Édouard Glissant : « Le monde entier se créolise »
Alors que ce siècle se profile sous l’égide du repli, de la frontière et du mur, que les nationalismes s’exacerbent et les racismes se revendiquent, Regards ressuscite le poète-philosophe Édouard Glissant qui revient, le temps d’un entretien, sur ses deux concepts éclairants : la créolisation et la mondialité. Un phare dans la nuit qui vient.
Propos recueillis et imaginés par Catherine Tricot, à partir des écrits et de la pensée d’Édouard Glissant.
Regards. Bonjour Édouard Glissant. Merci de nous accorder cet entretien, posthume, il va sans dire, puisque vous êtes décédé en 2011. Vous êtes un romancier et poète martiniquais et votre nom résonne désormais de plus en plus dans les débats politiques et philosophiques. Votre place ne cesse de grandir, même dans le grand public, en témoigne la multiplication des lieux publics qui portent votre nom. Cette importance de votre présence, la centralité de votre pensée doit vous étonner et pourtant, on ne vous connaît pas si bien que ça…
Édouard glissant. En effet… Je suis comme vous, étonné de cette nouvelle renommée, popularité même. On me connaît surtout comme le créateur de concepts comme la mondialité, la créolité… mais je suis d’abord un poète et un romancier. Il est vrai que j’ai suivi une formation déterminante de philosophie à la Sorbonne. Dans cette période étudiante, faite de ferveur artistique et révolutionnaire, je m’engage pour la décolonisation avec d’autres intellectuels et artistes, comme Frantz Fanon et Aimé Césaire. Au musée de l’Homme, je me lie avec le grand ethnographe et réalisateur Jean Rouch… et je deviens moi-même un peu ethnographe des Antilles.
J’ai poursuivi ces engagements tout au long de ma vie, au travers d’innombrables organisations, manifestations, articles de revues… J’ai participé à la création du Front antillo-guyanais pour l’autonomie qui n’a survécu que quelques mois avant sa dissolution par le pouvoir. En 1961, je signais le Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie.
« Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise. »
Mais je n’ai pas délaissé l’écriture. Étudiant, je participais activement à la Fédération des étudiants africains noirs. Le prix Renaudot que j’ai obtenu en 1958, à l’âge de trente ans, avec le roman La Lézarde a été une première étape dans ce métier d’écrivain, jusqu’à ce que mon nom soit suggéré pour le prix Nobel de littérature. Mais cessons là l’évocation de ces prix, je n’en parle que pour rappeler que l’écriture et la poésie sont le fil conducteur de ma vie. Il s’entremêle avec mon travail pour penser la singularité de mon île et de son histoire. Pour cela, j’ai forgé des concepts, notamment celui d’antillanité et de créolisation.
Parlons-en, justement, de cette « créolisation ». Ce concept phare de votre œuvre a notamment été repris à son compte par Jean-Luc Mélenchon pour nommer sa vision de la transformation du monde en cours…
C’est un concept en fait assez ancien que j’ai forgé dès les années 50 à partir d’un mot, créole, qui désigne la langue inventée au fil du temps par les locuteurs des langues des pays colonisateurs (le français, le portugais, l’espagnol), celle des indigènes et celle des esclaves. C’est une invention d’abord orale produite par des emprunts, des métissages et une création linguistiques. Toutes les langues qui sont nées de la colonisation, comme les langues créoles, sont des langues fragiles. Le ressortissant de la langue dominée est davantage sensible à la problématique des langues.
Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. D’une certaine façon, la créolisation rend compte de la transformation du monde qui voit les cultures se rencontrer physiquement au travers des migrations ou par les échanges culturels. La créolisation est sensible à « l’imprévisible » du monde. J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise.
Vous avez pris vos distances avec la négritude, mouvement et concept forgés par vos amis Senghor et Césaire. Pourquoi ?
C’est vrai qu’assez tôt j’ai choisi une autre route. Je préfère des concepts plus précis à celui de négritude. La négritude me semble tellement générale qu’elle néglige le détail des particuliers. C’était avant même le temps où les systèmes et les idéologies ont défailli. Sans aucunement renoncer au refus et au combat que l’on doit mener dans un lieu particulier, prolongeons au loin l’imaginaire, par un éclatement et une répétition à l’infini des thèmes du métissage, du multilinguisme, de la créolisation.
Le Discours antillais, que j’ai publié en 1981, alors que j’étais revenu aux Antilles depuis plus de 15 ans, se voulait une étude à la fois anthropologique, sociologique, littéraire et historique. Je voulais explorer la réalité antillaise d’un point de vue endogène. Dès mes premiers romans, j’ai voulu contribuer à redonner à mon peuple des bouts de son histoire pour qu’il puisse aller dans le vaste monde avec quelque chose à partager.
Vous retrouvez-vous dans le courant de pensée postcoloniale ?
Oui, plutôt. On me prête d’avoir contribué à son émergence au travers des études postcoloniales. Mais je me méfie de tout enfermement dans des concepts fixes. Je suis plutôt intéressé par le mouvement du monde. J’utilise un nouveau mot, le « tout-monde » qui donna le titre d’un de mes romans. J’appelle « tout-monde » notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la vision que nous en avons. Il s’agit surtout d’une nouvelle manière de penser et de regarder le monde. Une parole ouverte.
Comment abordez-vous les débats sur l’identité ?
Je mesure leur intensité. Mais je me méfie beaucoup des termes actuels. Il est difficile à comprendre que l’on peut se maintenir tout en devenant autre. Aller à l’autre et se changer avec l’autre, ce n’est pas se perdre et se détruire. Les poètes mènent ce combat de cette unité-diversité. Contre l’identité issue d’une « racine unique », pour moi, l’identité est une identité-relation. L’idée de l’identité comme racine unique donne la mesure au nom de laquelle ces communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération. Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la stérile paix universelle des puissants. Dans un monde où tant de communautés se voient mortellement refuser le droit à toute identité, il est paradoxal que de proposer l’imaginaire d’une identité-relation, d’une identité-rhizome. Je crois pourtant que voilà bien une des passions de ces communautés opprimées, de supposer ce dépassement, de le porter à même leurs souffrances.
Et dans l’histoire que vous voulez rappeler, il y a celle de l’esclavage…
Oui, mais ce n’est pas une approche « nationaliste » ou « communautariste » dirait-on pour aller vite. Je ne perds pas le fil de mon engagement, l’ouverture aux autres, la convergence des mémoires. Dans le manifeste Tous les jours de mai… Pour l’abolition de tous les esclavages, je réaffirme mon engagement pour un rassemblement des mémoires : les mémoires des esclavages ne cherchent pas à raviver les revendications ou les réclamations avant toute chose. Dans le monde total qui nous est aujourd’hui imposé, la poétique du partage, de la différence consentie, de la solidarité des devenirs naturels et culturels nous incline vers un rassemblement des mémoires, une convergence des générosités, une impétuosité de la connaissance, dont nous avons tous besoin, individus et communautés, d’où que nous soyons. Conjoindre les mémoires, les libérer les unes par les autres, c’est ouvrir les chemins de la Relation mondiale.
« La mondialisation, c’est le monotone. C’est l’égalisation par le bas. Ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers. Comment combattre la mondialisation ? Si vous vivez dans la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation. »
L’autre concept que vous avez mis sur notre table commune et dont on retrouve des échos dans ce numéro de Regards est celui de « mondialité ». Il est très proche de celui de « mondialisation » et pourtant il s’en éloigne radicalement, on peut même dire qu’il se veut son antidote. Dites-nous ce que vous entendez par mondialité ?
La mondialisation, c’est l’envers négatif de ce que j’appelle la mondialité. La mondialisation, c’est le nivellement par le bas, c’est le monotone. Tout le monde a les mêmes réactions, veut manger les mêmes choses, tout le monde parle anglais. C’est l’égalisation par le bas. Les poètes ont presque toujours raison et ils ont toujours dit que ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers, la diversité. Comment combattre la mondialisation ? Il y a les combats concrets et il y a aussi le combat de l’imaginaire. L’imaginaire ne se change pas en se repliant sur soi-même. Si je ne suis pas dans la mondialité, si je me renferme sur moi-même, dans mes murs, ceux de ma cité, de ma nation, je ne peux combattre la mondialisation.
La mondialité est une poétique active qui permet l’échange et qui permet le change. Si vous vivez la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation.
Vous venez de nous le redire, vous êtes un homme engagé. Pas seulement dans ses écrits. Vous avez été extrêmement actif dans les universités, les institutions comme l’Unesco. Vous avez collaboré à de nombreuses revues et même fondé en 2006 l’Institut du Tout-Monde à Paris, institut toujours actif et qui rassemble une foule de documents, d’interviews… Quelle est la source de cette énergie ?
C’est vrai que je n’ai jamais cessé de m’investir dans des lieux différents et d’en créer quelques-uns. En 1993, aux côtés de Christian Salmon, Adonis, Breyten Breytenbach, Jacques Derrida, Salman Rushdie et Pierre Bourdieu, je participe activement à la création du Parlement International des Écrivains, pour organiser une solidarité concrète avec les écrivains et intellectuels victimes de persécutions. Nous voulions « créer de nouveaux espaces de liberté, d’échange et de solidarité pour défendre la liberté de création partout où elle est menacée ». L’Institut du Tout-Monde est une autre aventure. Il se veut « une plate-forme où se rencontrent les imaginaires et les écritures du monde, un espace où se dit la créolisation, un observatoire des pas imprévisibles de la mondialité, et des incidences multiples et inattendues, des métamorphoses et des utopies des humanités contemporaines ». Je suis heureux qu’il continue aujourd’hui encore et qu’il fasse vivre ces combats communs. Il est une ressource ouverte à tous. Profitez-en.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.