L’affaire Epstein révèle un monde à part
L’affaire Epstein expose une élite convaincue d’être au-dessus des lois. Le pouvoir sans frein et sans limite comme horizon.
L’affaire Jeffrey Epstein bouscule profondément la société américaine et notamment les soutiens de Donald Trump. Les MAGA doutent de plus en plus de la probité des hommes qu’ils ont porté au pouvoir. Mais l’affaire est en train de prendre une dimension nouvelle : les opinions publiques occidentales découvrent, médusées, l’intrication des relations entre le criminel sexuel, suicidé en 2019, et leurs hommes de pouvoir.
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Sous la contrainte, de façon chaotique et insatisfaisante, l’administration Trump doit déclassifier des millions de documents. Ces mails, photos, vidéos, enregistrements… informent moins sur les crimes sexuels (ces documents-là ne sont pas rendus publics) que sur cet autre monde où se croisent et badinent les puissants. L’onde de choc en Europe est telle que plusieurs dirigeants politiques et économiques ont été contraints de démissionner après que soient rendus publics leurs liens persistants avec Jeffrey Epstein. La tornade emporte les plus vénérables ambassadeurs, président du prix Nobel de la paix, ministres et princes de tous pays, animateur de collecte de fonds caritatifs, sportifs et artistes… La France commence à être touchée par cette boue dans laquelle la prédation sexuelle n’est pas le seul motif.
Assurément, la consolidation de l’entre-soi politique, économique, culturel et médiatique est le fondement de ces échanges. Mais cela passe bel et bien par le partage de femmes, jeunes, très jeunes. La connivence et la jouissance, la violence et la transgression constituent la matière du pacte. Le caractère so exclusive, qui en constitue l’attrait, commence dès le partage des jets et des fêtes sur l’île privée d’Epstein. Appartenir à un monde distinct de celui, commun, des mortels… quel bonheur !
Le mouvement planétaire #MeToo a révélé le caractère massif, systémique des violences sexuelles faites aux femmes. L’affaire Epstein dévoile le lien intime entre pouvoir et domination sexuelle.
L’affaire Epstein lève le voile sur l’Olympe dégueulasse et décadent où l’idéal promu se targue de n’avoir aucune limite, cohérent avec un capitalisme débridé. Le pouvoir ici, c’est se prendre pour Icare avec la promesse de ne jamais se brûler les ailes.
Pourquoi vouloir le pouvoir ? Pour se prendre pour des dieux et n’avoir plus de compte à rendre de rien ni à personne. Étendre une suprématie si loin qu’elle puisse se moquer de tout et de ne plus être entravée par aucune conscience. Se sentir au-dessus des lois qui régissent le monde et la nature, qui régissent la morale et communément nos vies. Se contreficher même de l’avenir de l’humanité (cohésion des peuples, réchauffement climatique, cultures). L’affaire Epstein lève le voile sur l’Olympe dégueulasse et décadent où l’idéal promu se targue de n’avoir aucune limite, cohérent avec un capitalisme débridé. Le pouvoir ici, c’est se prendre pour Icare avec la promesse de ne jamais se brûler les ailes.
L’affranchissement de toute éthique ou conscience pour alimenter l’egotrip est désormais la drogue dure de ces messieurs. Il y a trente ans encore, décorations officielles, roulements de tambour, belles femmes et grosses voitures satisfaisaient le narcissisme que ces hommes ont été invités à cultiver dès leur plus jeune âge. C’est du passé. Il faut augmenter la dose.
Tous n’ont pas été programmés pour devenir de très méchantes personnes. Ils le sont devenus parce qu’on leur a trop dit qu’ils étaient magnifiques, qu’ils étaient les meilleurs, que leurs revenus et leurs désirs pouvaient être sans limite. Si un autre monde est possible et souhaitable, il passe par la déconstruction de ces valeurs de compétition et de possession.
Bonjour Madame,
merci pour cet article édifiant mais malheureusement peu surprenant.
Comme vous le dites, il leur faut augmenter la dose ; quelle sera la nature de la prochaine dose ?
A noter malgré tout que, même s’il s’agit, dans la plupart des cas, d’hommes, la rabatteuse était quand même une femme.
Dans son essai, la révolte des élites, Christopher Lasch nous avait prévenus de ce monde où il y aurait « eux » et les autres.
Ceci étant, des personnalités de tous ordres mais aucun nom de journalistes ou des gens de médias. Y voyez-vous une explication ?
Bien à vous.
On croit rêver quand on lit de telles choses dans l’enquête de médiapart :
« La famille Lang est prise dans la tourmente de l’affaire Epstein depuis les révélations de Mediapart, lundi 2 février, sur l’existence d’une société offshore de Jeffrey Epstein, Prytanee Ltd., dont la moitié des parts appartenait à Caroline Lang, qui n’a rien déclaré au fisc français. Le nom de Jack Lang lui-même apparaissait également dans les statuts de cette société, dotée de plus d’un million d’euros, dont l’objet était l’achat d’œuvres d’art. Jack Lang a expliqué sur RMC et BFMTV avoir été « stupéfait de découvrir il y a quelques jours que [s]on nom était là-dedans ».
Caroline Lang, qui figurait par ailleurs sur le testament d’Epstein rédigé deux jours avant sa mort en prison – une somme de 5 millions d’euros lui était promise –, a annoncé sa démission du Syndicat des producteurs indépendants (SPI), dont elle était la déléguée générale, pour protéger l’organisme de la polémique suscitée par nos révélations. »
C’est consternant , le mot est faible sur ce que peut être une certaine « gauche « .
« un monde à part »???? ah Bon?!
Si on suit votre raisonnement jusqu’au bout, la question que vous posez Catherine devient au fond assez simple:
Si des institutions existent (justice, police, régulation) et qu’une affaire comme Epstein peut prospérer pendant des années, alors il faut regarder ces mécanismes pas comme des digues morales abstraites, mais comme des dispositifs qui opèrent dans une structure sociale donnée…
Parce qu’au fond deux lectures existent:
a) soit on parle d’un accident c’est a dire de défaillances individuelles, d’un procureur indulgent, de protections ponctuelles…
b) soit on regarde la mécanique sociale avec la concentration de richesse, des réseaux d’élites fermés, une puissance juridique disproportionnée, une capacité d’influence sur les institutions…
Et là le problème change de nature!
Parce que cela voudrait dire que la « régulation » n’est pas absente mais qu’elle fonctionne dans un rapport de forces asymétrique!!! Pour les classes ordinaires : procédure rapide, contrôle direct, sanction immédiate. Pour les ultra-puissants : temps judiciaire dilaté, armées d’avocats, réseaux d’influence, capacité à déplacer le terrain médiatique.
Autrement dit, l’affaire Epstein n’illustre peut-être pas un défaut ponctuel de régulation, mais montre plutôt ce qui arrive quand des positions sociales concentrent assez de ressources pour neutraliser les contraintes ordinaires.
Et la question devient presque triviale :
dans une société où certains cumulent fortune gigantesque, capital social et proximité politique, que peut réellement signifier l’égalité devant la loi ? Un vrai principe juridique? Ou un horizon politique encore à conquérir ?
Et au fond, une autre question surgit aussitôt :
si cette asymétrie est structurelle, une ligne de rupture avec cet état de fait peut-elle vraiment se construire sans conflit ?
Parce que toute tentative sérieuse de redistribution du pouvoir (économique, juridique, médiatique) touche directement des intérêts installés. Et l’histoire sociale montre assez bien que ces intérêts abandonnent rarement leurs positions par simple persuasion morale.
Alors la question devient presque stratégique :
la transformation de ces structures relève-t-elle d’une réforme progressive acceptée par les dominants, ou bien d’un rapport de force assumé qui reconfigure les règles du jeu manifestement biaisées a la base?
Chère Catherine, l’égalité devant la loi se décrète-t-elle… ou se conquiert-elle ?