Pour ne pas en rester aux intentions de vote — par Roger Martelli
Les sondages d’intentions de vote ont une pertinence toute relative à neuf mois du scrutin présidentiel. Ils donnent juste une photographie. Celui de Cluster 17 est plus intéressant : il mesure les forces et faiblesses des différents candidats selon le système de valeurs des électeurs.
Créé en 2021, l’institut de sondages Cluster 17 se distingue par une méthode qui associe, aux indicateurs classiques (sexe, âge, professions et catégories socioprofessionnelles, territoire et votes), la définition de systèmes cohérents d’attitudes et de valeurs, appelés « clusters ».
Ils sont au nombre de 16 et se répartissent de la manière suivante :

Dans cet ensemble, les cinq premiers se sont portés majoritairement sur la gauche aux élections de 2022 et 2024. Au total, ces cinq clusters regroupaient un tiers environ de la population interrogée. C’est dans quatre d’entre eux (multiculturalistes, solidaires, sociaux-républicains et révoltés) que Jean-Luc Mélenchon a fait l’essentiel de son score en 2022.
Les quatre suivants (modérés, apolitiques, centristes, libéraux) regroupaient un quart de la population et soutenaient des votes nettement en faveur du centre et de la droite classique.
Enfin, les sept autres regroupaient près de 45% de la population qui vote et constituaient le socle du vote d’extrême droite et celui du Rassemblement national. L’avantage entre 2022 et 2024 a été donné à la dynamique d’extrême droite. La gauche a suivi de plus loin. Au total, le discrédit des droites de gouvernement a boosté la poussée de la droite extrême.
Les « segments » politiques de 2026
Dans leur nouvelle enquête, le politologue Jean-Yves Dormagen et son équipe ont accolé à la grille des 16 clusters une nouvelle panoplie. Elle reprend la division droite-gauche classique (l’auto-positionnement sur une échelle allant de 0 à 10) et lui ajoute la distinction entre un choix exclusif en faveur d’une organisation particulière et une attitude plus indécise à l’intérieur de chaque famille politique.
À partir de là, la population interrogée est regroupée en 22 « segments » combinant les deux axes de distribution. La répartition de ces segments dans l’opinion se présente ainsi :

Sur ces 22 segments, 7 constituent le réservoir principal de la gauche, pour un total de 38%. Ce total se partage en trois groupes : celui (15%) qui fonctionne plutôt comme une gauche radicale déclarée, soit largement portée sur LFI, soit plus partagée entre LFI et écologistes ; celui (16%) qui relève d’une gauche réputée modérée (écologiste, socialiste ou pouvant se porter sur le centre dès le premier tour) ; celui enfin des hésitants entre les familles de gauche.
Sept autres segments forment le socle d’un vote porté vers le centre et la droite classique (19% des opinions enregistrées). Enfin, trois segments (28% du total) nourrissent une propension forte à se tourner vers l’extrême-droite. À ces trois blocs inscrits dans la partition droite/gauche, s’ajoute un ensemble plus indéterminé de 15%.
Au total, on se retrouve avec un panel de 38% plutôt à gauche, de 19% plutôt tournés vers le centre et la droite et de 28% portés vers l’extrême droite, à quoi s’ajoutent 15% d’incertains.
Proximité et répulsion
La ventilation des segments redit ce que nous constatons depuis quelques années : la crise politique n’a pas défait les cohérences anciennes et, même affaibli, le potentiel de la gauche n’est pas voué aux maigres scores qui sont globalement les siens depuis 2017.
Mais il reste à trouver les dynamiques de mobilisation qui permettraient de maximiser les résultats au premier tour et, dans le meilleur des cas, de l’emporter au second tour. Sans doute les logiques de mobilisation ne sont pas les mêmes, dans un premier tour où chaque candidat doit avant tout mobiliser son espace (au premier tour on choisit) et dans un second tour où il s’agit de réduire le rejet venant des électorats écartés et de jouer sur le rejet de l’autre protagoniste (au second tour on élimine). Les deux logiques ne sont pas les mêmes, mais elles doivent être compatibles, si l’objectif est bien de gagner une majorité et pas seulement d’être le premier de la droite ou de la gauche.
Or, le nouveau sondage confirme une difficulté que d’autres (par exemple, les gros sondages d’Ipsos) ont souvent révélée. Depuis 2017, contrairement aux ambitions macroniennes du « et à droite, et à gauche », l’espace politique s’est radicalisé, sur sa droite comme sur sa gauche. Mais le parallélisme formel dissimule depuis le début un déséquilibre structurel.

Si l’on s’en tient à ces chiffres, le rapport des forces idéologique est à peu près équilibré : un quart ne se porte sur aucun parti, un quart va vers l’extrême droite, un tiers vers la gauche et un cinquième vers le centre et la droite. Si l’on retire les 24% non attribués à un parti, on trouve même une situation qui suggère que le rapport des forces sur le terrain des valeurs est moins défavorable à la gauche que le rapport purement électoral.
Mais la dynamique interne n’est pas la même du côté de la droite et de la gauche. La radicalité à gauche que cultive LFI est sensiblement moins attractive que celle que porte le RN. Ajoutons que la dominante qu’exerce LFI sur l’ensemble de la gauche est moindre que celle qu’exerce le RN sur le reste de la droite. Jean-Luc Mélenchon et LFI avaient écrasé le reste de la gauche en 2022, nettement moins en 2024.
D’autres données vont dans le même sens. Ainsi, Cluster 17 a introduit une question, non sur l’intention de vote, mais sur la probabilité du vote : « Sur une échelle de 0 à 10, quelle est la probabilité que vous votiez un jour pour… ». Le résultat en moyenne est le suivant :

En probabilité, LFI se trouve dans la seconde moitié du tableau, tandis que le RN est bien en haut du classement, comme ailleurs dans les intentions de vote. En règle générale, nous dit le commentaire de Cluster 17, on peut parler de très forte probabilité de vote quand la moyenne de probabilité est supérieure à 6. À l’échelon national, aucune force n’atteint ce niveau. Mais ce n’est pas le cas si on passe de la moyenne nationale au résultat dans les segments.

Le sondage mesure aussi le rejet des différentes formations, au travers d’une question simple : « Parmi les partis suivants, y en a-t-il un pour lequel vous êtes certain(e) de ne jamais voter à l’avenir ? »
Comme pour la proximité idéologique, LFI et le RN – les deux « extrêmes » – se trouvent en tête du classement de la répulsion. À nouveau, l’écart joue en défaveur de la France insoumise, qui enregistre un rejet moyen qui frôle les 50%.

La ventilation des résultats par segment accentue le trait : le phénomène de rejet est massif (plus de 80%) dans 5 segments sur 22, alors que le RN n’atteint nulle part un niveau équivalent.

Au total, le sondage Cluster 17 écarte l’idée de consultations électorales à venir vouées par avance au triomphe de l’extrême droite et à la déconfiture de la gauche. La part des incertitudes est encore trop grande pour figer les probabilités en certitudes. Mais elle devrait proscrire d’ores et déjà toute suffisance, en tout cas à gauche. Dans une situation incertaine, où tous les repères ne sont pas brouillés, mais où la dynamique est bien du côté d’une droite fortement droitisée, la situation à gauche reste fragile, dans tout l’arc des courants de gauche. La solution la plus raisonnable reste donc le rassemblement le plus large à gauche.
Manifestement, la gauche s’oriente de moins en moins vers cette hypothèse. Il convient pourtant de déterminer s’il est encore possible de conjurer l’inévitable et, à défaut, s’il est possible d’atténuer les effets désastreux de la division.