Le fond de l’air est-il rouge ou brun ?

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L’historien Patrick Boucheron alerte sur le risque autoritaire. Les mobilisations témoignent d’un désir profond de réinvention politique. Les partis et les candidats doivent en prendre acte.

L’historien Patrick Boucheron a donné un long entretien à Libération ce samedi dans lequel il décrit une situation pleine d’ambivalence mais, prévient-il, « le fond de l’air n’est pas rouge, il est brun ». C’est peu de dire que cet entretien a fait réagir. Comme souvent, un intellectuel qui s’avance sur le terrain des analyses politiques est sommé de « rassurer Billancourt ». Mais qui est-il pour nous donner le bourdon ?


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Il est vrai qu’au même moment, par centaines de milliers, adultes et jeunes sont descendus dans la rue. Bravant l’interdit à Marseille, ridiculisant le rejet vers la périphérie des manifestations, prenant sa quote-part de gaz lacrymogène, ils sont venus dire… tout. Il n’y a pas une revendication qui domine. Il y a l’humour sur toutes les pancartes en carton ; elles disent le désir d’avenir et de vie. Ce jeudi 5 novembre, on s’attend encore à une très grosse mobilisation à l’appel de l’ensemble des syndicats. Si on écoute ce qui se dit dans les cortèges et que rapporte la presse, il est question de droit de manifester et d’inquiétude pour la démocratie, il se revendique de meilleurs salaires et des conditions d’études normales. Il y est question de climat, de racisme et d’IA.

Ces rassemblements ont quelque chose d’incongru à quelques mois d’une élection présidentielle censée débattre et arbitrer les orientations du pays. Aujourd’hui, on est loin du compte : tous les partis politiques sont à la ramasse et personne ne croit qu’un bulletin dans l’urne va tout régler. La très profonde réinvention politique, inévitable depuis l’effondrement des alternatives de gauche – communiste et socialiste – sans cesse ajournée par les partis, s’avance. Le mouvement n’est pas que français. Les échecs du communisme, du tiers-mondisme et de la social-démocratie ont affecté le monde entier. Dans les années 2010, on a vu de premiers pas vers une profonde refonte du politique. Le mouvement des places, du Caire à New York en passant par Damas et Madrid, en ont été des signaux éblouissants mais battus. L’histoire reprend. Elle s’écrit à Milan, à Paris, à Madrid, à New Delhi, à Katmandou… Cette réinvention du politique, dans ses contenus et dans ses formes, prendra du temps.

Le bon accueil réservé aux élus LFI et à Mélenchon dans les cortèges ne signe pas une délégation. Il ne valide pas les « avant-gardes » menées par des têtes pensantes ou des têtes brûlées. Il reste tout à faire, avec tout le monde.

Patrick Boucheron ne dit pas le contraire. Et il voit juste. Il n’est pas prophète de malheur, il est un historien. Jusqu’où ira ce mouvement de profonde réinvention politique ? Il redémarre, mais il n’est ni mûr, ni abouti. La France insoumise a su voir, parmi les premiers, cette crise profonde de la politique et de l’alternative. Elle a travaillé, seule force politique à gauche, à y répondre. Mais elle doit se convaincre qu’elle n’y répondra pas seule. Le bon accueil réservé à ses élus et à Jean-Luc Mélenchon dans les cortèges ne signe pas une délégation. Il ne valide pas les « avant-gardes » menées par des têtes pensantes ou des têtes brûlées. Il reste tout à faire, avec tout le monde.

Un candidat ne peut prétendre détenir la solution. Le plus qu’il puisse faire, et c’est beaucoup, c’est d’offrir du temps à ce moment de refondation et donc de faire appel à la dynamique et à la créativité en cours. Il peut s’en nourrir, pas s’y substituer. Il ne peut vouloir rallier les uns puis les autres derrière son panache blanc. 

Il faut prendre la mesure de cet entre-deux dans lequel la peur du vide, liée aussi à l’absence d’alternative solide à gauche, peut conduire au pire. C’est, à ce jour, ce qui se profile. Si on prend au sérieux le mouvement politique en cours, il faut s’ouvrir en grand sur tout, fond et forme. Pas facile. What else ?

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2 commentaires

  1. Marc le 2 novembre 2026 à 14:19

    Bonjour,
    Je reprends les mots de Catherine : « Les échecs du communisme, du tiers-mondisme et de la social-démocratie ont affecté le monde entier. »
    Oui, parce que ce que n’avaient pas prévu tous les apôtres de changements progressistes, c’est la force du capitalisme et les faiblesses de l’Homme et de l’âme humaine : les capacités intellectuelles des penseurs du capitalisme à « profiter de chaque crise pour se renouveler, se restructurer et profiter de la dite crise pour se renforcer en supprimant celles et ceux qui, justement, n’auraient pas pu en profiter (beaucoup de documentation et de films, notamment américains, ont été produits sur cela au sujet de la crise des subprimes de 2007-2008).
    En face, les humains, même les plus progressistes, qui veulent agir sont, soit supprimés, soit vaincus aux élections, soit decridibilises.
    On peut supposer, espérer la fin (progressive, très progressive-toute transformation de la société est très progressive) du capitalisme,…mais quand ? Personne ne peut le dire.
    Regardons l’Histoire. J’espère que Patrick Boucheron ne me contredira pas : les historiens datent les prémisses du capitalisme au moment de la Renaissance, avec, notamment, le développement des banques dans l’actuelle Hollande et en Italie, plus précisément à Florence, en lien avec les grandes découvertes (et leurs financement), le développement du commerce du Triangle (Europe, Afrique, Amérique).
    Donc, le Capitalisme a environ 500 ans.
    Les développements humains ont suivi grâce aux luttes. Mais, fondamentalement, le Capitalisme n’a jamais été aussi puissant : que ce soit, sous forme plus ou moins démocratique ou autoritaire.
    Et les humains, dans cette histoire ?
    Dès qu’on leur promet argent, pouvoir, sexe, ils oublient tout le reste.

  2. Denis Franck le 2 novembre 2026 à 14:21

    Toutes les enquêtes, y compris auprès des « pas fachos » qui votent RN, montrent que la culture dominante est une culture de gauche. La libération des mœurs n’est un problème que chez les militants et responsables de droite et extrême-droite, le soucis essentiel est socioéconomique et non les thèmes classiques de la droite. Ces électeurs sont assez généralement « pas racistes ». En dehors de la classe politique, la question de l’ordre est secondaire et conjoncturelle suite au 17 octobre. Les politiques libérales, l’abandon des Services Publics, sont assez largement condamnés.
    Les politiques, à gauche, n’ont toujours pas compris pourquoi tant de gens votent RN malgré les condamnations, l’indigence du programme et de beaucoup de députés. Pourquoi ce sont des électeurs « teflon ». Et pourquoi les programmes des gauches « n’impriment pas ».
    Nous sommes bien dans un « entre-deux », entre deux périodes de notre monde occidental, la « mondialisation heureuse » se meurt dans un chaos économique, écologique et géopolitique. Pourquoi est-ce si difficile pour les gauches de prôner l’essentiel dans ce chaos : l’affirmation d’un Etat-Protecteur ? Pas seulement pour les plus fragiles, les plus démunis, mais pour… les 90% ! Comme si rien ne devait changer dans la lutte des classes, comme si les militants s’accrochaient à leur schémas idéologiques des siècles précédents. Pablo nous fait justement remarquer la prégnance du masculinisme des militants gorgés de « force et courage ». Le maitre-mot de protection reste sauf exceptions hors de ce champ alors qu’il devrait constituer le noyau de l’introuvable nouveau récit du mouvement social qui va devoir choisir le bouclier plutôt que le glaive.

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