IA : le débat ne fait que commencer

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À Marseille, les principaux partis ont débattu de l’intelligence artificielle. Souveraineté, régulation, data centers, investissements… des débats et des blancs.

Plus de la moitié des Français utilisent l’intelligence artificielle (IA) régulièrement mais elle les inquiète. Les politiques commencent à s’en saisir. Ils ont énoncé des visions communes : l’IA est une opportunité mais elle comporte des risques. On ne peut s’en passer et il faut investir et former, être compétitif autant que souverain. Différence quand même entre gauche et droite : il faut réguler davantage ou laisser les entrepreneurs travailler.


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Olivier Faure a proposé de réfléchir à l’IA comme on l’a fait pour le climat : une expertise scientifique internationale, à l’image du GIEC, des rendez-vous internationaux type COP permettant de fixer des règles communes et une autorité capable d’évaluer les risques des systèmes d’IA. Manuel Bompard a, lui aussi, insisté sur la nécessité d’organiser une régulation internationale et dénoncé le fait que la France ne participe pas au groupe de travail de l’ONU qui réunit d’ores et déjà une vingtaine de pays.

Qui évalue les IA ? Qui mesure leurs performances et établit leurs limites ? Qui décide qu’un système est acceptable dans un hôpital, une école, une administration ou une entreprise ? Pour les médicaments, un organisme indépendant évalue les risques et les bénéfices avant toute mise sur le marché. L’IA devrait, elle aussi, être soumise à une expertise extérieure à l’échelle française, européenne, mais aussi internationale.

Les gains de productivité promis par l’IA sont à la fois angoissants et enthousiasmants. À qui bénéficieront-ils ? Seront-ils transformés en profits au bénéfice des plus riches et en suppressions d’emplois ou permettront-ils de réduire le temps de travail et de nous libérer du temps ? La représentante de Reconquête Sarah Knafo n’hésite pas : elle voit dans l’IA la possibilité de supprimer 800 000 fonctionnaires et de remplacer certaines tâches humaines du soin, surtout quand elles sont effectuées par des personnes étrangères.

Le débat marseillais a beaucoup tourné autour de la souveraineté nationale. Mais est-ce si pertinent ? Les données pour entraîner les algorithmes viennent du monde entier : c’est le gigantisme autant que l’extraterritorialité des géants américains ou chinois qui leur permettent d’avoir des données en quantité pour entraîner leurs algorithmes.

L’électricité et les centres de données sont le socle matériel de l’IA. La France dispose de la première ; les responsables politiques ont compris l’importance des seconds. Mais pour quels projets ? Olivier Faure souligne le coût environnemental des data centers, Manuel Bompard et Xavier Bertrand invoquent la souveraineté. Celle-ci signifie-t-elle la même chose pour eux et pour le RN Alexandre Loubet ? Le mot souveraineté est utilisé par tous, mais masque des choix opposés : accueillir les géants américains ou vouloir s’en affranchir.

Surtout, la souveraineté numérique dépasse la propriété et le financement des serveurs : qui conçoit et possède les algorithmes et les modèles ? Héberger l’IA des autres ne suffit pas à maîtriser la sienne. Malgré sa dépendance matérielle, notamment pour les puces, la France possède des atouts essentiels : l’électricité, le savoir-faire et la recherche. Les mobiliser suppose une ambition industrielle et, comme le souligne justement Manuel Bompard, une planification économique.

Quels pourraient être les autres objectifs de la puissance publique ? Française ou européenne ? Accompagner le développement d’une IA française, valoriser Mistral (licorne française rachetée par un fonds hollandais) pour rivaliser avec les géants américains ? Promouvoir une infrastructure publique ? Financer une recherche fondamentale puissante ? Favoriser les solutions open source comme en Chine ? Créer des systèmes souverains pour les administrations et les hôpitaux ? Les réponses entendues à Marseille restent largement ouvertes.

Le RN Alexandre Loubet a défendu l’idée de se spécialiser dans les secteurs où la France dispose d’atouts, comme la robotique. Manuel Bompard a insisté sur l’investissement public, la planification et la recherche susceptibles de produire les prochaines ruptures technologiques comme le quantique. Pour les débatteurs, la souveraineté peut consister à choisir ses domaines. Suggestion : imaginer une politique scientifique de long terme fondée sur un grand organisme public consacré à l’IA à l’image de ce qu’a été le CEA pour le nucléaire.

Le débat marseillais a beaucoup tourné autour de la souveraineté nationale. Mais est-ce si pertinent ? Les données pour entraîner les algorithmes viennent du monde entier : c’est le gigantisme autant que l’extraterritorialité des géants américains ou chinois qui leur permettent d’avoir des données en quantité pour entraîner leurs algorithmes.

Dernier point non débattu bien que préoccupant : que fait l’IA à nos cerveaux, à notre vivre-ensemble ? Comme en avaient débattu dans Regards les mathématiciens Loucas Pillaud-Vivien et Cédric Villani, notre utilisation de l’IA est exponentielle et transforme notre société comme nos perceptions. Dans un monde de profits et de compétition, où les vents d’extrême droite soufflent fort, le contrôle de cette nouvelle technologie est une perspective angoissante. Encore un chantier devant nous.

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3 commentaires

  1. Lafleur le 29 septembre 2026 à 11:27

    Merci Pablo pour cette réflexion très utile sur le débat marseillais. Je partage beaucoup de tes interrogations, notamment sur la souveraineté numérique, les data centers, la recherche, les infrastructures, les gains de productivité et surtout la question décisive : à qui bénéficieront-ils ?

    Je pense toutefois qu’il y a une nuance importante à apporter, qui touche à ce qui distingue notre approche au PCF de celle des autres formations présentes à Marseille. Beaucoup posent essentiellement la question de la régulation de l’IA : comment encadrer les géants du numérique, évaluer les risques, fixer des normes, protéger les données ? Ces questions sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas à notre sens.

    Fabien Roussel formule une question beaucoup plus fondamentale : « L’IA sera avec nous si elle est à nous. » Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de réglementer les usages d’une technologie produite par le capital, mais de maîtriser collectivement les forces productives nouvelles. D’où des propositions concrètes : pôle public du numérique, planification de la révolution numérique, recherche publique, maîtrise de la chaîne allant des semi-conducteurs aux modèles d’IA, infrastructures publiques, développement de l’open source, systèmes souverains pour les services publics et droit de regard des salariés sur les usages de l’IA dans l’entreprise.

    La contribution du camarade de Toulon au 40e congrès, consacrée à « l’automatisation, l’intelligence artificielle et l’avenir du travail », me paraît également très importante. Elle pose la question de ce que deviennent les gains de productivité : licenciements, intensification et précarisation du travail sous domination capitaliste, ou réduction du temps de travail, maintien des salaires et libération du temps humain dans une logique de progrès social ?

    C’est là que notre raisonnement marxiste me semble apporter quelque chose de spécifique.

    L’IA n’est ni bonne ni mauvaise en soi : elle constitue une force productive nouvelle. La question décisive est donc celle des rapports de production dans lesquels cette force productive est développée et utilisée. Le même progrès technologique peut servir l’accumulation du capital ou devenir un formidable moyen de réduire le travail contraint et d’accroître les capacités humaines. Notre enjeu n’est donc pas seulement « qui régule l’IA ? », mais « qui la possède, qui la contrôle, qui décide de ses usages et qui bénéficie des gains de productivité ? ». C’est le passage de la régulation à la maîtrise sociale, et de la consultation des salariés à leur pouvoir réel d’intervention et de décision.

    C’est aussi pourquoi la souveraineté numérique ne peut être réduite à faire émerger quelques champions français capables de concurrencer les géants américains ou chinois. Il s’agit de disposer collectivement des capacités scientifiques, industrielles, énergétiques, numériques et humaines nécessaires à notre indépendance, tout en les inscrivant dans la coopération internationale.

    Je trouve donc que l’IA pourrait devenir un excellent terrain pour concrétiser notre « communisme de conquête » : faire des gains de productivité non pas une source supplémentaire de profits et de chômage, mais une conquête sociale — moins de travail contraint, davantage de temps libre, de culture, de services publics, de démocratie et de maîtrise collective de notre avenir. Merci encore pour ton texte, qui ouvre justement ce débat. Il me semble que nous avons là un chantier important pour le Parti.

    Le PCF n’a pas été invité à Marseille. Le débat organisé au Stade-Vélodrome dans le cadre d’Artificial Intelligence Marseille réunissait, sur la première table :
    * Olivier Faure pour le PS ;
    * Manuel Bompard pour LFI ;
    * Xavier Bertrand pour LR ;
    * Alexandre Loubet pour le RN ;
    * Sarah Knafo pour Reconquête.

    Une seconde table réunissait Laurent Marcangeli pour Horizons, Paul Midy pour Renaissance et David Cormand pour Les Écologistes.

    C’est d’autant plus dommage que Fabien Roussel venait de publier, en juin 2026, une tribune très substantielle sur l’IA:
    https://numeriques.pcf.fr/fabien-roussel-lia-sera-avec-nous-si-elle-est-a-nous/

    La formule de Fabien Roussel est particulièrement claire : « L’IA sera “avec nous” si elle est “à nous”. » Ce n’est pas simplement une formule sur la régulation. Roussel pose explicitement la question de l’appropriation sociale des moyens de production numériques.

    Il propose notamment :
    * une planification de la révolution numérique ;
    * une appropriation publique et sociale des moyens de production ;
    * un pôle public du numérique ;
    * une recherche publique correctement financée ;
    * une industrie française capable de maîtriser les matériels et infrastructures ;
    * la maîtrise de l’ensemble de la chaîne, des semi-conducteurs aux modèles d’IA ;
    * un droit de regard des salariés sur les usages de l’IA dans les entreprises ;
    * une formation massive des enseignants ;
    * la maîtrise écologique de l’IA ;
    * une coopération internationale et européenne ;
    * une gouvernance démocratique mondiale des technologies.
    Et Roussel formule explicitement le problème en termes de classe : dans les mains du capital privé, l’IA constitue une menace ; dans les mains du peuple, elle peut devenir un outil du progrès social. C’est donc beaucoup plus qu’une simple politique de « régulation » que propose la gauche non PCF, LFI compris par la voix de Bompard.

  2. lemasseur le 29 septembre 2026 à 11:40

    Le plus frappant est qu’aucun des partis, aucun des responsables politiques que vous citez, ne met en cause l’existence même de l’IA présentée à l’instar du réchauffement climatique comme un phénomène quasi naturel face auquel nous n’aurions d’autre alternative que « l’adaptation ».

    Il y a là a minima un abandon de tout recul, toute réflexion.J’y vois une soumission absolue des intelligences au narratif des géants de la tech qui décident seuls de ce que l’Humanité sera, à savoir une matière première à exploiter. Car l’IA au sens propre se sert de l’humain comme d’une matière première pour « extraire de la valeur », et cela ne les choque pas plus que ça.

    Le capitalisme épuise les ressources et lorsque plus rien n’est à extraire dans les sols il se tourne vers les cerveaux disponibles. Il est incompréhensible que ce paradigme passe comme cela sans discussion, et ce en particulier à gauche.
    L’IA est une horreur à peu près complète:

    Son coût est stratosphérique, son développement se paye sur les intérêts des dettes souveraines, elle nécessite des quantités phénoménales d’eau pour l’extraction des minéraux et le refroidissement des centres de données, des quantités stratosphériques d’énergie pour fonctionner (l’énergie est notre avenir, économisons-là! mdr), elle concentre comme jamais le pouvoir entre quelques mains, offre des possibilités infernales de surveillances généralisée, abrutie potentiellement ses utilisateurs, détruit des emplois par porte-containers et est porteuse d’une catastrophe financière d’envergure biblique. Il y en a un peu plus, je vous le mets?

    Que la gauche gobe ça sans sourciller est une honte, que LFI se contente de réfléchir à comment on peut faire avec, dit tout de l’abandon de tout esprit critique. Soyons clairs: Si l’on est anti-capitaliste on ne peut qu’être en farouche opposition au développement massif de cette chose qui est bien plus qu’une technologie, un modèle de société.

    Il est ahurissant que l’on se jette là-dedans sans sourciller alors que nos sociétés déjà numérisées aux forceps craquent de partout, que le chômage explose avec la précarité, que l’on ne sait pas si on aura de l’eau l’été prochain. Je suis désespéré de ce suivisme béat et de l’absence de tout esprit combatif.
    Car enfin, depuis quand en « démocratie » impose t-on des choix fondamentaux au peuple sans même faire semblant de le consulter? (euh? 2005 me susurre t-on dans l’oreille)

    Honte à la gauche.

    • Lafleur le 29 septembre 2026 à 15:15

      Cher Lemasseur,

      Je comprends votre inquiétude et je partage une bonne partie de vos alertes : emprise des géants de la tech, captation des données et des œuvres, consommation d’énergie et d’eau, surveillance, destruction ou transformation des emplois, concentration du pouvoir et appropriation privée des gains de productivité.

      Mais je pense qu’il faut aller un cran plus loin. Pour moi, le problème n’est pas l’IA en elle-même, mais le rapport social dans lequel cette force productive est développée. La rejeter en bloc risquerait de confondre la technologie avec l’usage capitaliste qui en est fait. Le véritable enjeu est : qui la possède, qui la contrôle et à quelles fins ?

      C’est justement ce que propose Fabien Roussel avec cette formule : « L’IA sera avec nous si elle est à nous. » Pôle public du numérique, recherche publique, planification, maîtrise de la chaîne industrielle, infrastructures publiques, open source, systèmes souverains pour les services publics et pouvoir de regard des salariés : nous sommes ici dans une logique qui dépasse largement la simple régulation réformiste ou l’orientation libérale.

      Et il faut aussi regarder le travail de notre camarade Pierre Ouzoulias. Sa proposition sur l’utilisation des œuvres par les systèmes d’IA pose concrètement la question de l’appropriation de la valeur créée par le travail humain et culturel. Il ne s’agit pas seulement de demander aux plateformes de respecter quelques règles : il faut modifier le rapport de forces entre ceux qui produisent et ceux qui captent. C’est là que le socialisme me paraît apporter une réponse dialectique. Il peut conserver les potentialités extraordinaires de l’IA — gains de productivité, recherche, médecine, industrie, réduction des tâches pénibles — tout en socialisant les gains et en maîtrisant ses contradictions : emploi, temps de travail, écologie, données, libertés, consommation d’énergie et concentration du pouvoir. Le capitalisme transforme une force productive potentiellement libératrice en instrument d’accumulation. Le socialisme peut chercher à transformer cette même force productive en temps libéré, en progrès des services publics, en développement humain et en maîtrise collective de notre rapport au vivant.

      Je vous rejoins donc sur un point essentiel : nous ne devons pas laisser les géants de la tech décider seuls de l’avenir. Mais notre réponse pour les communistes et donc le PCF ne peut pas être seulement « non à l’IA ». Elle doit être : « oui au progrès scientifique, mais sous maîtrise sociale, démocratique et écologique ». C’est précisément, à mes yeux, le sens d’un communisme de conquête.

      Et sur la question du travail que vous soulevez avec force, il est intéressant de rappeler que ce débat a justement été porté au sein du PCF lors de la préparation de notre 40e congrès. Le camarade Maxime Fuhry, de la section de Toulon, a consacré une contribution à « l’automatisation, l’intelligence artificielle et l’avenir du travail ». Il y pose notamment la question essentielle de ce que deviennent les gains de productivité : doivent-ils servir aux suppressions d’emplois et à l’accumulation du capital, ou permettre de réduire le temps de travail, sans diminution des salaires, et de libérer du temps pour les activités humaines ?

      Cela rejoint finalement votre inquiétude, mais avec une autre perspective : il ne s’agit pas de nier les potentialités de l’IA, mais de faire en sorte que les gains issus de cette nouvelle force productive deviennent une conquête sociale plutôt qu’une nouvelle source de profits et de domination.

      C’est bien l’une des questions que nous devons aujourd’hui prendre à bras-le-corps.

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