Corse : journée des dupes à l’Assemblée
L’Assemblée nationale a adopté le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République. Il s’agissait, nous dit-on, de trancher sur une seule question : autonomie ou pas autonome ? Cette manière de présenter le problème est un leurre.
Pour ce qui est de la Corse, l’exigence d’une autonomie élargie, permettant de rompre franchement avec deux siècles de centralisation bonapartiste, est en chemin depuis longtemps. Et il est vrai que les électeurs corses ont manifesté cette attente de façon nette, en mettant à deux reprises des élus nationalistes à la tête de la collectivité de Corse. Mais la demande d’un nouvel élan pour la décentralisation, qui est au cœur du pari de l’autonomie, existe ailleurs, sous des formes diverses.
C’est dire que le parti pris décentralisateur devrait valoir pour l’ensemble du maillage territorial et pas seulement pour la Corse. Dès lors, l’urgence se déplace. Quel que soit le lieu, il ne suffit plus de proclamer l’autonomie, mais d’en préciser les modalités et les acteurs et, plus encore, de dire s’il faut ou non combiner l’autonomie régionale et la solidarité nationale et comment on peut procéder pour y parvenir.
Installer l’autonomie en principe constitutif de la République pourrait être un chantier de portée constitutionnelle, d’autant plus urgent que l’architecture globale de nos institutions est obsolète et qu’elle contredit de façon absolue la mise en place d’une décentralisation effective, en Corse comme ailleurs. Jusqu’à ce jour, on a accumulé dans la Constitution des statuts particuliers, sans effets positifs significatifs pour les populations concernées.
Si l’on veut vraiment donner à l’autonomie corse toute son ampleur, il faut de toute urgence redéfinir le cadre global qui lui donnera force. C’est bien une refondation constitutionnelle qui s’impose, mais qui ne relève pas d’un simple tête-à-tête entre la Collectivité de Corse et l’État. Si l’objectif était de prolonger en l’améliorant le dispositif existant pour la Corse, le recours à la loi précisant les modalités de l’autonomie pouvait suffire. Or, dans ce qui est décidé aujourd’hui, il n’y a ni la logique globale assurant l’effectivité de l’autonomie, ni les bases d’une loi organique pour la Corse dont l’avenir est laissé dans le plus grand flou.
Pourquoi donc cet étonnant tour de passe-passe ? Parce qu’il fallait donner aux nationalistes des satisfactions symboliques après la flambés de colère qui a suivi l’assassinat d’Yvan Colonna. On a donc choisi le recours magique à la Constitution. Mais, ce faisant, on dissocie l’indissociable, à savoir l’autonomie et la solidarité. On disserte du particulier, sans l’adosser à une vision solide du commun.
De plus, pour satisfaire les courants nationalistes, on introduit dans le texte constitutionnel ce qui ne devrait surtout pas y être : la « communauté » et le « lien à la terre ». On légitime ainsi des formes d’appartenance qui risquent de supplanter le principe historique de l’égalité des individus devant la loi. Derrière les mots retenus, se profilent ceux que l’on ne devrait pas entendre. Ce pourrait très bien être celui de la préférence, au profit seul de celui qui appartient à la « communauté ». Pourquoi alors s’arrêter en chemin ? Derrière la petite musique de la préférence corse, c’est la symphonie de la préférence nationale qui commence à se faire entendre. Les mots d’apparence anodine (communauté, lien à la terre) pourraient ainsi n’être que les chevaux de Troie de l’extrême droite et de son obsession de l’identité.
Le RN l’a parfaitement compris, en affirmant tranquillement que la préférence corse serait la conséquence logique du nouveau paragraphe constitutionnel. C’est là que commencent les jeux de dupes. La macronie nationale, le noyau nationaliste corse qui s’y rattache et la majorité des socialistes comptent sur la satisfaction symbolique pour obtenir la paix civile dans l’île. La France insoumise, en votant le texte, espère prendre jusqu’à l’Assemblée de Corse la place qui a été enlevée à la gauche en 2017. Les autres forces se divisent, ne pouvant récuser l’autonomie, mais pressentant les risques des termes introduits. Quant au Rassemblement national, il joue sur les deux tableaux : il a obtenu l’insertion constitutionnelle de notions qui légitiment ses choix d’exclusion et il affiche sa posture d’opposant numéro un, à Paris comme en Corse.
Son objectif est clair : rafler la mise, en raccordant les flux des votes régionaux (aujourd’hui en faveur des nationalistes) et ceux des votes nationaux (la Corse est une des régions de France où le vote RN est le plus fort). D’ores et déjà, il a réussi à prendre langue avec une partie active du mouvement nationaliste (Mossa Palatina). Il ne lui reste plus qu’à attendre patiemment son heure. En Corse comme sur le continent, l’air du temps roule pour lui. Partie de dupes, disions-nous. Craignons que le RN soit le seul à en bénéficier…