L’extrême droite a-t-elle gagné la partie ?

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Vincent Tiberj, Étienne Ollion, Michel Feher et Michaël Foessel analysent, dans de récents ouvrages, la progression du Rassemblement national. Ils discutent l’inexorabilité de son ascension.

Quand ce magazine sera entre vos mains, la France sera toujours engluée dans une crise politique qui s’intensifie de jour en jour. En juillet 2024, au soir du second tour des élections législatives anticipées, le Rassemblement national n’a certes pas obtenu la majorité parlementaire que suggéraient plusieurs sondages et que les résultats du premier tour lui laissaient espérer. Il a progressé de dix points depuis 2017, parvenant par deux fois à des résultats historiques, aux européennes comme aux législatives. Mais il s’est heurté à un réflexe de « sursaut républicain » qui a confirmé sa prégnance dans l’espace politique, sans pour autant le porter au pouvoir. Simple pause dans une progression inexorable ou possibles prémices du reflux ?

En tout cas, l’extrême droite française et sa poussée sont tout naturellement devenues les objets d’une multitude d’études et de publications. Nous en retiendrons ici trois seulement, qui sont l’œuvre de quatre auteurs : un politiste (Vincent Tiberj), un sociologue (Étienne Ollion) et deux philosophes (Michel Feher et Michaël Foessel). Ils offrent une masse impressionnante d’analyses et de propositions, chacun invitant le lecteur à écarter le simplisme et les idées reçues. Vincent Tiberj met ainsi en question l’idée selon laquelle l’impact du RN n’est que l’effet d’une « droitisation » générale de la société française. Michel Feher nous met en garde contre la conviction selon laquelle la clé principale de l’attraction du RN est avant tout dans la colère sociale des catégories délaissées (les « fâchés-fachos »). Quant à Michaël Foessel et Étienne Ollion, ils ne veulent pas que l’on s’endorme dans l’idée que le sursaut républicain du second tour (produit par « la fidélité aux engagements d’hier ») est reproductible à l’infini.

La droitisation est un mythe

Vincent Tiberj a pour lui d’avoir accumulé depuis des années les matériaux qu’il utilise à l’appui de ses démonstrations. Il se garde bien de nier la progression des idées d’extrême droite et l’attrait, y compris électoral, exercé par la galaxie des organisations situées de ce côté de l’échiquier politique. Mais il constate, chiffres à l’appui, que cette tendance est contredite par d’autres. Contrairement à ce que l’on croit parfois, les idées qui dominent dans la société ne vont pas toutes, loin de là, dans le sens des thématiques familières à l’extrême droite. C’est ainsi que la tolérance à l’égard des immigrés et de leurs descendants a progressé fortement depuis les années 1970. Les rôles de genre sont remis en question et l’acceptation des minorités sexuelles a fait un bond spectaculaire. Quant aux demandes de redistribution et d’égalité, elles gardent toute leur vigueur. Autant d’attitudes qui étaient autrefois largement liées à la gauche.

Alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées.

Il y a bien un « bruit de fond » qui droitise la parole médiatique et la vie politique et qui alimente un véritable « conservatisme d’atmosphère ». Mais la société est loin d’être perméable à ce conservatisme. Vincent Tiberj nous propose donc de partir de ce qui est un véritable paradoxe : alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées. Si l’on sait travailler sur le substrat de tolérance et d’ouverture que recèle la société elle-même, la percée de l’extrême droite est résistible. Il n’en reste pas moins que le décalage entre le tréfonds des opinions et la petite musique de la politique instituée interroge sur « la manière dont on fait de la politique en France ». Sur ce point, le constat du politiste est sans appel : nous nous heurtons à une culture politique qui continue « de se méfier des citoyens », quand il faudrait au contraire leur faire confiance.

Producteurs et parasites

Michel Feher, lui, ne scrute pas la société dans son ensemble, mais revient sur les ressorts du vote en faveur de l’extrême droite. Pour lui, le contexte général et les déterminants sociaux-économiques constituent certes des substrats majeurs de la mobilisation idéologique et politique en sa faveur. Ils ne se cristallisent toutefois que par la médiation d’un récit capable d’offrir une intelligibilité de la société et du monde, de promettre des satisfactions à ceux qui s’y reconnaissent et d’ouvrir vers un avenir désirable qui fidélise tendanciellement un électorat.

La force du lepénisme, nous dit-il, est de s’ancrer dans un fonds idéologique existant, dont il situe les prémices dans l’Angleterre des révolutions du 17ème siècle et qui parcourt depuis tous les continents, nourrissant au départ à la fois la gauche et la droite. Pour le nommer, il utilise un terme dérivé de l’anglo-saxon, le « producérisme » (producerism). Au cœur de ce dispositif mental se trouve la « valeur travail » qui repose sur l’opposition – elle fait le titre de son livre – entre le créateur de richesse (le « producteur ») et le prédateur qui l’accapare (le « parasite »).

C’est le clivage gauche-droite qu’il convient de cultiver. À condition que la gauche se décide à opposer, au récit lepéniste, un récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.

À partir de là peut se structurer un dispositif de pensée qui s’attache moins à la logique hiérarchique et donc verticale de production systémique des inégalités, qu’à l’inégalité horizontale injuste de la répartition. Couplée à l’acceptation naturelle de l’inégalité et à la méfiance à l’égard de la mise en commun, ce producérisme soutient la formulation d’un discours construit autour de la valorisation du producteur national menacé par la pression des parasites extérieurs, que stimulent l’éclatement des frontières par la mondialisation et qu’exacerbe « conflit des civilisations » opposant l’Occident à ses ennemis. La protection matérielle des « natifs » et l’espoir d’une société apaisée par le renforcement et le resserrement de la communauté nationale sont ainsi les vecteurs d’une adhésion positive, plus encore que le prurit négatif d’une colère sociale et d’un ressentiment.

Les synthèses inédites du Rassemblement national

Inquiets de la fragilité du « sursaut républicain », Michaël Foessel et Étienne Ollion partagent avec Michel Feher la conviction que l’existence d’un fort noyau de vote RN témoigne d’une adhésion à un récit. Mais ce qu’ils cherchent à comprendre est moins la cohérence discursive du discours lepéniste que le processus de construction de « synthèses inédites » par lesquelles le RN est parvenu à reprendre à son compte des thèmes (antisémitisme, République…) qui jusqu’alors étaient utilisés pour le discréditer.

Pour eux, la réponse se cherche dans deux directions. La première est dans le glissement qui s’opère au sein de larges fractions de l’espace politique – y compris du côté de la droite réputée « libérale » et d’une certaine gauche – vers des thématiques d’ordre, de sécurité et de protection nationale qu’ils avaient longtemps repoussées. Ainsi se distille dans la société ce « confusionnisme » dénoncé par nos deux auteurs, comme l’avait fait avant eux le sociologue et philosophe Philippe Corcuff. La seconde clé de réponse se trouve dans une capacité du lepénisme à se saisir de ces glissements avec une habileté telle qu’elle réussit, à la limite mieux que la droite classique, à incarner l’aspiration à « un ordre humain mais ferme ».

Face à cela, l’étude propose de tourner franchement le dos à l’idée du caractère obsolète du clivage droite-gauche. C’est au contraire ce clivage qu’il convient de cultiver. À condition toutefois que la gauche, passée du « scandale » (la condamnation des outrances de Jean-Marie) à la « sidération » (devant l’habileté de Marine), prenne la mesure de la « contamination du langage politique par l’extrême droite ». À condition qu’elle se décide à opposer, au récit lepéniste, un autre récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.

L’expansion résistible du RN… si et seulement si

La lecture des trois livres conforte dans la certitude que ces temps de tempêtes nous obligent à nous débarrasser de la double tentation de se rassurer à bon compte (la société n’a pas intériorisé les discours du lepénisme) ou de se résigner (le RN a d’ores et déjà gagné).

L’extrême droite n’a pas gagné l’esprit et le cœur de l’ensemble de la population appelée à voter. Il y a, sur le terrain des idées intériorisées et des pratiques collectives et individuelles, des bases solides pour fonder une autre manière de vivre ensemble. Mais, pour l’instant ce substrat ouvertement progressiste n’a pas force politique. L’extrême droite a cette force, parce qu’elle a été longtemps écartée de la scène politique, parce qu’elle a su se renouveler sans rompre avec ses repères fondamentaux et parce qu’elle s’appuie sur un projet cohérent.

C’est en effet un récit simple et cohérent qu’elle peut raccorder à chaque expérience vécue. Ancré dans le tissu dense des inquiétudes populaires, dans une société éclatée et dans un monde instable et dangereux, ce récit articule la promotion d’une protection avant tout nationale fondée sur l’hermétisme de la frontière et la dénonciation de « l’assistanat » (les « parasites » de Michel Feher).

C’est ce récit à la fois combatif et rassurant qui, en France, comme dans une grande partie de l’Europe, soutient le dynamisme de l’extrême droite politique. Il y parvient d’autant plus que le reste de la droite vacille sur ses bases idéologiques, tiraillée entre la fascination ultralibérale persistante et les tentations dites « illibérales ». Sans compter que la gauche, de son côté, n’a pas pleinement digéré l’accumulation de ses échecs passés, l’écroulement du soviétisme, l’usure de la social-démocratie, l’épuisement du tiers-mondisme et les oscillations « insoumises », entre populisme, gauchisme et gauche bien à gauche.

Dans ce contexte, il convient au premier chef de valoriser le retour assumé au clivage de la droite et de la gauche. Mais il ne faut surtout pas s’imaginer qu’il suffit alors pour la gauche de « revenir » à la fibre populaire perdue, alors qu’il s’agit plus que jamais de la refonder. De même, on devrait se garder de l’idée simpliste que tout se joue désormais entre la gauche et l’extrême droite (comme, au début des années 1930, les communistes expliquaient qu’entre le fascisme et eux il n’y avait plus rien). Le glissement de la droite vers son extrême est hélas une dangereuse réalité, mais il est absurde de penser que l’achèvement du processus (la fusion de lepénisme et de la droite classique) porterait vers la gauche la fraction de la droite qui ne se résignerait pas à la fusion.

C’est en promouvant un corps de propositions légitimées par un grand récit émancipateur et en imposant l’image d’un processus maîtrisé de ruptures, partielles ou globales appuyées à tout moment sur des majorités, que la gauche parviendra à retisser le lien défait entre des attentes populaires concrètes, un mouvement social critique et une offre politique attractive.

Cette attractivité risque d’être limitée, si la gauche s’enlise dans les facilités des gauches déclarées irréconciliables, si elle s’abandonne au dilemme entre l’incantation de « la » rupture d’un côté et, de l’autre côté, un « réalisme » dérivé plus ou moins des abandons du « social-libéralisme » des dernières décennies.

La gauche, aujourd’hui encore, est diverse et éclatée, alors qu’elle devrait être plurielle et rassemblée. Du coup, elle reste encalminée. Cadeau suprême, pour un RN qui semble n’avoir plus qu’à attendre le moment de dévorer une droite qui, à vouloir naviguer entre la realpolitik et l’illusion de l’opposition aux « deux extrêmes », finit par ne plus savoir qui elle est et où elle veut aller.

Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.

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8 commentaires

  1. Renaud Bernard le 19 août 2026 à 08:31

    L’extrême gauche l’a-t-elle perdue ?

  2. Lionel Mutzenberg le 19 août 2026 à 10:31

    En 2022, la candidate du RN, Marine Le Pen, se présentait comme la candidate du pouvoir d’achat.
    Puis, les mois ont passé, les élus RN ont systématiquement voté contre les projets de la gauche qui réclamaient des améliorations du pouvoir d’achat pour les classes populaires et moyennes.
    C’est acté, il suffit d’aller voir les votes sur les sites de l’assemblée nationale et de l’assemblée européenne, pour en faire le constat.
    Le discours du RN change d’un jour sur l’autre, le RN ne veut que le pouvoir, le reste c’est du baratin.
    La fausse gauche nous a trompé, et nous trompe encore; de la colère, oui bien évidemment, un doute qui subsiste refusant la confiance, que je peu partager, d’accord.
    Mais pas au point de me suicider, et de suicider l’avenir de mes enfants, petits enfants, et arrières petits enfants !
    Je voterais pour le candidat de LFI, de son programme, Jean Luc Mélenchon, comme je l’ai déjà fait par trois fois, du fait que ce programme correspond à mes convictions de gauche.
    Pauvre PC, dirigé aujourd’hui par un boutiquier, mais ou est donc donc passé le parti des travailleurs ?
    Les longs discours, les livres, écrits par de savants connaisseurs de l’histoire, nous ont mené là ou nous sommes, une extrême droite qui n’a jamais été aussi puissante, une bourgeoisie prête, une fois encore, a laissé les loups entrés dans Paris, et une cour qui virevolte autour de son souverain qui a tout déglingué depuis 2017, aucun de nos problèmes de résolus, bien au contraire.
    Nous pouvons changer l’ordre des choses, si nous le voulons.
    Ce ne sera pas toujours de la faute des autres.

    • Lafleur le 24 août 2026 à 22:08

      Cher Lionel,

      Je comprends ta colère et je partage ton inquiétude devant la progression du RN.

      Mais justement, c’est parce que nous devons prendre cette situation au sérieux que je crois nécessaire de discuter ton choix stratégique.

      Tu demandes : « Pauvre PC, mais où est donc passé le parti des travailleurs ? » Eh bien, je t’invite à regarder ce qui vient de se passer à Toulouse les 21, 22 et 23 août. L’Université d’été du PCF a mis le monde du travail au centre de ses débats et Fabien Roussel a réaffirmé une orientation fondée sur le travail, l’emploi, la production, la planification et le socialisme. Il a même résumé l’ambition ainsi : « Nous sommes communistes et fiers de l’être » et nous voulons « que ça change pour les travailleurs ». Ce n’est pas exactement l’abandon du parti des travailleurs que tu décris.

      Le vrai débat me semble ailleurs. Nous pouvons constater les contradictions du RN, dénoncer ses votes contre les intérêts populaires et combattre sans ambiguïté son projet. Mais cela ne suffit pas à reconstruire une force de classe. Et voter pour Mélenchon ne peut pas tenir lieu de stratégie.

      Le problème de la logique du « vote utile » est précisément qu’elle demande une nouvelle fois aux travailleurs de concentrer leur vote sur une candidature, plutôt que de reconstruire leur propre force politique. Mélenchon assume d’ailleurs que l’enjeu est de concentrer le maximum d’électeurs autour de sa candidature afin qu’il décide une nouvelle fois des investitures aux législatives qui suivront selon son désir et l’intérêt de ses proches. Au titre des candidatures NFP, des candidats issus de courants très éloignés de LFI ont été investis ou soutenus : Aurélien Rousseau, ancien ministre de la Santé de Macron, élu sous l’étiquette de Place publique ; mais aussi les proches de Carole Delga, Martine Froger et Laurent Panifous, ainsi que David Taupiac, tous trois élus avec le soutien du NFP. Froger et Panifous ont été réélus en Ariège ; Panifous a ensuite rejoint LIOT et est aujourd’hui ministre dans le gouvernement de Sébastien Lecornu. Aurélien Tache député macroniste de 2017-2022 est passé LFI (NFP) en 2024… Dans le même temps, LFI présentait des candidats contre plusieurs de ses propres députés sortants et figures de la gauche : Alexis Corbière, Hendrik Davi, Danielle Simonnet et Raquel Garrido, étaient écartés de l’investiture LFI et se retrouvaient en concurrence directe avec un ou une candidat.e LFI.

      Mais surtout une majorité électorale n’est pas encore une majorité sociale organisée, et encore moins une conscience de classe.

      Je ne lui prête pas l’intention de vouloir faire gagner Le Pen : ce serait un procès d’intention. En revanche, je pense que sa stratégie de concentration électorale autour de LFI comporte un risque politique majeur : affaiblir durablement les autres forces de gauche et enfermer toute la séquence dans une logique présidentielle et personnelle. Et si cette stratégie échoue, elle peut laisser le champ libre au RN et à une nouvelle période d’instabilité et socialement dangereuse pour les classes laborieuses, comme en Italie.

      C’est pourquoi je préfère une autre voie : élargir le vote à gauche plutôt que le concentrer, reconstruire le lien avec les travailleurs, partir de leurs conditions matérielles d’existence et développer avec eux une capacité collective d’agir.

      C’est exactement ce que j’essayais de dire dans mon commentaire : le RN détourne une colère sociale réelle en désignant de fausses causes. Notre réponse ne peut donc pas être simplement un autre récit électoral. Elle doit reconstruire le rapport de forces entre le travail et le capital.

      Pour moi, la candidature de Fabien Roussel n’est donc pas une dispersion supplémentaire. Elle peut être utile si elle permet de faire entrer dans la campagne présidentielle le travail, la production, la souveraineté économique, la planification, le socialisme et le pouvoir des travailleurs, et surtout si elle contribue à reconstruire une force populaire durable. Tous ceux qui auront 500 signatures sont légitimes à se présenter à l’élection présidentielle.

      Nous avons besoin de gagner des élections, bien sûr. Mais nous avons surtout besoin de faire en sorte que les travailleurs redeviennent une force politique consciente et organisée. Sinon, nous changerons peut-être le bulletin dans l’urne sans changer le rapport de forces dans la société.

      C’est cette reconstruction proposée par le PCF, plutôt que la fuite en avant dans le vote utile ou efficace, en usant du diable de confort dénoncé par Mélenchon lui-même alors challenger, qui me paraît aujourd’hui la véritable urgence..

      Fraternellement.

      • Lionel Mutzenberg le 27 août 2026 à 18:15

        Pas des mots, des actes !

  3. Lafleur le 20 août 2026 à 02:57

    Merci pour cet article, qui a le mérite de prendre au sérieux la progression du RN sans tomber ni dans le catastrophisme ni dans le déni. Je partage notamment l’idée qu’il serait erroné de réduire cette progression à une supposée « droitisation » générale de la société.

    Je crois cependant qu’il faut pousser l’analyse un peu plus loin du point de vue matérialiste.

    Le RN ne progresse pas seulement parce qu’il dispose d’un récit efficace : il parvient à organiser politiquement des contradictions sociales bien réelles. La colère contre le déclassement, la désindustrialisation, l’insécurité économique, la dégradation des services publics, la perte de maîtrise sur les décisions collectives ou le sentiment de ne plus être maître de son avenir ne sont pas des illusions idéologiques. Ce sont des expériences matérielles.

    Là où le RN devient efficace, c’est qu’il déplace la contradiction : au lieu d’opposer le travail au capital, il oppose les « producteurs » aux « parasites », les Français aux immigrés, le peuple aux « assistés », les territoires périphériques aux métropoles, etc. Il donne ainsi une réponse politique à une contradiction réelle, mais en en désignant une fausse cause.

    C’est pourquoi la réponse ne peut pas consister simplement à opposer au récit lepéniste un autre « récit de gauche ». Avec Gramsci, Lénine ou Mao, il faut se demander quelle force sociale organisée peut porter ce récit, dans quelles pratiques, dans quelles institutions et autour de quelles conquêtes concrètes.

    De ce point de vue, je suis moins convaincu par l’idée que la gauche devrait simplement redevenir « plurielle et rassemblée ». L’unité n’est pas une stratégie en soi. La question première est : rassemblée pour faire quoi, avec quelles ruptures, quelle souveraineté populaire et quelle capacité d’action ?

    Il me semble notamment impossible de répondre durablement au RN sans traiter la question de la souveraineté économique et politique : réindustrialisation, services publics, maîtrise du crédit et de la finance, énergie, planification écologique, protection du travail, mais aussi capacité démocratique à décider de ces orientations. Sinon, on demande aux classes populaires de choisir entre deux formes d’impuissance. La tâche communiste me semble donc moins de « convaincre » abstraitement les travailleurs que de reconstruire avec eux une capacité collective d’agir. Partir de leurs contradictions réelles, ne mépriser aucune de leurs inquiétudes, combattre les préjugés sans les nier, mais surtout leur montrer que ce qu’ils vivent peut trouver une explication et une issue dans la lutte de classe plutôt que dans la désignation de boucs émissaires.

    C’est peut-être là que se joue réellement la possibilité de faire reculer le RN : non pas seulement en défendant la gauche contre l’extrême droite, mais en reconstruisant une force populaire capable de rendre à nouveau crédible l’idée que les travailleurs peuvent prendre en main leur propre destin.

    Fraternellement.

  4. Matron Lucien le 20 août 2026 à 05:45

    L’extrême droite française ne cesse d’élargir ses frontières. Circonscrite politiquement , il y a encore quelques années, au Front National devenu Rassemblement National, l’extrême droite a pris racine dans les rangs politiques de la droite. De Ciotti à Wauquiez, en passant par Retailleau et Darmanin, les thématiques de l’extrême droite : identité nationale, souveraineté, xénophobie, racisme, ordre , sécurité, nationalisme ont abouti à des lignes politiques dont les contours sont devenus extrêmement poreux, à un point tel, qu’il est de plus en plus difficile d’établir de vraies différences dans les propos des uns et des autres. Il faut également compter avec celles et ceux, qui tout en se réclamant adversaires du Rassemblement National, cautionnent, consciemment ou inconsciemment , par intérêt politique ou par attirance idéologique, certaines propositions politiques du Rassemblement National. De là, à affirmer , que le RN sera le grand vainqueur de l’année 2027, il y a un fossé à ne pas franchir. Politiquement, les forces qui s’affirment contre l’extrême droite et la réunion des droites doivent se rassembler et mener le combat idéologiquement, culturellement et politiquement. La dispersion des forces est un défaut majeur pour aller au combat. Au contraire, le rassemblement est une arme puissante pour le gagner. Aucune organisation politique, à gauche, ne peut, ä elle seule, gagner ce combat politique et existentiel. Le rassemblement est donc une nécessité absolue. Les électeurs n’ont pas donné de majorité absolue lors des dernières échéances, mais ils ont exprimé, dans des votes différents, ce qu’ils ne veulent pas : ni la politique de LE PEN, ni la politique de MACRON. Il reste donc à faire preuve de lucidité et de conviction pour trouver les ressorts, les arguments et les personnes qui mèneront le combat contre les droites, pour le gagner et pas pour faire dè la figuration.

  5. Michel Davesnes le 22 août 2026 à 22:42

    Il y a quelque chose qui me gêne dans l’idée (Vincent Tiberj) selon laquelle la sphère des médias serait forcément droitisée tandis que la société par en bas serait plus tolérante et plus ouverte. Sachant que l’audimat est le guide suprême, j’ai du mal à penser que les idées distillées par les médias dominants n’impriment pas les cervelles.

  6. Lionel Mutzenberg le 27 août 2026 à 18:44

    La société par en bas est moins sotte que vous le pensez. Répéter mile fois une fausse information peut nous détourner de la question, mais le réel vient tout remettre en place pour des individus normalement constitués.
    Je pense que nos médias n’ont plus l’audience qu’ils avaient il y quelques années. Pour preuve, regardez les sondages. Qui croit aux sondages aujourd’hui ? Pas plus crédibles que nos politiciens du bloc central qui depuis plus de trente nous racontent des histoires dont dépens leurs niveaux de vie, ou que nos journaleux, et autres éditorialistes, experts et spécialistes en roues de brouettes.
    Celles, et ceux, qui veulent savoir aujourd’hui peuvent savoir ce que les réalités de tous jours leurs font subir.
    Les très riches, les riches, ne sont pas majoritaires, ils ne nous dérangent pas, à condition de respecter le contrat social qui donne à chacun d’entre nous le droit de pouvoir vivre décemment de on travail.
    Bon, il n’aurait pas fallu envoyer ailleurs nos emplois, et si nos concitoyens se posent la question de savoir qui est responsable, je crains que dans le bloc central il ni ai du chômage dans l’air.
    Tiens, comme l’inflation : Qui crée l’inflation ? Les salaires sont trop bas en France, alors…

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