À qui profite l’état de guerre ?
Au moment où l’on se prépare plus que jamais à la possibilité d’une nouvelle ère de conflits, une question peut légitimement se poser : avons-nous vraiment quitté l’état de guerre, à un moment ou à un autre ? Analyse de Roger Martelli.
Pour les historiens, le « court 20ème siècle » (1914-1991) s’est achevé avec la fin de la guerre froide qui, elle-même, succédait au cataclysme de deux guerres mondiales. Après un siècle guerrier, le temps semblait venu d’un « nouvel ordre mondial », sous la houlette de fait des États-Unis et sous l’égide théorique de l’ONU. C’était enfin le temps de la démocratie triomphante, du marché libre et de « la fin de l’Histoire » qu’annonçait l’économiste américain Francis Fukuyama.
L’Histoire, justement, n’a pas attendu longtemps pour doucher les illusions. Dès 1993, un autre universitaire américain, Samuel Huntington, publie un article qui fait rapidement le tour du monde et impose la thématique du « choc des civilisations ». Désormais, explique le chercheur, le conflit le plus fondamental oppose, d’un côté un Occident riche mais en déclin démographique et, de l’autre côté, un islam démographiquement expansif et appuyé sur une doctrine religieuse unifiante et combative. Huntington installe une conviction qui va infuser profondément dans nos sociétés : l’Occident est fragilisé parce que des forces expansives érodent son identité ; il peut mourir, parce qu’il ne sait plus qui il est et parce que d’autres agissent pour qu’il ne soit plus ce qu’il était.
Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine.
Le 11 septembre 2001, la destruction du World Trade Center à New York donne à la menace une densité spectaculaire. Le 18 septembre, le Congrès américain adopte une résolution proposant la mise en place d’une juridiction d’exception. Le 25 octobre, le Patriot Act concrétise son existence. « Guerre contre le terrorisme », « guerre globale contre la terreur » sont les maîtres mots de l’administration américaine. Cette logique s’élargit à la planète tout entière. En 2004, un rapport officiel de l’ONU explique que le terrorisme exige « une nouvelle norme prescrivant une obligation collective internationale de protection ». La sécurité fait fonction de « paradigme pour un monde désenchanté ». La peur finit par être promue au rang de lien politique.
État de guerre, état d’exception
Légitimée par la peur, la politique sécuritaire devient une ossature des politiques publiques, le critère ultime du « bon » gouvernement. Le travaillisme britannique a inventé une notion pour légitimer cette rigueur implacable : celle de « l’ordre juste », que Ségolène Royal va reprendre dans sa campagne présidentielle de 2007.
L’Europe n’échappe pas à la loi commune. En 2002, des décisions-cadres sont adoptées à propos du mandat d’arrêt européen et du terrorisme, tandis qu’un espace transatlantique se met en place pour organiser le profilage et le contrôle des passagers aériens. En France, où l’expérience du terrorisme est ancienne, le durcissement des législations criminelles, amorcé dans les années 1970, se produit dès le début du nouveau siècle, porté à la fois par la droite et par la gauche de gouvernement.
En octobre 2012, Manuel Valls affirme devant le Sénat que la « menace diffuse » des « ennemis de l’intérieur » justifie « un travail de surveillance constant et approfondi ». En janvier 2013, François Hollande reprend à son compte la formule de la « guerre contre le terrorisme » pour justifier l’intervention française au Mali. En novembre 2014, la loi fixe ainsi pour objectif de « renforcer les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme ».
Au lendemain des attentats meurtriers contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, Manuel Valls affirme que « nous avons une guerre à mener » et Nicolas Sarkozy que « la guerre a été déclarée à la France, à ses institutions ». L’État affirme prendre des mesures exceptionnelles mais pas d’état d’exception. La vérité est que l’œuvre législative entérine une mutation décisive, de portée culturelle tout autant que judiciaire. Comme le souligne la juriste Mireille Delmas-Marty, le vocabulaire et les méthodes de la guerre tendent à se recouper de plus en plus avec ceux de la justice. On mène la guerre à tout moment, contre le terrorisme, le narcotrafic ou… le covid.
La montée des Suds
Terrorisme djihadiste aidant, l’ennemi du « choc des civilisations » est facile à identifier, du côté d’un islam prêt à enflammer les rancœurs. Mais, bientôt, les regards se déplacent. Alors que les États-Unis s’enferment dans leur guerre contre le terrorisme, certains pays du Sud connaissent un développement spectaculaire. En 2001, pour désigner les nouveaux acteurs de la scène mondiale, apparaît la notion de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) – devenue BRICS avec l’adjonction de l’Afrique du Sud. Coalisés pour tirer le meilleur parti de la mondialisation, les cinq États se mettent à contester les institutions pivots, monétaires et bancaires, de l’ordre américain. En quelques années, les rapports économiques mondiaux sont bouleversés. Dès 2012, le monde occidental ne compte plus que pour moitié dans la richesse mondiale et, désormais, la Chine occupe la première place du classement des PIB.
Voilà donc les États-Unis en situation de perdre leur leadership face à un Sud que l’on qualifie de « global ». La globalité masque l’extrême diversité des Suds, mais elle dit aussi que tous ces pays ont en commun de vouloir mettre un terme à une longue domination occidentale qui ne reflète plus la réalité du monde tel qu’il est. Les deux conflits majeurs, en Ukraine et à Gaza, radicalisent ainsi l’image d’un monde redevenu inexorablement dual. Aujourd’hui sans pouvoir réel, l’ONU reste la scène où les équilibres se mesurent. Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine. L’image du Sud global est une caricature et un piège, mais elle nous dit un état du monde, angoissant.
État de guerre, course à la puissance
Nous voilà en effet dans une période où s’entremêlent la peur des dominants menacés et les rancœurs des dominés qui ne veulent plus l’être, la fébrilité d’une Amérique en déclin, l’appétit des puissances de second plan (Russie), l’exacerbation universelle des nationalismes et la crise absolue du multilatéralisme de 1945.
La conviction s’installe que la paix a affaibli l’Occident et que, pour qu’il survive, il doit à tout prix accroître sa puissance et se préparer à la guerre. Tout ce qui freine cet objectif doit être éradiqué, même s’il faut pour cela revenir sur de vieilles valeurs et convictions. Si la politique économique n’est pas à la hauteur, on la réoriente, y compris en bousculant les limites posées au déficit des États. Si la recherche de la sobriété écologique est un frein, on se débarrasse de ses normes, brutalement taxées de liberticides. Si le tracé des frontières corsète la puissance, on le modifie, par la force ou par le chantage. Si la logique de la délibération démocratique fait perdre du temps et menace la rapidité du réarmement global, on tourne le dos aux procédures démocratiques. Si l’esprit public valorise trop le pacifisme et l’esprit de compromis, on anesthésie ces facteurs de faiblesse et on exalte le retour du nationalisme de puissance. Si les oppositions fragilisent l’homogénéité du corps social, on les contrôle, on les circonscrit ou on les brise. Si l’idéal pacifiste des lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale a affaibli les puissances et si les institutions onusiennes sont des boulets, on les contourne ou, mieux, on les démantèle. En bref, le degré d’agressivité devient le critérium de toute pratique, économique, sociale, politique, diplomatique.
La géopolitique se déploie de plus en plus dans son expression la plus rudimentaire : le primat de la realpolitik et l’affrontement des puissances. Tout peuple qui ne se plie pas à la règle est voué à la dépendance et au déclin. Qui n’en accepte pas la nécessité est aussitôt taxé d’angélisme, quand ce n’est pas de soumission pure et simple à l’agresseur. Accélérer la production d’armement, subordonner l’économie à la logique de la guerre, instituer l’Europe en puissance : tel est désormais l’horizon proposé des politiques publiques. On est sommés d’être pour ou contre.
Ces postulats devraient être reconsidérés. Intérioriser l’impératif de puissance, c’est tolérer que s’impose l’univers mental des forces qui font de la peur le carburant des pires régressions. Mais le monde n’est pas fait de blocs et de camps. Des États, différents par leur taille et l’ampleur de leurs ressources, n’éprouvent guère d’enthousiasme à s’enliser dans la course épuisante à la puissance. Des institutions internationales et des ONG mondiales continuent de proposer d’autres normes, d’autres critères, d’autres méthodes que celles de la puissance. Des mouvements critiques, pacifistes et démocratiques continuent de vivre et de lutter et s’inquiètent de ce que le primat de la force rejette dans l’ombre l’impératif de la justice sociale, de la dignité et des droits. C’est de leur côté que se trouve le véritable réalisme.
Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.
Bonjour. Puis-je citer cet article in extenso en citant l’auteur et la source dans le carte d’un projet de livre ?
Merci pour votre réponse.
Jean-Pascal
Yes you can !
Cher Roger,
Ton article rappelle utilement que nous ne sommes pas simplement entrés dans une période de « retour de la guerre », mais dans une phase historique où les sociétés ont progressivement réintégré la logique de confrontation permanente dans leur fonctionnement politique, économique et culturel. L’analyse de la montée de l’état d’exception, de la généralisation du vocabulaire guerrier et de la transformation de la sécurité en principe organisateur des politiques publiques constitue un point juste : la guerre n’est plus seulement un affrontement militaire entre États, elle devient une grille de lecture globale des rapports sociaux et internationaux.
Cependant, cette analyse reste incomplète dès lors qu’elle ne remonte pas suffisamment aux causes matérielles de cette évolution. Le problème n’est pas seulement le retour de la « puissance » ou la montée des nationalismes. Il réside dans la crise profonde du système capitaliste mondialisé, dans les contradictions d’un ordre économique fondé sur la concurrence généralisée, l’accumulation inégale des richesses et la domination des rapports de force. La fin de la guerre froide n’a pas ouvert une période d’émancipation universelle contrairement aux naïvetés gauchistes et sociales-démocrates. Elle a surtout consacré, pendant un temps, l’hégémonie d’un capitalisme financiarisé sous direction étasunienne. La « fin de l’Histoire » annoncée par Fukuyama n’était pas la disparition des contradictions, mais l’illusion idéologique d’un système ayant voulu se présenter comme définitif. La chute de l’URSS liquidée par la médiocrité révisionniste de Gorbatchev et ses semblables a juste ouvert une parenthèse bénéficiant à l’impérialisme unipolaire prédateur. Heureusement, le Parti Communiste Chinois, revenu de l’ultra gauchisme, a engagé à partir de 1976 le redéveloppement de la Chine socialiste. Nous assistons donc à la fin de l’humanisme de la moraline imposée par le trotskisme devenu néo-conservateur par anti soviétisme, donc anti léninisme. C’est la victoire posthume de Staline et Mao.
De ce point de vue, l’article a raison de souligner la montée des pays émergents et la contestation de l’ordre occidental, mais il tend parfois à reprendre une lecture trop symétrique du monde entre « l’Occident » et « le reste ». Or les rapports internationaux ne peuvent être réduits à un affrontement culturel ou civilisationnel. Une telle grille de lecture doit être laissé aux essentialistes réactionnaires comme Mélenchon, Glucksmann, Barrot, Retailleau, Bardella et Zemmour. Autrement dit, à l’anti-communisme primaire.
En effet, ils sont d’abord structurés par des rapports de domination, des intérêts économiques, des stratégies d’accès aux ressources, aux technologies, aux chaînes de valeur et aux espaces d’influence. Le concept de « Sud global », malgré ses limites, exprime moins une unité idéologique qu’une contestation historique d’une hiérarchie internationale héritée du colonialisme et prolongée par des mécanismes économiques contemporains. Là où ton article atteint une limite importante, c’est dans son traitement de la question de la puissance. Critiquer la militarisation des sociétés et l’utilisation politique de la peur est nécessaire. Mais il ne faudrait pas opposer mécaniquement la recherche de puissance à la justice sociale ou à l’émancipation des peuples. Pour les traditions révolutionnaires et marxistes, communistes, la question de la souveraineté et de la capacité d’action collective n’a jamais été secondaire. Un peuple privé de maîtrise sur son industrie, son énergie, sa monnaie, ses technologies ou ses capacités de défense est un peuple dépendant. La paix ne peut être garantie par la seule invocation du droit ou du multilatéralisme lorsque les rapports de force économiques et géopolitiques demeurent déséquilibrés.
La véritable alternative n’est donc pas entre une fuite en avant belliciste et un pacifisme abstrait, comme la SFIO des années 30, mais entre deux conceptions de la puissance. Celle des classes dominantes, fondée sur la compétition impérialiste, la domination économique et l’accumulation militaire au bénéfice du capital financier. Et celle qui pourrait être portée par les peuples : une puissance démocratique, sociale, industrielle, écologique et souveraine permettant de résister aux logiques de dépendance et de domination.
C’est précisément ici que manque une perspective stratégique dans l’article. Constater la crise du multilatéralisme, le retour des rapports de force et la militarisation des imaginaires ne suffit pas. Encore faut-il identifier les forces sociales capables d’imposer une autre orientation. Car l’histoire ne bascule pas simplement par la diffusion de bonnes normes internationales : elle bascule lorsque des rapports sociaux nouveaux permettent à des majorités populaires de transformer les institutions, les politiques économiques et les équilibres internationaux. La question centrale n’est donc peut-être pas seulement : « avons-nous quitté l’état de guerre ? ». Elle est plutôt : qui maîtrise les conditions matérielles de la paix ? Tant que les peuples resteront soumis aux logiques de concurrence capitaliste, aux dépendances stratégiques et aux rivalités entre grandes puissances, la paix restera fragile. Construire une alternative suppose donc de réhabiliter la souveraineté populaire, la coopération internationale et la planification démocratique comme moyens concrets de sortir de la spirale de confrontation. C’est pourquoi l’enjeu est le socialisme. Et donc un programme socialiste pour la démocratie avancée française.
Fraternellement,
Nous sommes déjà en guerre (industrielle , religieuse, politique…ect ) mais cette fois avec le risque nucléaire nos « valeureux dirigeants » qui autrefois envoyaient gaiement les gens du peuple se faire massacrer ne sont plus très surs de vouloir provoquer un conflit armé (à part des inconscients type présidents de Russie, Etats Unis) et encore le risque est gros l’anéantissements de la planète avec les radiations mortelles même pour eux les font surement réfléchir avant l’irréparable.
Lorsque tout devient rapport de forces, les peuples sont dindons de la force.