Économiser sans pensée n’est que ruine de larmes
6 milliards de coupes budgétaires ont été annoncées hier par le gouvernement. 4 dans le budget de l’État et 2 dans celui de la sécurité sociale. Malgré des annonces d’aides ciblées, une vieille antienne se réinstalle : la France est trop endettée – et c’est vrai – et il faut raboter les dépenses sociales. À un an de la présidentielle, les macronistes marquent le terrain. C’est reparti mon kiki.
Il y a, dans cette lettre d’une page envoyée par Sébastien Lecornu à ses ministres, ce que l’époque produit de plus médiocre : une politique économique à courte vue, arrimée aux crises internationales, et incapable de penser autre chose que la réduction des dépenses d’égalité comme horizon.
Six milliards d’euros seraient le prix de la guerre au Moyen-Orient pour les finances publiques françaises. La mécanique bien huilée des petites économies sans stratégie se met en route. Avec une question soigneusement éludée : mais où donc vont-ils ratiboiser ?
Derrière cette annonce se cache un angle mort : on nous explique que la crise est extérieure, qu’elle s’impose à nous, qu’elle contraint nos marges de manœuvre. Admettons. Mais pourquoi, dans ce cas, la réponse est-elle toujours la même ? Pourquoi ce sont systématiquement les dépenses publiques, les services, la protection sociale qui doivent encaisser le choc ?
Parmi les décideurs, qui interroge les choix stratégiques des gouvernements successifs, leur volonté constante de protéger les grands groupes français, au premier rang desquels TotalEnergies ? L’idée selon laquelle cette multinationale incarnerait les intérêts de la France, et qu’il faudrait donc la préserver – la libérer même – de toute contrainte, n’a rien d’une évidence. Elle est même profondément discutable. TotalEnergies était, il y a 35 ans encore, une entreprise publique, un outil de la politique énergétique. Mais « on » (notamment Édouard Balladur) a cru bon de la privatiser. Bonne idée vu son niveau de bénéfices ! Au moment où se pose de manière pressante le passage accéléré à l’électrification, rien n’interdit de rouvrir le débat sur la taxation de ces marges dont nous avons besoin pour aider les Français au bon niveau pour cette transition énergétique.
Pour l’instant, ces 6 milliards d’euros restent une abstraction. On sait qu’il faudra « faire des économies », mais on ne sait ni où, ni comment. Quels services seront amputés ? Quelles prestations réduites ? Quels investissements reportés ? Cette opacité est en elle-même un problème démocratique.
On ne peut pas continuer à naviguer à vue, à couper dans telle ou telle « dépense » en fonction de ce que l’on estime être les urgences du moment. Ce pilotage à l’aveugle traduit l’incapacité de penser les crises non pas comme des accidents, mais comme des manifestations structurelles de notre modèle économique. Crises énergétiques, géopolitiques, climatiques : elles ne sont plus exceptionnelles, elles sont devenues la norme. Agir au coup par coup, sans horizon, traduit un malaise grandissant et un manque de profondeur politique.
Le gouvernement tente d’amortir le choc à coups de dispositifs ciblés : aides annoncées pour près de 3 millions de travailleurs modestes dépendants de leur véhicule, accompagnement des « grands rouleurs », renforcement des soutiens pour les pêcheurs et les agriculteurs. Des mesures qui répondront sans doute à des urgences bien réelles mais qui posent une question : que valent des aides temporaires quand les coupes budgétaires, elles, s’annoncent durables ?
Face aux derniers sursauts de notre monde en crise, la réponse ne peut se limiter à amortir le choc. Bloquer les prix, par exemple, peut être une mesure d’urgence, nécessaire, mais insuffisante si l’on refuse de s’attaquer aux racines du problème. Les milliards captés par les grands groupes et les logiques de rente doivent être repris. Le véritable enjeu est de les réorienter vers la transition écologique, vers des infrastructures soutenables, vers une transformation profonde de notre système productif.
En somme, la question n’est pas seulement de savoir comment combler un trou de 6 milliards. Elle est de savoir si l’on se donne enfin les moyens de reprendre la main sur notre économie, finance comprise.