rives populaires qui ont pourtant besoin de renforcer leurs digues contre la droite extrême. Il prend une lourde et dangereuse voie libérale. Pour masquer cette orientation et tenter de resserrer ses propres rangs, il fait ce qu’il a toujours fait : désigner un adversaire, hier le PCF, aujourd’hui les Insoumis.

  2. carlos_H le 25 mars 2026 à 08:31

    Votre papier Catherine démonte le mythe, mais il manque la conclusion : les 35 h ne sauvent rien… qui s’appuient sur des exonérations patronales, une flexibilité accrue (annualisation, etc…), un hôpital sous tension, et en parallèle des privatisations records!
    Donc non, Jospin, ce n’était pas “la gauche qui agit”, c’était déjà la gauche qui se saborde… celle de la gauche de gouvernement, une gauche qui gouverne donc à droite! La vraie question finalement après ce retour dans le passé c’est pourquoi on continue de classer le PS à gauche ???? Surtout à l’heure où le PS lui n’hésite plus à adopter la même qualification « droitiere » d' »extrême gauche » à l’encontre de LFI !!!

    Son positionnement « centriste » sur les dossiers sociaux et économiques était déjà annoncé il y a bien longtemps et c’est précisément sur lui, et non sur la posture liberale quant aux dossiers « sociétaux » qu’on peut évaluer à quel point le PS est éloigné de ce qui fait l’essence de la gauche : la volonté reelle de transformation sociale !!!

    Ca fait bien longtemps que le PS « a quitté les rives de la gauche « … alors pourquoi continuer cette comédie délétère qui oblige des projets antagonistes a chercher un compromis là où il est impossible??? Car enfin, il n’y a pas 2 gauches irréconciliables!!! Il y a la gauche et la droite… Le centre etant ni de gauche… ni de gauche soit entendu!

    Il faut que la « gauche » se reprenne… et le PS n’en fait pas partie.

  3. Renaud Bernard le 25 mars 2026 à 18:40

    Il était de cette génération de socialistes qui ont compris que le capitalisme ne disparaîtrait pas. Il devait cette prise de conscience à son intelligence, qui sut prendre le pas sur ce qu’auraient pu lui dicter ses choix idéologiques initiaux. Il a su ainsi penser contre lui-même. Tout le monde n’en est pas capable.

  4. Michel Davesnes le 27 mars 2026 à 15:25

    Je n’oublie pas que Josin est celui qui a ouvert les portes du FN au second tour de la présidentielle. Avec son « mon programme n’est pas socialiste », il a perdu les quelques voix de gauche qui lui auraient permis d’être au second tour. Incroyable erreur de débutant : il a fait une campagne de second tour au premier tour. Dans une élection au scrutin majoritaire à 2 tours, on rassemble son camp au premier tour et on élargit au second.

  5. Michel Davesnes le 27 mars 2026 à 15:30

    Je n’oublie pas non plus que les 35 heures à la sauce Aubry-Jospin ont été catastrophiques dans les petites boîtes, où il n’y avait pas de syndicat pour négocier. D’une part, les patrons ont obtenu des concessions en échange, comme la flexibilité. Et en prime, dans bien des cas on est revenu en pratique sur les 35 heures au prétexte des difficultés de l’entreprise (sans revenir bien sûr sur la flexibilité).

  6. Rigolo le 28 mars 2026 à 08:07

    Bientôt 3500 milliards de dettes grâce à qui ? Et on continue la même politique. Alors les éloges aux grands stratèges du passé ce n’est que du vent qui disperse la poussiére .

    • Lionel Mutzenberg le 31 mars 2026 à 10:37

      Je souscris à vos commentaires. Lionel Jospin c’est la preuve par neuf pour démontrer comment un homme de gauche, en 1981, s’est éloigné de ce qu’il était, sous les ors de la République qui lui a donné un niveau de vie ne lui permettant plus de comprendre le peuple qui l’avait élu.
      Le PS n’est pas, n’a jamais été, un parti de gauche, c’est un parti centriste, cet extrème centre si bien décrit par Pierre Cerna dans son livre – L’extrème Centre ou le Poison Français.
      Le PS est un parti social démocrate, devenu Parti Socialiste à Epinay afin de faire oublier son passé, celui là même qui lui fit condamnés les députés PC français en 1939, et qui laissa l’extrème droite arriver au pouvoir en Allemagne en1933, et quelques temps après, chez nous ,en France – lire les Irresponsables de Johann Chapoutot –
      Cette caste élitiste de petits bourgeois n’a d’autres intérêts que les siens; chez les électeurs, peut être pas tous, bien que le gros des troupes ait voté Macron, et revoté Macron, cherchant un nouveau candidat centriste idéal, Glucksmann, Hollande….bref, celui qui ne mettra pas en danger leurs propres privilèges, promettant, une fois encore, de donné de la brioche d’hier, au femmes et aux hommes qui demandent du pain.
      Jospin porte, avec Hollande, la défaite de la gauche, la remise en cause de l’idéal de gauche, c’est Jean Luc Mélenchon, LFI, et leur programme, qui font renaitre l’espoir, les banlieues revotent, il était temps, l’abstention ne sert que nos adversaires, les droites, elles, votent quelque soit le candidat, ou la candidate, dès l’instant qu’ils s’engagent à préserver leurs privilèges.
      Le PS, c’est un peu notre bourgeoisie de 1789 qui veut exclure la monarchie avec des discours sur la question sociale, pour s’emparer du pouvoir, et faire aussi pire que les Ci-Devant.

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