TRIBUNE. « Gueux, impressionnistes, suffragettes… et woke : ces insultes devenues des étendards »

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La bataille politique est aussi une bataille du langage. En revenant sur l’histoire de mots retournés contre leurs auteurs, Étienne Roche, délégué général adjoint du Parti radical de gauche, plaide pour que la gauche cesse d’abandonner le terrain lexical à ses adversaires.

Il existe une loi discrète dans l’histoire des mots : l’injure est un boomerang. Lancée pour humilier, elle revient parfois aux mains de ceux qu’elle visait, qui la brandissent comme un drapeau. L’histoire a vu la manœuvre réussir plus d’une fois. Un retournement est pourtant en cours qui ne ressemble à aucun autre.

Antioche, milieu du Ier siècle. Une secte juive dissidente reçoit de l’extérieur un sobriquet forgé sur le nom de son chef supposé, avec le suffixe latin qui désigne les partisans : christianoi, ceux de Christ. Eux se nommaient entre eux les disciples, les frères, ceux de la Voie. Le mot vient des autres, et il n’est pas tendre : Tacite parle de « ceux que le vulgaire appelait chrétiens ». Il devient vite un chef d’accusation à lui seul, au point que sous Trajan, répondre oui à la question « es-tu chrétien ? » suffit à faire condamner. C’est là que le retournement s’opère, et il a eu lieu à Lyon : en 177, dans l’amphithéâtre des Trois Gaules, l’esclave Blandine répond à ses juges qu’elle est chrétienne et que chez eux il ne se fait rien de mal. Le mot qui condamnait devient la formule par laquelle on se déclare. Deux mille ans plus tard, on ne compte plus ceux qui le portent.

Bruxelles, avril 1566. Trois cents nobles des Pays-Bas viennent supplier la régente Marguerite de Parme d’adoucir l’Inquisition. Un courtisan, le comte de Berlaymont, aurait glissé à la régente inquiète : « N’ayez pas peur, Madame, ce ne sont que des gueux. » Le mot, rapporté, fait fortune : les pétitionnaires s’en emparent dans l’ivresse d’un banquet, se coiffent de l’écuelle de bois et de la besace des mendiants, et « Vivent les gueux ! » devient le cri de ralliement de la révolte. Six ans plus tard, ce sont des « gueux de mer » qui prennent La Brielle et soulèvent la Hollande ; l’insurrection durera quatre-vingts ans et accouchera des Provinces-Unies. Le mépris d’un homme de cour avait fourni son étendard à une nation.

Paris, 1792. « Sans-culottes » : le ricanement des salons aristocratiques devant ces hommes du peuple qui portaient le pantalon et non la culotte de soie. Le peuple s’en fait un titre : les sections sans-culottes deviennent le fer de lance de la Révolution, et le sobriquet vestimentaire, un brevet de civisme. Les Américains avaient fait de même avec Yankee Doodle, chanson des soldats anglais moquant les coloniaux mal fagotés : les insurgés l’entonnèrent eux-mêmes en marchant sur les Anglais. 

Paris, avril 1874. Dans les colonnes du Charivari, le critique Louis Leroy visite l’exposition d’un groupe de peintres refusés des salons et s’arrête, goguenard, devant un Monet intitulé Impression, soleil levant. « Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine », persifle-t-il, avant de coiffer son article d’un titre qu’il croit assassin : « L’Exposition des impressionnistes ». Trois ans plus tard, les intéressés s’affichent eux-mêmes « impressionnistes » à leur troisième exposition : la risée est devenue le nom d’une révolution picturale, apprise depuis dans toutes les écoles du monde. Et le seul titre de gloire qui reste à Leroy est d’avoir baptisé, sans le vouloir, ce qu’il voulait enterrer.

Londres, 1906. Un journaliste du Daily Mail forge « suffragette », diminutif condescendant — une pincée de –ette pour rapetisser ces femmes qui réclamaient le droit de vote. Les militantes d’Emmeline Pankhurst retournent la condescendance comme un gant : elles s’approprient le sobriquet, le portent en bannière et baptiseront leur journal The Suffragette. L’histoire a tranché : c’est le mot forgé pour les moquer qui est entré au panthéon, et l’anglais distingue toujours les sages suffragists des irréductibles suffragettes. Le diminutif est devenu un superlatif.

Plus près de nous, queer (« bizarre », « tordu ») fut pendant un siècle l’injure crachée aux homosexuels du monde anglo-saxon. À la fin des années 1980, en pleine épidémie de sida, des militants décident de la ramasser plutôt que de la fuir : « We’re here, we’re queer, get used to it », scande Queer Nation dans les rues de New York. Le mot est aujourd’hui une bannière, et un intitulé de chaires universitaires.

La mécanique de ces retournements est toujours la même, et elle tient du judo. L’injure dit la peur de celui qui la lance plus que la honte de celui qui la reçoit ; la ramasser, c’est la désarmer. Que reste-t-il à cracher à qui porte fièrement le crachat ? Il y a plus : le sobriquet moqueur est presque toujours meilleur que l’étiquette officielle. Il est concret, sonore, imagé. Les trouvailles de l’adversaire ont du génie verbal, et se les approprier, c’est capturer son énergie. Qu’on en fasse l’inventaire : gueux, sans-culottes, yankees, impressionnistes, suffragettes, queer. Chaque fois, un seul trajet, du bas vers le haut, de la moquerie à la fierté.

Reste un septième mot, et son cas est unique : woke n’a pas une transition à faire, mais deux. Car lui est né étendard. Stay woke (« restez éveillés ») circule dès les années 1930 dans l’argot afro-américain : le bluesman Lead Belly l’emploie en 1938 pour avertir ses frères traversant l’Alabama de la ségrégation ; Martin Luther King en porte l’esprit dans son appel de 1965 à « rester éveillé » face à la grande révolution des droits civiques ; le hashtag #StayWoke accompagne Black Lives Matter en 2014. Puis le mot est confisqué : à partir de 2016, il est retourné en insulte fourre-tout, jamais définie par ceux qui l’emploient. Dire « c’est woke » dispense désormais d’argumenter et permet de disqualifier d’office. La méthode n’est pas neuve : dès 1981, le stratège républicain Lee Atwater expliquait comment gagner les voix des racistes sans paraître raciste — abandonner les mots infréquentables (comme « négro ») pour des abstractions présentables (le « transport scolaire imposé », les « droits des États »…). Les gueux avaient reçu leur nom de leurs adversaires ; aux éveillés, on a volé le leur.

C’est pourquoi le retournement à accomplir n’est pas une conquête mais une restitution. Il ne s’agit pas de s’approprier le mot de l’ennemi : il s’agit de reprendre un mot volé à ceux qui l’ont dévoyé. Les gueux n’ont pas plaidé qu’ils n’étaient pas des gueux ; les impressionnistes n’ont pas exigé des excuses du Charivari : ils ont peint. La querelle de cet été autour d’un film — L’Odyssée de Christopher Nolan — accusé de tous les « wokismes » le rappelle assez : fuir le mot, c’est laisser l’adversaire écrire le dictionnaire. L’histoire offre le mode d’emploi, et il tient en une ligne : cesser de fuir le mot, le porter haut, le remplir de ses propres raisons. Les mots sont des places fortes : abandonnés, ils servent à l’ennemi ; tenus, ils protègent tout ce et ceux qu’ils nomment. Éveillés, et fiers de l’être.

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