Ruffin doit être clair sur l’immigration
En se disant opposé à « l’immigration de travail », François Ruffin est trop flou. Refuser l’immigration choisie par le patronat ne doit pas laisser croire que le problème serait les immigrés. Il doit parler clairement.
Lundi, Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, s’est agacé de la situation faite aux praticiens diplômés hors Union européenne, notamment algériens, qui font tenir des pans entiers de l’hôpital public tout en restant enfermés dans une précarité administrative absurde. Ça lui a aussi permis de régler ses comptes avec la droite – de Bruno Retailleau à Edouard Philippe – sur l’Algérie… tout en relançant le débat sur l’immigration, thème identitaire de l’extrême droite, et qui sera sûrement au cœur de la présidentielle 2027.
C’est ainsi que François Ruffin, interrogé mardi matin sur France 2, a affirmé son opposition à « l’immigration de travail », en expliquant qu’il refusait que l’on reproduise dans les services ce qui a été fait hier dans l’industrie : l’usage d’une main-d’œuvre moins protégée pour tirer vers le bas les conditions de tous. Il aborde là un vrai sujet. Mais Ruffin n’en dit pas assez.
Pas assez, parce qu’en parlant des médecins étrangers, il ne mentionne pas une dimension essentielle : si la France manque de praticiens, elle ne peut pas considérer comme acceptable d’aller les chercher déjà formés dans des pays qui en ont eux-mêmes besoin. Former un médecin coûte cher, humainement et collectivement. Quand la France attire massivement des médecins algériens, tunisiens, marocains ou roumains pour compenser l’effondrement organisé de son propre hôpital public, elle participe à une prédation internationale : cette fuite des cerveaux qui affaiblit les pays du sud et leur système de santé.
Dans le climat épouvantable qui stigmatise les immigrés, les ambiguïtés ne sont pas possibles. En se disant contre « l’immigration de travail », on pourrait comprendre que Ruffin s’oppose au fait que des immigrés travaillent en France. Cette interprétation ne doit pas être possible dans ce moment de domination des thèmes d’extrême droite. La clarté s’impose. Car cela n’aurait aucun sens au vu de l’histoire humaine, et certainement rien de gauche. L’exigence est que les immigrés aient des droits, des salaires dignes, des protections syndicales, une place pleine et entière dans le salariat.
C’est là que la gauche ne peut laisser aucun doute, et tenir ensemble deux exigences. La première, c’est la régularisation des sans-papiers établis en France. On ne construit pas une politique progressiste sur l’existence d’une population clandestine, surexploitée, terrorisée par la préfecture et livrée au chantage. Maintenir les travailleurs sans-papiers dans l’ombre n’est pas une politique migratoire, c’est une politique discriminatoire (rime cadeau). L’égalité des droits n’affaiblit pas le monde du travail, elle le renforce.
La seconde exigence est le refus de l’immigration sur critère économique. Il ne s‘agit pas là d’un refus des migrants mais d’une opposition radicale à la chosification des êtres humains. Ce n’est pas aux DRH de décider qui a le droit de vivre en France. La gauche se doit d’être opposée à l’immigration choisie, à la politique de quotas. Cette politique prônée souvent à droite et parfois à gauche, est un antihumanisme.
La gauche comme la République ne peuvent pas accepter le tri des individus selon leur niveau de diplôme, leur employabilité, leur rentabilité attendue ou les tensions sectorielles du marché de l’emploi. La migration n’est pas un dispositif de gestion des pénuries de main-d’œuvre. Elle relève de choix de vie, de trajectoires familiales, de contraintes géopolitiques, de rapports postcoloniaux, parfois de survie.
On attend de la gauche qu’elle ne se laisse pas imposer l’agenda de l’extrême droite et qu’elle mène la bataille : elle doit parler travail, droits, classe, dignité. Et rappeler une chose simple : le problème n’est pas les personnes qui se déplacent d’un territoire à l’autre. Le problème, c’est toujours le pouvoir de ceux qui profitent de leur vulnérabilité.