GAFAM ou pas, l’IA ne pousse pas dans les nuages
Mélenchon veut maîtriser l’intelligence artificielle. Glucksmann veut que l’Europe ne rate pas la révolution de l’IA. Mais pour construire notre souveraineté numérique, il faut construire des data centers. Or attention, aux États-Unis, certains commencent à se révolter contre les coûts de l’IA.
Il y a un moment où la politique technologique cesse d’être théorique. C’est le moment où il faut couler le béton. On peut discuter pendant des heures de l’intelligence artificielle, de ses promesses pour la médecine, l’industrie, l’éducation ou la recherche autant que de ses conséquences néfastes sur nos démocraties, nos emplois et nos cerveaux. On peut expliquer qu’il serait suicidaire pour la France et l’Europe de laisser les États-Unis et la Chine prendre seuls le contrôle de cette révolution. On peut vouloir des modèles européens, des infrastructures souveraines, des capacités de calcul nationales ou européennes. Mais une intelligence artificielle ne flotte pas dans les airs. Elle tourne dans des infrastructures physiques. Et ces bâtiments consomment de l’électricité, de l’eau et du foncier. C’est un paradoxe auquel se heurtent aujourd’hui, chacun à leur manière, ceux qui portent les discours les plus ambitieux sur la souveraineté technologique.
Pour alimenter l’IA, il faut des centres de données. Beaucoup. Et c’est là que le débat devient écologiquement et politiquement beaucoup plus compliqué. Car il ne suffit pas de dire que notre électricité est décarbonée. Il faut encore savoir quelle quantité d’électricité nous sommes prêts à lui consacrer, au détriment de quels autres usages. Il faut savoir où installer les centres de données, quelle eau leur fournir, quels terrains leur réserver, quels réseaux électriques construire et qui financera ces investissements. La question n’est donc plus seulement : sommes-nous pour ou contre l’intelligence artificielle ? mais qu’acceptons-nous de mobiliser pour la faire fonctionner ?
Les débats en cours aux États-Unis sont éclairants : à l’approche des élections de mi-mandat, les data centers sont devenus un sujet explosif. Des habitants se mobilisent contre des projets qu’ils jugent trop gourmands en électricité et en eau, trop bruyants ou trop consommateurs de terres. Trump a pourtant permis la construction de mini centrales nucléaires pour les alimenter. Mais ça ne sera pas suffisant : il faudra aussi des centrales à charbon. Le mouvement d’opposition à ces data centers s’étoffe depuis quelques mois et traverse les partis : des électeurs démocrates comme républicains contestent des installations qu’on leur présente pourtant comme indispensables à la nouvelle économie. Plusieurs États commencent à suspendre ou encadrer davantage leur développement… un phénomène suffisamment important pour mettre en difficulté le récit triomphant de la Silicon Valley.
Finalement, les Étasuniens découvrent une chose assez simple : on ne vit pas dans le cloud. On vit avec une facture d’électricité. On boit de l’eau. On habite près de terrains que l’on artificialise. On voit des lignes électriques et des transformateurs arriver. Et on se demande pourquoi une entreprise qui vaut des milliards devrait avoir accès prioritaire aux ressources locales au nom de la révolution technologique.
Donald Trump répond par la fuite en avant. Ceux qui refusent les data centers seraient condamnés à devenir « réacs et pauvres ». Sa logique est limpide : construisez, sinon la Chine gagnera. Mais cette logique rencontre une résistance jusque dans son propre camp. Et c’est ici que la gauche française doit être exigeante avec elle-même. Elle a raison de vouloir la souveraineté numérique de la France et de l’Europe. Mais quelle souveraineté ? Une souveraineté qui consisterait à remplacer les data centers américains par des data centers français, sans rien changer du modèle économique et écologique ? Une souveraineté qui consisterait à construire toujours plus de capacités de calcul, puis demander aux citoyens de s’adapter à la consommation énergétique ? Ou une souveraineté qui commencerait par décider démocratiquement quels usages de l’IA méritent d’être développés, quelles infrastructures sont nécessaires et quelles limites écologiques leur imposer ?
L’Europe doit développer ses propres modèles d’IA et refuser de considérer a priori légitime toute demande supplémentaire de calcul. Allons plus loin : avons-nous besoin d’une IA toujours plus puissante pour tous les usages ? Plus encore, que veut dire être compétitif en matière d’IA si l’IA tue la planète autant qu’elle ramollit nos cerveaux ? Il y a une différence considérable entre utiliser un modèle d’IA pour accélérer une recherche médicale et utiliser des milliards de milliards de paramètres pour générer à la chaîne contenus publicitaires, fake news et vidéos de charmants chatons. Tout n’a pas la même valeur ni ne mérite la même quantité d’énergie.
Il y a aussi une difficulté politique : nous voulons apporter une réponse démocratique à l’IA, mais il est difficile de la penser à la seule échelle française ou même européenne quand les pays qui en font aujourd’hui les champions (États-Unis et Chine en tête) se soucient peu de cette exigence. Il faut donc faire de la démocratie face à l’IA une question universelle. Et les mobilisations qui commencent aux États-Unis contre les data centers offrent peut-être un point de départ.
Le risque, enfin, serait de reproduire, dans le numérique, l’erreur productiviste : considérer que parce qu’une technologie est stratégique, toute infrastructure nécessaire à son développement doit être soutenue. La transition écologique nous a appris l’inverse : dans le monde fini, la politique industrielle ne peut se contenter de produire davantage. Elle doit débattre et décider quoi produire, comment, pour qui et avec quelles ressources. L’IA ne doit pas échapper à ces exigences.