« La guerre n’est plus ce qu’elle était »

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Avec le 21ème siècle, la guerre n’est plus un simple affrontement entre États : elle implique les sociétés, les réseaux civils et, parfois, les acteurs transnationaux. Pour Bertrand Badie, politologue et spécialiste des relations internationales, comprendre la guerre contemporaine, c’est comprendre la rivalité entre États mais aussi la mobilisation sociale qui échappe au contrôle des armées.

Regards. Qui fait la guerre aujourd’hui ? Il fut un temps où poser cette question aurait été incongrue. Pourquoi ?

Bertrand Badie. Autrefois, poser une telle question aurait semblé presque inutile, voire absurde. La guerre était l’apanage des États et, plus encore, l’une de leurs expressions fondamentales. La logique de l’époque était simple : un État est défini par sa capacité de lever une armée, de percevoir l’impôt pour l’entretenir, de contrôler son territoire et, le cas échéant, de s’étendre ou de se défendre par la force. La guerre était donc, pour un souverain, une nécessité institutionnelle et une utilité pour son développement : non seulement elle était légitime, mais elle faisait partie de l’ADN de l’État moderne.

Hugo Grotius, au début du 17ème siècle, avait théorisé ce principe avec clarté : dans un monde de souveraineté, la guerre n’est rien d’autre que le moyen principal – souvent le seul – par lequel les États pouvaient régler leurs différends. Il ne s’agissait pas d’une simple violence ponctuelle, mais d’un instrument quasi juridique, inscrit dans le droit international naissant de l’époque. Dans ce contexte de souveraineté absolue et illimitée, il n’existait pas de voie alternative crédible pour résoudre les conflits : la guerre était la continuation obligée de la politique par d’autres moyens, pour reprendre une formulation devenue célèbre plus tard avec Carl von Clausewitz.

« Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus seulement interétatiques, elles sont sociales, transnationales et, souvent, impossibles à circonscrire dans la logique traditionnelle du champ de bataille. La géométrie de la « guerre classique » a volé en éclats.» 

Or ce modèle ne fonctionne plus aujourd’hui. La Seconde Guerre mondiale, paradoxalement, fut à la fois l’aboutissement et le point de rupture de cette logique. Elle a montré, dès les années 1940, que l’État ne détenait plus le monopole exclusif de la violence organisée. Les mouvements de résistance, les forces clandestines, les réseaux civils ont prouvé qu’une société pouvait peser considérablement sur le cours d’un conflit. Mais la véritable rupture se produit avec les guerres de décolonisation : on voit alors s’opposer des États à des non-États, à des dynamiques sociales autonomes. Ces guerres démontrent que la logique militaire est soudain confrontée à une résistance sociale défiant le canon et donc la puissance classique.

Ce phénomène ne s’est pas arrêté avec la fin de la colonisation. Il s’est élargi à d’autres formes de conflictualité : guerres d’intervention, guerres civiles internationalisées, conflits de fragmentation, mobilisations transnationales… Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus seulement interétatiques, elles sont sociales, transnationales et, souvent, impossibles à circonscrire dans la logique traditionnelle du champ de bataille. La géométrie de la « guerre classique » a volé en éclats.

Pour illustrer ce bouleversement, prenons deux exemples brûlants de notre époque : l’Ukraine et Gaza. En quoi ces conflits reflètent-ils cette transformation de la guerre ?

L’Ukraine est exemplaire, mais paradoxale. À première vue, beaucoup pensent que ce conflit est une guerre « à l’ancienne » : un État puissant, la Russie, contre un État plus faible, l’Ukraine. C’est ce que l’on perçoit si l’on regarde uniquement les armées et le territoire. Mais dès que l’on examine la réalité sur le terrain, le schéma s’effondre. Les fragilités internes de l’Ukraine, les difficultés de Kiev à s’imposer dans les régions orientales, la diversité des identités locales et la présence de milices irrégulières pro-russes montrent que le conflit dépasse la simple logique interétatique. Ces milices, bien que captées par Moscou, n’étaient pas initialement des structures étatiques. Mais surtout, cette guerre s’est immédiatement socialisée,  impliquant l’ensemble de la société ukrainienne, pas seulement l’armée. Si nous étions dans un conflit classique, la puissance militaire russe aurait suffi à atteindre Kiev en quelques jours. Or cela ne s’est pas produit. Pourquoi ? Parce que la population ukrainienne, dans ses gestes les plus modestes – une vieille dame qui bloque un char, un passant qui transmet des informations sur les mouvements ennemis, des associations qui organisent des collectes et des missions hospitalières – a constitué une véritable force de résistance. L’efficacité militaire seule ne pouvait rien contre ce degré d’engagement social.

« Depuis Valmy jusqu’à l’Algérie ou le Vietnam, l’histoire démontre que la force militaire est efficace contre la force militaire, mais impuissante face à la mobilisation sociale. »

À Gaza, le phénomène est similaire mais exacerbé. L’armée israélienne est technologiquement supérieure et suréquipée. Pourtant, elle ne parvient pas à résoudre le conflit ni militairement ni politiquement. Les structures sociales locales – tunnels, réseaux de solidarité, mobilisations civiles – neutralisent, en partie, l’effet de la puissance militaire. Ici encore, la guerre ne se résume pas à des canons et des frappes aériennes : elle est une confrontation entre puissance étatique et énergie sociale, comme dans toute guerre de décolonisation, où le plus fort ne parvient jamais à gagner, à « éradiquer le terrorisme »…

Vous parlez de la socialisation de la guerre. Cette transformation affecte-t-elle aussi la manière dont on mène les combats ? La guerre d’aujourd’hui se fait-elle différemment de celle du 20ème siècle ?

Indiscutablement. Nous sommes confrontés à un déphasage entre les dirigeants et les sociétés. Les
premiers persistent à mener des guerres « classiques » : bombardements, chars, frappes aériennes, occupations. C’est le réflexe historique, celui où on retrouve Nicolas Machiavel et son Art de la Guerre, ou le stratège prussien du début du 19ème Carl von Clausewitz. Mais le monde social, lui, invente de nouvelles formes de conflictualité.

Prenons Vladimir Poutine ou Benjamin Netanyahou : leur conception de la guerre reste classique. Le canon, la force aérienne, la frappe ciblée sont au cœur de leur stratégie, comme censés tout régler… et si ça ne suffit pas, on en remet une dose ! Et pourtant, ces instruments ont montré leurs limites. Le canon détruit, mais ne transforme pas la société ; il écrase, mais ne convainc pas. Depuis Valmy jusqu’à l’Algérie ou le Vietnam, l’histoire démontre que la force militaire est efficace contre la force militaire, mais impuissante face à la mobilisation sociale.

« Autrefois, la guerre aboutissait, même imparfaitement, à un ordre politique nouveau. Aujourd’hui, elle produit des destructions infinies, un chaos durable et un conflit social irréductible sans déboucher sur un nouvel ordre… »

Ainsi, la guerre devient paradoxalement moins « rentable » politiquement. On peut tuer, détruire, faire souffrir, mais remodeler un ordre social à son profit reste hors de portée. Les conflits modernes sont caractérisés par cette inefficacité paradoxale : l’usage de la puissance ne produit plus les résultats escomptés.

Et cette inefficacité de la guerre militaire explique-t-elle la multiplication des conflits interminables ?

Oui et c’est un paradoxe terrible. Autrefois, une guerre se terminait par un traité, une frontière redessinée, une victoire tangible. Aujourd’hui, la plupart des conflits deviennent des cycles : violence, trêve, reprise des hostilités. Gaza, l’Afghanistan, l’Irak : autant d’exemples où l’effort militaire ne produit pas la paix.

La raison est simple : les conflits contemporains ne sont plus seulement militaires. Ils sont sociaux, économiques, identitaires. Réduire une guerre à un affrontement militaire, c’est ignorer sa cause profonde : la résistance d’une société à l’oppression, l’aspiration à l’autonomie, la mobilisation de ressources humaines et symboliques qui échappent au champ militaire.

Vous parlez de la « tentation de la guerre ». Est-elle réellement plus forte aujourd’hui, malgré l’évidence de son inefficacité ?

Oui, paradoxalement. La guerre n’apporte plus de victoires claires, est de plus en plus coûteuse, mais elle continue de séduire. Pourquoi ? Parce qu’elle rassure les dirigeants. Elle leur donne l’illusion d’agir, de montrer leur force, de restaurer leur autorité. Elle leur permet de pérenniser leur propre pouvoir. Dans un monde fragmenté, où les États peinent à répondre aux crises sociales, à maîtriser les flux migratoires, à gérer les inégalités, la tentation de recourir à la force est grande.

C’est une logique de court-termisme politique : la guerre apparaît comme un instrument immédiat, tangible, spectaculaire, alors même qu’elle est inefficace à long terme. Elle est utilisée pour masquer les faiblesses institutionnelles, pour montrer que le pouvoir contrôle la situation. Mais derrière ce spectacle se cache une impuissance à résoudre les problèmes sociaux et économiques à l’origine des nouveaux conflits.

Cette transformation ne touche-t-elle pas aussi la notion de puissance ? La puissance est-elle encore synonyme de guerre ?

Pas nécessairement. Traditionnellement, puissance et guerre étaient intimement liées : un État puissant se définissait par sa capacité à imposer sa volonté par la force. Aujourd’hui, cette équation ne tient plus. La nouvelle puissance peut en revanche se manifester dans la mondialisation, par l’influence économique, culturelle, religieuse ou technologique, sans devoir nécessairement déclencher de guerre ouverte.

Cependant, ce que l’on observe, c’est que la réhabilitation de la puissance dans sa version traditionnelle – militaire – conduit à des contradictions majeures : elle est de plus en plus coûteuse, de plus en plus destructrice, et pourtant de moins en moins efficace. Prenons Israël au Moyen-Orient ou la Russie en Ukraine : la puissance militaire est utilisée de façon massive, mais elle ne crée pas de solution politique durable. Elle détruit, elle chaotise, mais elle ne construit pas.

Autrefois, la guerre aboutissait, même imparfaitement, à un ordre politique nouveau. Aujourd’hui, elle produit des destructions infinies, un chaos durable et un conflit social irréductible sans déboucher sur un nouvel ordre…

Et qu’en est-il des justifications habituelles de la guerre : ressources, identité, religion ?

C’est un point essentiel. Souvent, on croit comprendre la guerre par ses causes apparentes : un conflit pour le pétrole, une rivalité ethnique, une
querelle territoriale. Mais ces facteurs ne sont que des causes conjoncturelles, des prétextes. La cause profonde se trouve dans la rivalité entre États ou entre souverains : la compétition, l’ambition, le désir de ne pas céder à l’Autre. Nicolas Machiavel, Thomas Hobbes, Hugo Grotius l’avaient parfaitement compris.

Les identités, les religions, les ethnies ne sont pas la cause réelle de la guerre. Elles sont utilisées pour la justifier, pour mobiliser, pour légitimer le conflit. Ce sont des instruments. La religion n’a jamais été à l’origine d’une guerre, mais elle a servi à la faire accepter et à mobiliser les populations contre un ennemi. L’identité est une fiction organisée pour créer l’adversaire et structurer l’action collective.

Mais si la guerre est dans l’ADN des États, pourquoi observe-t-on des différences entre eux ? Par exemple, Israël et la Jordanie n’ont pas le même rapport à la guerre.

Exactement, il existe des variables intermédiaires. La première est la volonté politique : certains États choisissent de mobiliser leur puissance systématiquement, d’autres non. Israël, historiquement, a intégré dans sa stratégie la conviction que sa sécurité passait par la force militaire. D’autres États, même puissants, peuvent au contraire privilégier la diplomatie, l’intégration régionale ou la coopération multilatérale.

La seconde variable est contextuelle. Jamais personne, même les fondateurs de la pensée classique de la guerre, n’a considéré que l’on vivait dans une guerre permanente. La doctrine de l’équilibre des puissances était précisément le mécanisme permettant de limiter les conflits : si tous les voisins sont approximativement égaux, la guerre n’est plus une nécessité immédiate. Ce principe est peut-être moins déterminant aujourd’hui, mais il demeure…

Comment, dès lors, penser la paix dans ce monde où les conflits sont multiples, sociaux, transnationaux et asymétriques ?

C’est un défi colossal. La paix ne peut pas être simplement l’absence de guerre, ni le produit de traités temporaires qui créent un équilibre fragile. Pour accéder à la paix, il faut penser la coexistence, c’est-à-dire la capacité des sociétés à vivre ensemble malgré leurs différences, dans le respect mutuel et la reconnaissance de l’Autre.

Cela implique plusieurs dimensions : matérielle, politique et morale. Il ne s’agit pas seulement d’établir des frontières ou de négocier des cessez-le-feu. Il faut créer les conditions d’une interaction pacifique : infrastructures, institutions, justice sociale, reconnaissance politique et parité réelle des moyens. La paix est un processus complexe, qui se construit sur la durée et exige l’adhésion active des sociétés et des États.

Le multilatéralisme, mal conçu dès ses débuts par Woodrow Wilson et ses successeurs, avait pour ambition de créer ces conditions, mais a été dévoyé pour devenir en fait un club de puissance. En revanche, les agences internationales – FAO, PAM, HCR – incarnent heureusement cette tentative de bâtir un ordre de coexistence. Mais leur action reste limitée tant qu’elle n’est pas intégrée à la politique des États.

Alors, peut-on espérer que la paix devienne réaliste dans le siècle qui vient ?

Il y a des raisons d’espérer, mais elles sont fragiles. Trois facteurs peuvent induire un optimisme prudent :

1. la guerre devient de plus en plus coûteuse et de moins en moins rentable. Les États rationnels pourraient finir par comprendre que l’engagement militaire massif est contre-productif.

2. l’émergence de formes de pouvoir plus mesurées et la régression espérée du populisme, demandeur de puissance, devrait œuvrer en ce sens

3. la diversification des acteurs internationaux : la guerre n’est plus exclusivement affaire d’États. La société civile mondiale, les réseaux transnationaux, les ONG et les mobilisations citoyennes créent des contre-pouvoirs qui peuvent limiter la violence. Le poids de l’opinion publique pour contrecarrer le génocide à Gaza est remarquable : pourra-t-il déboucher sur du concret ?

Mais ces facteurs ne garantissent rien. La prudence est de mise. La guerre pourrait toujours exploser, et les sociétés devront rester vigilantes pour transformer ces forces en mécanismes de paix durable.

Que retenir pour notre époque ?

La guerre n’est plus ce qu’elle était : elle est socialisée, fragmentée, transnationale. La puissance militaire traditionnelle ne suffit plus à résoudre les conflits. Les causes profondes résident dans la rivalité entre États et la volonté de dominer. La paix, elle, ne peut donc pas se réduire à la cessation des hostilités : elle exige de penser la coexistence, la reconnaissance, l’égalité et la justice sociale.

Notre défi contemporain est donc monumental : intégrer dans la politique mondiale ces exigences de coexistence et de reconnaissance, autrement dit penser la paix comme une construction active, et non comme un simple prélude à la prochaine guerre.

Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.

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