Faut-il légaliser l’amitié ?
Clémence Guetté, la députée insoumise du Val de Marne, a fait en janvier une étonnante proposition de loi qui vise à donner un cadre institutionnel à l’amitié, qu’elle double avec un livre sorti en cette rentrée. En reprenant des réflexions plus anciennes, notamment des féministes, c’est l’occasion de se demander ce qui se joue dans l’institutionnalisation du social.
N.B. : cet article a été rédigé en mai dernier, avant la parution du livre de Clémence Guetté, Pour une politique de l’amitié aux éditions La Découverte.
À l’issue d’un colloque, la députée LFI Clémence Guetté a déposé une proposition de loi qui reconnaît juridiquement certaines pratiques amicales et leur octroie des droits : droits pour les proches aidants, congés pour deuil étendus aux amis, facilitation des transmissions hors cadre familial. La proposition a suscité des doutes. Faut-il vraiment institutionnaliser l’amitié ? Donner un statut juridique à une relation qui tire sa force de son caractère libre, informel, sans obligation ni contrepartie ? À vouloir tout reconnaître, ne risque-t-on pas de dénaturer ce que l’on prétend protéger ?
La question déborde le cas de l’amitié. Qu’est-ce qu’une société choisit de faire entrer dans le champ de ses institutions – et qu’est-ce qu’elle laisse en dehors ? Autrement dit : qu’est-ce qui mérite reconnaissance publique, droits, protection et qu’est-ce qui reste du côté de l’informel, du personnel, du privé ? Faire entrer une pratique dans le droit, ce n’est pas simplement la reconnaître, c’est décider qu’elle relève d’un certain régime de visibilité, de régulation et d’intervention publique.
L’amitié n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette ancienne et vaste question. Une part considérable de la vie sociale repose sur des activités qui ne sont ni reconnues juridiquement, ni pleinement intégrées aux catégories économiques dominantes : travail domestique, soin aux proches, engagement associatif, militantisme, entraide informelle. Ces activités ont en commun d’être à la fois indispensables et invisibles. Ce qui les rapproche, c’est leur position à la frontière des institutions : elles existent, structurent la vie sociale, mais sans cadre, sans droits clairement attachés, sans définition partagée.
Les amis, les amours, les emmerdes
Les féministes ont été les premières à penser cette question de l’informel dans l’espace privé familial. Christine Delphy a longtemps milité pour sortir le travail domestique de cette absence de cadre. Elle conteste cette idée du foyer comme un espace privé extérieur à l’ordre social, et elle le considère comme une institution à part entière – qui organise des rapports de production sans les reconnaître comme tels. Ce qui s’y joue n’est pas simplement invisible : c’est la tenue à l’écart de catégories juridiques, économiques et politiques qui permettraient de nommer, de réguler, de contester. À sa suite, Silvia Federici démontra que ce retrait hors du champ institutionnel n’avait rien de neutre. Ce qui est présenté comme de l’amour ou du dévouement est précisément ce qui échappe à toute formalisation, à toute obligation réciproque, à toute reconnaissance publique. Nommer ces activités, ce n’est pas seulement les décrire : c’est poser la question de leur possible institutionnalisation, et donc de leur transformation. Enfin, Nancy Fraser est allée plus loin encore. Elle montre que le capitalisme repose structurellement sur des activités qu’il maintient hors de ses propres cadres de reconnaissance. Loin d’être un oubli, cette extériorité est une condition de fonctionnement : le système dépend de ce qu’il n’institutionnalise pas. Autrement dit, pour les penseuses féministes, le problème n’est pas seulement que ces activités domestiques ne soient pas reconnues comme du travail. C’est que n’étant pas prises dans des formes institutionnelles il est difficile d’en faire un objet de conflit politique et d’organiser sa transformation.
Plus largement, que faire de toutes ces activités hors institution ? Faut-il les y faire entrer – et à quelles conditions ? Institutionnaliser ces activités cela veut dire les nommer, les sortir de l’invisibilité, leur donner un statut, attribuer des droits, éventuellement une rémunération… Mais institutionnaliser ne signifie pas seulement attribuer des ressources. C’est aussi décider sous quelle forme ces activités existent : comme relation, comme obligation, comme droit opposable, comme catégorie administrative. Institutionnaliser n’est pas seulement reconnaître une réalité. C’est lui donner une forme, la définir, l’encadrer, la stabiliser – et ce faisant, la transformer. En ce sens, l’institution ne vient pas organiser une réalité donnée : elle contribue à la produire.
L’exemple du mariage est éclairant. Il ne repose pas d’abord sur la reconnaissance du lien affectif mais sur l’organisation de la sexualité, la filiation, la transmission du patrimoine et la division du travail domestique. En donnant un cadre juridique à une relation, il en modifie profondément sa nature. Revendiquer le paiement du travail domestique, comme le faisaient les militantes de la campagne Wages for Housework, permet de rendre visible une exploitation. Mais cette revendication peut aussi ancrer l’assignation des femmes au travail domestique.
Un fait divers, une loi
Si l’on suit cette logique d’institutionalisation, où s’arrêter ? Si le travail domestique mérite reconnaissance, pourquoi pas le soin informel ? Si le care mérite un statut, pourquoi pas l’amitié ? Si l’engagement associatif produit de la valeur sociale, pourquoi ne pas reconnaître aussi la disponibilité affective, l’écoute, la présence ? Chaque extension de la reconnaissance déplace la frontière. Une société peut-elle tout faire entrer dans ses institutions sans transformer en profondeur la texture même des relations sociales ? Le risque devient celui d’une extension indéfinie du langage de l’institution et du travail. Tout pourrait être mesuré, encadré, compensé. Ce qui relevait de relations libres peut être requalifié en activité. Ce qui échappait aux institutions peut être intégré dans leur logique.
Le bénévolat et le militantisme cristallisent cette tension. Ils sont souvent présentés comme des formes d’engagement libre, désintéressées, porteuses d’autonomie et de sens. Ils ouvrent des espaces d’action qui ne sont pas immédiatement subordonnés au marché. Ils permettent de produire du collectif, du lien social, de l’organisation en dehors du cadre salarial. Ils constituent une ressource essentielle pour le fonctionnement social : vies locales et sportives, aide alimentaire, soutien scolaire, action culturelle, engagement politique et citoyen… ces actions sont à la fois valorisés par les institutions, tout en restant en partie extérieurs à leurs cadres formels.
Cette situation peut être lue comme une richesse démocratique. Elle prouve qu’une société ne se réduit ni à ses rapports marchands ni à ses rapports codifiés . Mais elle interroge quand elle permet à l’État défausser. Elle soulève aussi la question des inégalités dans la place que chacun peut prendre. Toutes ces activités supposent du temps et des ressources. Elles sont largement socialement situées. Pour permettre à tous de participer à cette vie démocratique, faut-il alors rémunérer ces activités, comme le proposait le philosophe Bernard Stiegler ? Autrement dit : faut-il faire entrer ces pratiques dans des formes institutionnelles – au risque de les normaliser– ou préserver leur extériorité, au prix de leur fragilité et de leur inégale répartition ? L’institutionnalisation peut apporter moyens et stabilité. Mais elle peut aussi transformer la nature de l’engagement, en introduisant des logiques gestionnaires, des contraintes administratives, une standardisation des pratiques.
C’est une contradiction. D’un côté, il est nécessaire de rendre visible et de protéger des activités sans lesquelles la société ne tient pas. De l’autre, il est nécessaire de préserver des espaces qui échappent à la logique du travail, du contrat et de la mesure. Tout institutionnaliser, tout reconnaître, tout encadrer, c’est risquer de soumettre l’ensemble de la vie sociale à des logiques étatiques.
Le problème n’est donc pas simplement de savoir ce qu’il faut institutionnaliser. Il est de comprendre que toute institution est une opération de mise en forme. Ce qui était fluide devient défini ; ce qui était pluriel devient mesurable ; ce qui pouvait être conflictuel peut être pacifié.
La question posée par l’institutionnalisation de l’amitié – et, au-delà, de nombres de rapports sociaux et de toutes les formes de travail invisible – n’a pas de réponse simple. Trop peu d’institutionnalisation, et l’on laisse prospérer l’invisibilité et l’exploitation. Trop d’institutionnalisation, et l’on risque de transformer en profondeur les relations que l’on prétend reconnaître.
L’enjeu n’est pas de choisir une fois pour toutes entre ces deux pôles, mais de maintenir cette tension. La question n’est pas seulement : qu’est-ce qu’on veut institutionnaliser ? Elle est aussi : qu’est-ce qu’on veut préserver de l’institution ?