Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique

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Cléo Cohen, cinéaste et autrice de documentaires radiophoniques, Alexia Levy-Chekroun, doctorante en philosophie politique, et Juliette Rousseau, autrice et éditrice, interrogent les ressorts d’une mobilisation qui, au nom de la cause palestinienne, a pris pour cible Barbara Butch. Sans rien céder à la critique de ses positions politiques, elles alertent sur les logiques antisémites, misogynes et punitives qui peuvent traverser la gauche et plaident pour une éthique queer, féministe et antiraciste de la lutte politique.

Samedi dernier, la DJ Barbara Butch a été empêchée de jouer lors d’un festival où elle était programmée à Grenoble. Une centaine de manifestant.es se sont opposé.es à sa performance, tandis qu’elle était la cible de projectiles (en atteste un journaliste de Libération présent ce soir-là, ainsi qu’une enquête de médiapart) et ce jusqu’à lui faire quitter la scène. Cette action est la dernière étape d’une campagne d’appel au boycott de l’artiste initiée par la section locale de LFI il y a plusieurs mois, et qui avait tenté – sans succès – de faire annuler son concert. Deux raisons sont ici invoquées pour justifier le boycott. Elle a, d’une part, joué à une fête privée à l’ambassade de France à Tel Aviv l’année passée, durant le génocide à Gaza. Elle a d’autre part, plus récemment, signé une tribune en soutien à la loi Yadan. Deux signaux politiques qui méritent, effectivement, d’être interrogés depuis une perspective critique et dont nous devons avoir la possibilité d’en débattre au sein de notre camp politique. Tout comme nous devons pouvoir tenir les personnalités publiques responsables de leurs actes, lorsque ceux-ci contribuent – d’après nous – à aggraver ou invisibiliser les maux du monde.

Soutenir la loi Yadan, et ses potentielles dérives liberticides, était une erreur selon nous. On ne lutte pas contre l’antisémitisme depuis la construction d’un flou juridique concernant la définition même de ce que constitue la “délégitimation d’Israël”. Ce flou juridique étant susceptible de museler l’opposition aux agissements de Tsahal, et de remettre en cause l’existence des structures d’oppression responsables de la destruction génocidaire de Gaza — qui frappe aujourd’hui encore, quotidiennement, les Palestinien•nes. En outre, un tel flou juridique n’aurait été que peu propice au questionnement – et à la remise en cause – de la forme d’organisation politique État-nation, ainsi que de ses affinités avec des rationalités coloniales, ni n’aurait permis d’en aborder les alternatives. Une forme d’organisation politique dont les conséquences, à l’œuvre depuis la création de l’État d’Israël, apparaissent particulièrement intolérables depuis les massacres du 7 octobre. La loi Yadan n’aurait, ainsi, pas permis de questionner – intellectuellement et humainement – les alternatives à ce format stato-national. Et c’est en ce sens que la signature de Barbara Butch constituait une erreur politique. 

Mais rappelons que d’autres personnalités figurent parmi les signataires. On y trouve, notamment : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Boualem Sansal ou encore Omar Youssef Souleimane. Personnalités qui, par leurs prises de position à Matignon/l’Élysée, ou leurs productions textuelles, ont activement contribué à la justification du génocide. Ou, dans le “moins pire” des cas, ont obstrué la critique des rhétoriques réactionnaires structurant l’espace socio-politique français. L’activité publique de ces personnalités a donc infiniment plus d’impact que celle de Barbara Butch – qui, rappelons-le, n’est ni une femme politique, ni écrivaine. Et pourtant, ces mêmes personnalités publiques ne font pas l’objet d’un investissement militant aussi énergique. Comme s’il était tout simplement plus « jouissif » de s’attaquer à une lesbienne-juive-grosse (car plus vulnérabilisée), plutôt qu’à un homme de pouvoir, politique ou écrivain. Comme s’il était politiquement plus « productif » de guetter l’humiliation répétée d’une lesbienne-juive-grosse, plutôt que de s’organiser pour un face à face avec des hommes de pouvoir. Comme s’il était plus facile aussi, de s’en prendre à une artiste dont le cœur de métier (faire danser les gens) peut sembler – depuis une conception cispatriarcale de la lutte sociale – dépolitisé, voire tellement inoffensif et anecdotique, au point de l’ériger en proie facile. Il y a des corps, et des existences, dont l’humiliation réveille une jouissance inscrite de longue date dans l’imaginaire collectif. La punition est d’autant plus susceptible d’emporter l’adhésion qu’elle permet de réaffirmer les normes dominantes.

On pourrait nous répondre que ce dont il s’agit avant tout, c’est de la façon dont Barbara Butch s’est “compromise” dans ses positions politiques – et non pas de qui elle est. Mais étrangement, alors même que de nombreux artistes se compromettent régulièrement avec d’autres régimes fascistes et génocidaires (qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, de l’Iran ou encore des Émirats Arabes Unis), ils ne subissent pas le même ciblage, la même puissance de boycott, ni même une commune focalisation de la part de l’opinion publique militante. On peut ainsi aller donner des concerts à Dubaï ou intervenir dans des festivals de cinéma en Russie, sans trouver personne – ou presque – pour venir vous rappeler le sort des populations soudanaises et ukrainiennes. Et encore moins pour vous empêcher d’exercer. Comme si, du fait de sa judéité, l’erreur politique de Barbara Butch prenait d’autant plus la forme d’une trahison.

Pourquoi Barbara Butch ?

Beaucoup affirment en effet que les attaques “pacifistes” contre Barbara Butch auraient été menées, non pas au nom de sa judéité, mais seulement à cause de ses positionnements politiques “sionistes”. Beaucoup affirment être parfaitement capables d’identifier la force motrice de leurs critiques : un élan de l’intellect ne répondant qu’à un désir de justice – et non pas, bien sûr, à un raisonnement antisémite. Pourtant, bien des travaux en philosophie et sociologie démontrent que le racisme n’est pas seulement une affaire d’intentionnalité. Les comportements racistes (incluant donc ses variantes antisémites) ne sont pas seulement le fruit d’une intention, conscientisée, de nuire à l’autre en raison de son appartenance minoritaire. Il ne s’agit pas seulement d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il ne s’agit pas non plus seulement d’attaques au couteau, d’insultes au détour d’une rue, ou de tags dérogatoires sur un mur. Le racisme est, en effet, avant toute chose une structure cognitive. Il se localise, en premier lieu, dans l’arène de l’inconscient (cf. Greenwald & Banaji, 1995). Le racisme est un filtre, depuis lequel le réel est lu, et rendu intelligible. Comme l’évoquait Sartre dès 1946, le racisme est une matrice explicative du monde. Et cette matrice conduit à lire dans le comportement de “membres” de X ou Y communautés minoritaires, la source substantielle – et originelle – de l’état déplorable du monde. Dans le cas présent, ce n’est pas un hasard si le comportement de Barbara Butch est perçu comme particulièrement responsable des massacres des dernières années. Et ce, plus encore que les autres signataires (même s’ils sont hommes d’Etat ou écrivains) de cette tribune, ou que les autres artistes qui se produisent en Chine ou Emirats Arabes Unis (alors que ces Etats sont aussi accusés de commettre des génocides). 

De nombreux travaux en philosophie politique d’inspiration décoloniale, comme ceux de Gil Anidjar, démontrent en effet que les concepts et rationalités qui structurent les espaces politiques occidentaux ne sont pas neutres. Dans la lignée des épistémologies des Suds et féministes, ces travaux nous enseignent que les matrices d’explication du réel, irriguant les cultures politiques occidentales, sont pré-configurées par l’univers chrétien. Nous vivons encore, aujourd’hui, en 2026 en plein christianisme. Et ce, même si l’Etat – et la vieille gauche laïcarde française – affirment que les “religions” ne peuvent interagir avec l’espace public et politique. Or, si nous habitons encore l’épistémologie chrétienne, il n’est pas inutile de se souvenir des représentations du monde produites – et reconduites – pendant des siècles en Europe chrétienne. Il en est une, dont l’actualité est particulièrement saillante : celle de la figure du Juif comme pécheur-coupable. Le Juif, dans la cosmologie chrétienne, est coupable pour deux raisons. D’une part, car refusant la vérité transcendantale du Christ, le Juif apparaît comme une figure d’entêtement. Un entêtement particulièrement agaçant, puisque celui-ci retarderait la rédemption de toustes. Cette doctrine de la rédemption, ainsi conçue comme dissolution des particularismes individuels/collectifs dans la figure abstraite et universelle du Christ, fut fondée par Paul de Tarse. Elle considère que la vérité du Christ serait dotée d’une aptitude à transcender toute circonstance particulière, et toute identité située, pour ainsi produire une rédemption universelle, abstraite, dénuée d’ancrages empiriques et de positionnalités spécifiques. Elle considère que “la fin de l’Histoire”, le temps de la pacification de tous les conflits, ne se produira que par ralliement — via domestication des particularismes ‘identitaires’ — à la vérité du Christ. Le “bon côté de l’Histoire” étant, in fine, celui du ralliement à la vérité christique. Cette doctrine de la rédemption ‘universelle’, par domestication des particularismes locaux/situés, est au cœur d’une logique coloniale: une logique d’imposition d’une perception du réel à l’Autre, via l’injonction à la conversion au christianisme. Cette logique coloniale fut à la fois mise à l’œuvre au sein des frontières européennes (en ciblant de nombreux Juifves), et extra-européennes (ciblant de nombreuses populations autochtones). Et d’autre part, la figure du Juif comme intrinsèquement doté d’une propension à trahir et tuer : puisque ce seraient les Juifves qui auraient mis le ‘Christ sur la croix’. Ce seraient les Juifves qui, refusant obstinément d’adhérer au message du Christ, seraient allés jusqu’à vouloir anéantir l’existence même de sa ‘vérité’ – en tuant le Christ lui-même. Le Juif est donc perçu comme entêté et égoïste – du fait de son refus de se joindre aux avancées de l’Histoire universelle – au point d’en devenir meurtrier.

Ces représentations du monde n’ont pas disparu avec l’avènement de la modernité européenne, et de ce que l’on appelle, aujourd’hui, la “sécularisation”. Elles ont muté, circulé, de manière à constituer ce que le philosophe Yves Citton qualifie d’“écologie de l’attention” : à savoir, un cadrage – ou filtrage – situé de nos perceptions du réel. Le racisme (dont l’antisémitisme) n’est jamais seulement affaire d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il est également synonyme de structures cognitives qui orientent, d’une manière plutôt qu’une autre, nos expériences du réel. Des structures cognitives qui nous poussent à accorder plus d’attention à X objet (physique ou discursif), plutôt qu’à Y. Des structures cognitives qui nous poussent à croire que telle personne est tendanciellement plus coupable, plus orientée vers l’égoïsme insensible et meurtrier, qu’une autre. Nous l’avons dit, le racisme est une structure cognitive, qui oriente inconsciemment nos colères et frustrations vers des individus situés en raison de leur appartenance communautaire. Il ne suffit donc pas de dire: “Je ne la critique pas en tant que juive, mais en tant que sioniste”, pour que la critique ne soit pas antisémite. Le racisme/antisémitisme se situe, également, dans l’architecture cognitive qui pousse à vouloir la punir elle – plutôt que d’autres complices de génocides ou soutiens de la loi Yadan – pour l’état déplorable de l’Humanité.

L’antisémitisme ne se résume pas à l’intention

Dans toute écologie de l’attention, il y a ce que l’on regarde beaucoup, que l’on charge de nos projections, et ce que l’on ignore : à qui ou quoi l’on fait le cadeau de la neutralité. Durant la campagne des élections municipales, la photographie d’un candidat LFI à la mairie de Grenoble avait déclenché une petite polémique, vite oubliée comme elles le sont presque toutes. On y voyait l’homme posant en costume, les jambes écartées, aux côtés d’un malinois (icône s’il en faut de l’exploitation animale à des fins répressives). Légendée “en route pour conquérir Grenoble”, la photo répondait aux codes de forces, de masculinité et de conquête habituellement propres à l’extrême-droite (quelques mois plus tôt, Bruno Retailleau avait lui-même déclenché une polémique en posant avec un malinois). Désormais élu à la municipalité de Grenoble, Allan Brunon – c’est son nom – est aussi celui qui a mené l’action visant à empêcher Barbara Butch de performer ce samedi. Il est également accusé d’avoir poussé au départ deux élu.es de son groupe au début du mois de juillet, après que ceux-ci aient dénoncé un climat de violence et des propos homophobes tenus par Brunon lui-même. Une dizaine de jours plus tard, Brunon est là, au concert de Barbara Butch, accompagné d’une foule et de nombreux hommes cisgenres —  tous semblant se réjouir de l’humiliation d’une lesbienne juive et grosse sur scène. Là aussi, comment ne pas interroger l’absence de curiosité d’une grande partie de notre camp politique qui, se revendiquant de l’émancipation et du féminisme, semble ne pas “voir” ni interroger la personnalité de Brunon, quand celui-ci présente déjà un certain nombre de traits fortement marqués par une masculinité toxique et homophobe ? 

Comment donc ne pas s’interroger sur les motivations de l’action ? Pense-t-on sincèrement que l’humiliation de Barbara Butch va générer une quelconque forme de justice réparatrice envers le peuple palestinien ? Ou bien, que ce harcèlement (qui n’est plus simplement un boycott) est véritablement susceptible de générer une réflexion collective critique ? Comment ce genre d’action peut-elle créer les conditions pour créer une communauté politique qui ne repose pas sur la déshumanisation de qui que ce soit ? Ou encore de rallier le plus grand nombre à la lutte antifasciste, alors même que l’extrême-droite est à nos portes ? Comment se fait-il que notre camp politique – habituellement si avide de lectures critiques anti-carcérales et post-punitives – soit capable de lire dans l’humiliation répétée d’une artiste juive-lesbienne-grosse le signe d’un horizon meilleur ? 

Nous devrions toujours nous méfier des postulats binaires, et leur appel implicite au fantasme de pureté, qui font systématiquement passer par dessus bord la texture complexe de la vie réelle. Exiger des minorisé.es l’exemplarité ou l’innocence – pour leur accorder soin et solidarité, pour les reconnaître comme des interlocuteur.ices dignes, y compris dans le désaccord –, c’est refaire le jeu d’une norme qui place systématiquement la neutralité du côté de la domination, et la suspicion du côté des dominé.es. A l’inverse, nous avons la responsabilité de faire nôtres les implications d’une critique politique susceptible d’inflammer encore plus ce qui l’est déjà. Oui, nous sommes responsables des conséquences réelles de nos actions, quelle que soit la cause qui les motive. Attaquer publiquement une personne minorisée n’est jamais anodin, ni neutre. Le faire en appelle à une éthique de la responsabilité politique, une éthique queerfem, antiraciste, intéressée à ne pas jouer les existences les unes contre les autres. 

Il nous faut donc redoubler de vigilance : à la fois vis-à-vis de la forme, et de la finalité, propres à ces modes d’action. Il nous faut interroger leurs effets insidieux : leur propension à libérer de la violence – et des affects punitifs – à l’encontre des minorités de genre/personnes queer juives… Mais également, leur prédisposition à offrir un boulevard aux instrumentalisations de la lutte contre l’antisémitisme, ainsi qu’à la polarisation à laquelle travaille activement toute une partie du spectre politique français. Quant aux objectifs que l’on pourrait attendre d’une telle action : lutter contre l’invisibilisation du génocide à Gaza et de la situation au sud-Liban, empêcher la normalisation de la politique de colonisation israélienne, qu’en reste-t-il passé ce coup d’éclat ? Pas grand-chose, car force est de constater qu’une fois de plus, la focale se déplace sur les enjeux nationaux plutôt que sur les victimes réelles – qui, elles, disparaissent derrière les mots d’ordre. Et ce sont ceux qui prétendent leur faire justice qui, finalement, prennent toute la lumière. Quant aux droites et aux extrêmes-droites israéliennes : non seulement de tels modes d’action ne génèrent aucune incidence sur elles, mais ils n’en ont pas non plus sur les institutions et entreprises complices du génocide. Au contraire, l’impossibilité – pour une artiste juive – de pouvoir se produire, sous les rires masculinistes d’un élu blanc, permet à nouveau de présenter l’antisémitisme comme inhérent à la gauche pro-palestinienne ; et toute vie juive hors d’Israël, comme vouée à la persécution.

Peut-on lutter en humiliant ?

Pour désigner la mécanique qui consiste à chosifier certaines existences, y compris à faire de cette chosification l’espace d’une identification commune, la théoricienne féministe Rita Segato parle de “pédagogies de la cruauté”. Vouloir répondre à une pédagogie cruelle par une autre est une voie sans issue. Rita Segato propose alors de penser les “contre-pédagogies de la cruauté” comme autant de pratiques visant à aller contre la désubjectivation que produisent racisme et patriarcat. Ces contre-pédagogies devraient, selon elle, travailler à vitaliser les liens collectifs et les communautés, afin de lutter contre la logique même de chosification. En d’autres termes, on ne luttera pas contre la banalisation de la violence, imprimée massivement à certains groupes sociaux, par l’exercice d’une autre forme de violence banalisée – car, à la fin, c’est toujours notre capacité collective à ne pas déprécier la vie qui perd. Ces propositions nous semblent intéressantes à l’heure où il s’agit de nous interroger sur ce qui distingue une juste critique militante d’une focalisation discriminante. Il nous incombe de chercher à identifier ce qui, parmi les modes d’action mobilisés, relève d’une stratégie efficace… ou d’une culture politique masculiniste, animée par une rationalité politique conquérante, de silenciation, et d’assignation au statut de non-être. Il nous incombe d’identifier ce qui, par mimétisme des techniques conservatrices et réactionnaires, relève d’une reproduction des conditions d’avènement des communautés politiques dysfonctionnelles dans lesquelles nous nous situons aujourd’hui. À ce titre, il n’est pas anodin de constater qu’il n’y avait qu’un pas entre les réactions d’Allan Brunon (ainsi que celles de ses camarades), et celle d’Alain Soral – qui répond à l’affaire en déclarant: “Bien fait la grosse bitch sioniste”.

L’urgence et la nécessité d’une lutte justifient-elles que nous renoncions à tout sens critique quant à nos modes d’action ? Cette question – que l’on pourrait résumer par la tension entre la fin et les moyens – revient en force ces temps-ci. Et ce, alors que les puissances mortifères auxquelles nous devons faire face nous acculent toujours plus. Elle n’est pas nouvelle… Et pourtant elle revient inlassablement, à la faveur des périodes politiques les plus dangereuses, comme une mélodie grinçante. Face aux logiques de “contradiction principale”, d’union sacrée, d’urgence électorale ou de toute autre nature, une éthique queerfeministe et antiraciste de la responsabilité politique doit être pensée. Celle-ci implique de ne jamais renoncer à faire la critique des moyens ; à la faveur d’un horizon caractérisé par une double exigence – de forme et de finalité – émancipatrice. Une éthique qui en appelle à une pratique : c’est-à-dire un mouvement, avec sa part d’auto-critique et sa part de créativité. 

Car militer à gauche, c’est militer pour l’avènement de l’inadvenu, du meilleur. C’est donc rompre avec des rationalités punitives et d’ostracisation si chères aux conservateurs et réactionnaires. Et pourtant, à Grenoble, nous étions loin du compte. Offrir le spectacle des violences faites à une artiste minorisée, c’est rendre possible que d’autres soient attaquées à leur tour. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il nous faudrait – en retour – diaboliser les élus de la France Insoumise. Mais cela signifie, aujourd’hui, à quelques mois des présidentielles, qu’il devient véritablement urgent que ses élus se saisissent – plus encore que Barbara Butch qui n’a vocation, elle, à ne représenter personne – de leurs responsabilités politiques.  Cela signifie qu’il est nécessaire, comme nous l’enseignent les pensées féministes et décoloniales, de remettre en cause les cultures politiques profondément christo-centrées qui structurent le champ partisan français (et ce, y compris au sein des gauches). Et qu’il est de ce fait urgent de laisser la place et la possibilité  aux Juifves – comme aux autres minorités – de construire des gauches qui soient structurellement façonnées par les enjeux et traditions qui leur sont propres. 

Les réseaux sociaux sont un drôle de cirque. Ils prennent une place monumentale dans nos vies, livrent une version monstrueuse d’un débat public pourtant déjà bien toxique. Depuis samedi, on y voit circuler toutes sortes d’analyses, d’informations non vérifiées au sujet de ce qu’a vécu ou non Barbara Butch. On y voit, d’une part, des gens affirmer qu’elle serait blanche ; niant de facto la racialisation subie – de manière générale – en qualité de personne juive, pour renforcer l’idée, initialement misogyne et antisémite, qu’elle en ferait trop et se victimiserait. On y lit des textes qui, souhaitant lutter à juste titre contre les récupérations réactionnaires et néo-coloniales de l’affaire, érigent carrément – à tort – Barbara Butch en icône de “suprématie blanche”. Or, ce blanchiment des expériences et histoires juives produit une invisibilisation des processus de racialisation qu’iels subissent. Un geste générant, à la fois, l’impossibilité de créer des outils adéquats pour déjouer ces processus de racialisation, mais également,  de favoriser le développement de vies juives diasporiques pérennes et sécurisées. Un geste favorisant, donc, la négation des discriminations racistes et antisémites subies par Barbara Butch ;  tout en bâillonnant, de fait, toute critique juive – du procédé mobilisé à Grenoble – au risque d’être assigné au camp de l’extrême droite. On y voit également des gens qui ne sont ni juifves, ni versés dans l’analyse de l’antisémitisme, expliquer ce qui est – et surtout ce qui n’est pas – antisémite. On y voit des femmes blanches et minces jouir sans gêne de l’humiliation de la DJ, tout en distribuant les bonnes grâces. Et on y voit, d’autre part, et c’est tout aussi problématique, des gens mettre sur le même plan les violences subies par Barbara Butch, et celles infligées aux Palestinien.es et aux Libanais.es. On y voit aussi des individus, se saisir de cette opportunité politique, pour décrédibiliser la lutte pour l’émancipation palestinienne, et/ou pour déverser leur haine sur des communautés minorisées et racialisées en France. On y voit, aussi, des individus malhonnêtes politiquement se saisir de l’affaire pour diaboliser la France Insoumise, et relativiser la menace du Rassemblement National. On y voit des gens faire de cet évènement le signe prétendument irrévocable qu’il faudrait désormais abandonner les gauches : que celles-ci seraient le berceau de l’antisémitisme contemporain, et que le seul champ partisan viable – pour les Juifves – serait celui des droites. Et plus encore : on y compte les points, dans l’idée éternellement reconduite qu’il y aurait un camp du bien, irréprochable, et un autre, perverti par nature. Un camp dont on n’attendrait qu’une seule chose : qu’on le révèle, le supprime, pour qu’enfin un monde apaisé, libéré de toutes ses contradictions advienne. Ici encore, la doctrine chrétienne de la rédemption universelle, par suppression des particularismes, se rejoue. Mais les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie. Car la vraie vie, elle, est impure, inaboutie, en devenir. Elle est aussi plus dure et beaucoup plus belle. Et ce n’est qu’avec elle, qu’en elle, et à partir des liens que nous serons capables d’y nouer – que nous pourrons affronter la vague brune qui commence à déferler.

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