Le prix de l’éviction
Un rapport publié cette semaine montre que les hommes noirs et arabes sont soumis à l’excès aux contrôles policiers, aux amendes et aux dettes. Une expérience de masse d’un État qui ne protège plus mais qui menace. Un danger pour notre démocratie.
Les travaux universitaires, les associations, le défenseur des droits et même certaines décisions de justice ont établi une réalité simple : les jeunes hommes noirs et arabes ont davantage de chances d’être contrôlés que le reste de la population. Le rapport publié cette semaine par Human Rights Watch, (Re)Claim et la Maison communautaire pour un développement solidaire en décrit certaines conséquences. Aux contrôles s’ajoutent des amendes : pour tapage, dépôt de déchets, crachat sur la voie publique ou autres atteintes à la tranquillité publique… Des infractions souvent constatées sans témoin, contestées parfois mais difficiles à remettre en cause.
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L’accumulation est vertigineuse : plusieurs milliers voire des dizaines de milliers d’euros pour certains jeunes avant même leur majorité, comme l’avait raconté Basta!. Ces amendes ne pleuvent pas par hasard. Depuis 2016, à la suite de la loi « justice du XXIè siècle », il est fait le choix d’étendre « les procédures simplifiées » au nom de l’efficacité. Les pouvoirs de verbalisation ont été élargis au fil des années pour désengorger les tribunaux, simplifier les procédures, sanctionner rapidement. Au nom de l’efficacité, l’État multiplie les procédures simplifiées, affaiblit les droits de la défense, réduit les possibilités de recours.
L’amende, cette peine administrative, ne conduit pas en prison mais à l’endettement. Pour éviter les saisies, certains jeunes quittent leur emploi, d’autres ferment leur compte bancaire ou travaillent illégalement. La dette devient un mécanisme de relégation qui enferme dans la précarité ceux qu’elle prétend « responsabiliser ». Ces amendes ne servent pas seulement à sanctionner des comportements mais à gérer des populations. La défenseure des droits parle d’une « politique institutionnelle d’éviction ». Le rapport publié aujourd’hui lui donne un contenu concret : il ne s’agit plus seulement de contrôler mais, sur des bases racistes, de décourager la présence de jeunes, de jeunes hommes, dans l’espace public.
La République peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ?
En mars dernier, la justice avait estimé que l’intention d’homicide ne pouvait être retenue contre le policier ayant tué Nahel. Une décision qui vient d’être annulée par la Cour de cassation. Les faits sont d’une autre gravité mais les amendes décrites par ce rapport et la mort de Nahel racontent une même histoire politique : celle d’une institution policière qui rencontre la jeunesse populaire presque exclusivement sous la forme du contrôle, de la sanction ou de la contrainte. Pour ces jeunes hommes noirs et arabes, l’État apparaît moins comme une protection que comme une présence qui surveille et qui les menace ; non pas un État qui protège, éduque ou émancipe, mais un État qui contrôle, verbalise, sanctionne et parfois tue.
Dans ces conditions, la République peut-elle durablement prétendre à l’égalité ? Peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ? Longtemps, une grande partie de la gauche a considéré les violences policières, les contrôles discriminatoires ou les abus de pouvoir comme des « bavures » exceptionnelles. La France insoumise en a fait une question politique. Beaucoup ont jugé cette stratégie électoraliste, vouée aux marges. Les faits leur donnent tort. Parce que cela concerne le sens de notre société, LFI tire un crédit politique de cet engagement.
Derrière la question des relations entre la police et la jeunesse populaire se cache une question essentielle : qui bénéficie de la protection de l’État et qui fait l’objet de sa surveillance ? La question policière n’est plus une question technique mais une question démocratique devenue centrale.
Une démocratie ne devrait pas accepter que des adolescents entrent dans l’âge adulte avec plusieurs milliers d’euros de dettes contractées auprès de l’État et le sentiment d’avoir été désignés comme suspects avant même d’être considérés comme des citoyens. À force de traiter certains jeunes hommes noirs et arabes comme un problème à gérer, on fabrique de la défiance, de l’exclusion et une citoyenneté à deux vitesses. Bref, on détruit la démocratie et la République.