Saint-Denis la tricolore, poing levé !
Saint-Denis la rouge devient-elle Saint-Denis la tricolore ? L’élection de l’insoumis Bally Bagayoko a révélé la brutalité et l’hégémonie d’un récit national identitaire et colonial. La ville du peuple vivant peut être le flambeau d’un autre récit, à la fois nouveau dans sa revendication d’une nation ouverte et égalitaire et héritier d’une longue tradition ouvrière de solidarité et de résistance.
Une Marseillaise poing levé ! Voilà ce qui retentit spontanément dans le public lors de l’élection du nouveau maire, Bally Bagayoko, par le Conseil municipal réuni le 21 mars. Une Marseillaise aussi spontanée que combattive.
Événement étrange dans cette salle des mariages de la ville des rois qui fut aussi celle d’un communisme municipal emblématique. Saint-Denis la rouge, dans son histoire, y a entendu plus souvent l’Internationale composée par Pierre Degeyter, mort et enterré en 1932 dans cette ville où une place et un collège portent son nom.
Cette Marseillaise n’avait pourtant pas suffi le 10 mars à la clôture du meeting de Jean-Luc Mélenchon. Et la « lutte finale » y avait été ensuite chantée comme pour saluer la longue histoire des lieux, cette « salle de la Légion d’Honneur » qui avait accueilli des congrès du PCF dans les années 1930.
Que s’est-il passé en à peine dix jours ? La droite, l’extrême droite et des journalistes prompts à relayer leurs mensonges et à épouser leurs paniques morales et politiques se sont chargés de décrypter l’enjeu national de ce triomphe électoral dès le premier tour : leur France blanche, celle du confort matériel, intellectuel et moral, celle du mépris des pauvres, celle de la condescendance coloniale et raciste que portait le maire sortant socialiste Mathieu Hanotin, était ébranlée.
Le déferlement de haine était, est toujours, à la hauteur de leur panique : les subalternes pouvaient donc leur contester non seulement le pouvoir mais aussi la légitimité du récit national justifiant leur domination.
Dans ce contexte, le discours introductif de la doyenne du Conseil municipal du 21 mars, Nelly Angel Itouchène , a frappé au cœur. Au cœur des militant.es présent.es de tous âges, au cœur des anciens maires communistes présents, au cœur des habitant.es, dont elle a accompagné l’émotion et éclairé sa portée nationale. Militante insoumise, héritière d’une longue tradition ouvrière communiste et immigrée de la ville, elle a su inscrire l’événement dans une histoire, dans une trajectoire personnelle, familiale et collective, dans un récit national populaire, migratoire, résistant et antifasciste. Ici, le temps d’un discours, l’idée de « nouvelle France » prend aux tripes et réactive des souvenirs, une culture, une fierté.
L’hégémonie du récit national identitaire et néocolonial
Qu’on ne s’y trompe pas. Le déferlement raciste qui a suivi l’élection est profondément politique. Si l’habitus blanc colonial fait craquer tous les surmois, c’est qu’il est adossé à un récit aujourd’hui hégémonique sur l’identité française : celui de l’extrême droite.
Nous avons été submergé.es par un véritable tsunami depuis la fake news sur la « ville des noirs » validée sans hésitation par le monde médiatique jusqu’aux « grands singes », en passant par les pratiques « tribales » et le « mal dominant », la violence des foules électorales les soirs de résultat, la main invisible des narcotrafiquants, de Cnews à France info….
Mais dénoncer ici un racisme débridé n’est hélas pas suffisant. Il nous faut bien comprendre ce qui a fait spectaculairement craquer le vernis : la panique politique. La principale (mais pas unique) cible de ce déferlement, Bally Bagayoko, ne s’y est pas trompé. En refusant le qualificatif de « racisé », en revendiquant son statut « d’enfant de la République » héritier de l’immigration, il a immédiatement porté le débat sur son terrain politique, celui de l’identité nationale elle-même.
Usul et Lumi en ont sans doute fait la meilleure synthèse sur Blast le 29 mars. Le scandale ne tient pas seulement à l’élection de maires issu.es de l’immigration postcoloniale, même si leur nombre est évidemment très difficile à digérer. La violence de l’indigestion tient au récit politique qui l’accompagne : une France politico-médiatique « blanche » découvre avec effroi l’émergence consciente des classes populaires dans le débat politique dans leur diversité. Les litanies pleurnichardes récurrentes (depuis des décennies) sur la montée de l’abstention cèdent sans vergogne la place au soupçon face à une mobilisation inattendue (en hausse à Saint-Denis par rapport à 2014 et 2020) bientôt qualifiée de « survote » voire entachée de pressions « communautaires » voire « mafieuses ».
Ah que le peuple était beau quand on pouvait l’infantiliser dans une prétendue « dépolitisation » ! Ah que la politique est belle quand un consensus s’est installé sur une conception identitaire et sécuritaire de la nation, quand on peut agiter comme des évidences les menaces qui la justifient : l’insécurité et le communautarisme !
Voilà qu’en plus, une part de ces élu.es intempestifs se déclarent porteurs d’une autre conception du peuple et de la nation. La « Nouvelle France » promue depuis quelque temps par la France insoumise et qui figure maintenant en tête de son programme met le monde médiatico-politique en transe.
« L’anti-France » serait-elle porteuse d’une alternative ? Dans un imaginaire collectif dans lequel visiblement le RN a pris une position hégémonique, cette alternative ne peut être que celle du « grand remplacement », électoraliste et « raciste ». On va jusqu’à entendre qu’’il y a des Français « qui ne sont pas français ». Bref un « concept criminel ».
Derrière la fureur réactionnaire néo-coloniale, on entend aussi hélas la petite musique de celles et ceux qui accusent les victimes elles-mêmes d’attiser la haine et Jean-Luc-Mélenchon de « nourrir la rhétorique identitaire de l’extrême droite en opposant une France racisée a une France raciste » (Philippe Bernard dans le Monde).
Mais pourquoi la conception identitaire blanche de la nation portée pour le rassemblement national est aujourd’hui à ce point hégémonique et organise ainsi le « débat public » ? Il est évident que des décennies de néolibéralisme et de destruction des supports de la solidarité nationale ont fait de la nation comme peuple une question politique centrale. Il est tout aussi évident que le seul courant qui s’en soit saisi, partout dans le monde est la droite extrême. Hégémonique faute de concurrent. L’urgence est là. On n’arrêtera le fascisme rdes leçons de morale sur le racisme, ni par des barrages électoraux en carton. Le seul barrage possible est une conception républicaine, ouverte, solidaire d’une nation-peuple portée par un dessein démocratique face aux défis du monde. Un démos face à l’ethnos.
La question nationale comme question démocratique
La montée de la question nationale comme question démocratique est de plus en plus évidente. Avons-nous été assez attentifs à ce que nous disaient les places occupées du printemps arabe et des années qui ont suivi ?
De Tunis au Caire en 2011 à Kyiv en 2013-2014, l’emblème des soulèvements est d’abord le drapeau national. « Nous sommes la Tunisie », « nous sommes l’Égypte », « nous sommes l’Ukraine » disent les peuples aux pouvoirs qu’ils affrontent. 2011 ouvre le temps des soulèvements nationaux contre des systèmes de pouvoir, portant une critique souvent dans les mêmes termes quels que soient les régimes : des foules déterminées à être la nation contre l’État en place.
Ces soulèvements, toujours très durement réprimés, sont beaucoup plus que du « dégagisme » auquel on a voulu les réduire. Ils installent une nouvelle posture de la puissance populaire une nouvelle figure de l’ébranlement politique alternative à la figure révolutionnaire du XXè siècle. Les Gilets jaunes en France en 2018-2019, la jeunesse algérienne qui congédie Bouteflika et conspue le système FLN en 2019, la foule qui met fin au règne de Omar el-Béchir au Soudan le 11 avril 2019, la jeunesse de Hong Kong durant l’été 2019, celle qui au Chili met fin au pouvoir de Pinera, s’inscrivent bien dans la même vague.1
« Ere du peuple »2 ou ère des peuples ? Car comme nous le rappelle Jacques Rancière, « le peuple n’existe pas ». Pour lui, « ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple » : « peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang, peuple démocratique mettant en œuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière, peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance. »3
Car, ajoute Sadri Khiari dans le même ouvrage4, « à la question : qu’est-ce qu’un peuple ?, il faut naturellement répondre par une autre question : contre qui se constitue le peuple ? » Dans chaque situation nationale se joue la capacité collective à faire peuple national, à faire Démos .
On voit bien que ce défi n’a rien à voir avec les tentations souverainistes qui ont scandé les premières décennies de mondialisation. Face au détricotage systématique des liens de solidarité sociale et institutionnelle opérée par le néolibéralisme et le processus de corruption généralisé des pouvoirs par une puissance financière devenue monstrueuse, la question de la souveraineté est devenue une question populaire et démocratique que la « Gén Z » a notamment portée ces dernières années.5
Par deux fois en 8 ans, la question s’est posée dans les rues françaises : en 2019 lors du mouvement des Gilets jaunes et en 2023 lors de la mobilisation contre la réforme des retraites. « Au-delà de la colère, un peuple se cherche aujourd’hui un récit fondateur » écrivais-je en juin 2023 .
Les ronds-points des gilets jaunes souvent craint à gauche comme le fourrier du RN, ont été dans le débat et la solidarité une vaste école de dé-lepénisation des esprits. Ils ont porté, dans la mobilisation comme dans les revendications, des exigences de démocratie non-délégataire et ont été soutenus par la majorité du pays. La mobilisation de 2023 a bénéficié du même soutien et fut, dans la rue d’un inclusivité remarquable. Exceptionnelle dans son ampleur, dans sa durée, dans sa popularité, dans son réalisme, . elle a entrelacé les souffrances et les exigences les plus diverses et les plus contemporaines dans la joie d’être ensemble. Elle a été une fenêtre sur un possible qui n’a depuis pas été refermée.
L’obstacle post colonial
Mais dans une partie de l’Europe, l’émergence du demos moderne se heurte à un obstacle de taille. Depuis le siècle dernier, le néolibéralisme a installé sa légitimité dans la promotion et l’institutionnalisation d’une conception identitaire de la nation agitant les menaces de l’immigration et de l’Islam. L’héritage colonial s’est ainsi aisément reconverti dans le mépris, la déconsidération systématique voire la persécution des couches populaires originaires des anciennes colonies. De la question de l’immigration dès la fin des années 1970 à la stigmatisation du « communautarisme », en passant par la répression du « séparatisme » et le renversement persécutoire du concept de laïcité, la France est allée loin dans ce sens.6
Ce cadrage politique et institutionnel a été accompagné et accéléré par la montée de l’extrême droite dès les années 1980. D’année en année, celle-ci met en forme, en mots, en récit, la dérive générale du dispositif de domination. Comment s’étonner au final que le pouvoir et la droite en général finissent aujourd’hui par abattre les frêles cloisons qui les séparaient du lepénisme, emportant avec eux tout le système politico médiatique dans une spirale fascisante.
Face à ce processus qui a duré plus de quarante ans, la gauche politique française a subi sans comprendre, cherchant d’abord à trouver une position de « nuance » aux thématiques imposées comme l’immigration, la sécurité, le « voile à l’école » dès le siècle dernier. Puis vint le temps de l’alignement : la loi de 2004, l’islamophobie, le « séparatisme »… Je parlais en 2021 de « capitulation rampante et générale face à l’extrême droite ». Celle-ci culmine avec une minute de silence à l’Assemblée nationale le 17 février 2026 lors de la mort violente d’un néonazi.
Ainsi, depuis quarante ans les classes populaires issues de l’immigration post coloniale, rassemblées sous le nom de « quartiers populaires », sont mises en demeure de se normaliser socialement, politiquement, religieusement par tout le spectre politique, gauche politique comprise. Depuis quarante ans leurs révoltes successives, notamment les émeutes de 2005, sont consensuellement stigmatisées. Depuis quarante ans se construit contre elles une conception de la nation qui nous amène au bord du gouffre.
Voilà pourquoi, leur émergence sur la scène politique et électorale est l’occasion d’écrire avec elles un nouveau récit national. Cette émergence, aujourd’hui portée par LFI, est le fruit d’un très long processus que je rappelais dans un article précédent.
Le mouvement populaire, ces dernières années en avaient créé les conditions. Plus particulièrement les Gilets jaunes et la mobilisation du printemps 2023 . Dans les deux cas, l’indifférence habituelle vis-à-vis des révoltes des quartiers populaires a été rompue. En 2019, le pouvoir, en réprimant ceux qui étaient le cœur de cible de son discours sécuritaire anti-banlieue a fait tomber des murs. Le sort réservé aux lycéen.nes de Mantes la Jolie le 6 décembre 2018 est ainsi le point de départ de gestes de solidarité des manifestations de Gilets jaunes dans plusieurs villes le samedi suivant. La jonction est possible, préparée par le Comité « Vérité et justice pour Adama » qui appelle rejoindre le mouvement. Elle est l’objet du meeting « Alliance Gilets Jaunes et quartiers populaires » à la Bourse du travail de Saint-Denis le 17 février 2019 en présence de Priscilla Ludovsky et Assa Traoré.
D’une autre façon, dans la foulée d’un mouvement national particulièrement inclusif contre la réforme des retraites, l’assassinat de Nahel à Nanterre le 27 juin 2023 mobilise pour la première fois une bonne partie de la gauche institutionnelle qui participe à une marche blanche massive et s’abstient pour une part de condamner les émeutes qui se propagent en France du 27 juin au 1er juillet.
Une nouvelle idée de la France
Au point où nous en sommes, un vrai travail s’impose pour constituer une idée nationale face à celle de l’extrême droite et de la droite extrême. Il y a urgence. La nation identitaire, le peuple comme ethnos intolérant montre ses potentialités électorales en France et ailleurs, mais aussi ses potentialités de violence collective. On l’a mesuré dans les émeutes racistes au Royaume-Uni durant l’été 2024, puis au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Espagne en 2025.
Comprenons-nous bien : il ne s’agit ni d’opposer une partie de la France à une autre, un peuple à un autre, ni d’additionner des électorats, par exemple ceux des « bourgs et des tours » selon l’expression de François Ruffin. Il s’agit de mettre fin à la légitimation d’une domination, de stigmatisations sociales et culturelles, d’exclusions politiques.
La nation comme peuple démocratique ne se résume pas à une sociologie. C’est d’abord « une certaine idée de la France » comme l’écrivait un certain général. Une idée qui rassemble, une idée qui mobilise dans un destin commun. Et donc une idée qui s’incarne. dans des pratiques collectives.
La France, la Marseillaise et le drapeau tricolore de Thorez n’était pas la France, la Marseillaise et le drapeau de Laval. La France de la Résistance n’était pas celle de Pétain. La « France Nouvelle » qui donna son titre au mensuel créé par le Parti Communiste en décembre 1943 à Alger et qui renait en novembre 1945 comme « hebdomadaire central du PCF » portait une conception de la France où la classe ouvrière devait avoir toute sa place et la colonisation aucune. Il a existé dans le communisme français une culture de la revendication nationale et démocratique. Il ne reste pas grand-chose sinon des bribes nostalgiques et populistes parfois cultivées par Fabien Roussel qui accuse la « nouvelle France » de communautarisme…..
Mais, l’ambition qu’appelle l’époque est de cette ampleur : promouvoir une idée du peuple français qui n’a de sens que si les plus discriminé.es y tiennent toute leur place. Les enfants de l’émigration coloniale comme les Gilets jaunes avec toute la puissance libératrice de leur mobilisation, « beaufs et barbares » comme dit Houria Bouteldja7. Et le mouvement féministe. Et le mouvement LGBTA+. Toutes et tous réuni.es dans une certaine idée du rôle du pays dans le chaos mondial, une nouvelle résistance.
Voilà pourquoi la « Nouvelle France » lancée par LFI est beaucoup plus claire, plus dynamique, moins sociologique que la « créolisation » qui l’a précédé.
Car cette « créolisation » fut aussi une solidarité de lutte. Nelly Angel Itouchène, rappelant « ses parents, résistants et militants communistes » et « son grand-père venu d’Espagne qui s’est battu contre Doriot » inscrit son discours au Conseil Municipal dans cette histoire vécue : « Saint-Denis, banlieue populaire, est une terre de migrations (…) Ces hommes et ces femmes, ont reconstruit, avec ceux qui s’y trouvaient déjà, cette ville qui après la guerre, était à terre, toute détruite. Ils ont construit des logements, des cités (…) pour certaines cités en plein centre-ville, car, disaient-ils, pourquoi les ouvriers n’auraient pas le droit d’avoir leur fenêtre qui donne sur la basilique ? (…) Ils ont fait tourner les usines de la Plaine Saint-Denis et de tout le territoire, ils ont vécu dans la solidarité et la fraternité, ne se souciant ni de la nationalité des uns ni de la religion de l’autre. Aujourd’hui ils et elles sont les premiers de cordée. Saint-Denis c’est ça ! Saint-Denis en a relevé des défis ! Le prochain est l’adaptation aux changements climatiques, avec la mise en œuvre d’une écologie populaire. (…) » Car, comme dit le poète Paul Eluard « Saint-Denis, elle dit l’Avenir ! ».
Ce que nous voulons faire ensemble détermine ce que nous sommes ensemble. Et non l’inverse. Voici aussi pourquoi l’avenir sémantique et politique de cette « nouvelle France » est aux mains de celles et ceux qui s’en emparent pour abattre des murs et non pour en construire de nouveaux.
Vu de Saint-Denis, poings levés, on reprend confiance.
- Alain Bertho, Time over ? le temps des soulèvements, Le Croquant, 2020, Chapitre 3 ↩︎
- Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Fayard, 2014 ↩︎
- Jacques Rancière, « L’introuvable populisme » in Qu’est-ce qu’un peuple, La Fabrique 2013 ↩︎
- Sadri Khiari, « Le peuple et le tiers peuple », ibidem ↩︎
- Alain Bertho, « La Gen Z face à la corruption du mode », Terrestres, décembre 2025 ↩︎
- Alain Bertho, De l’émeute à la démocratie, La Dispute, 2024, Chapitre 4 « Une République contractuelle et identitaire » ↩︎
- Houria Bouteldja, Beaufs et barbares, le pari du nous, La Fabrique 2023 ↩︎