Philippe Aghion, lanceur d’idées pour la présidentielle
Comme quoi, il ne suffit pas d’avoir un Nobel d’économie pour énoncer une politique économique pertinente.
Ce mardi 30 juin, notre prix Nobel d’économie Philippe Aghion était l’invité de la matinale de France Inter. Il est intervenu entre deux canicules en lanceur d’idées pour la présidentielle, pas pour le RN, ni pour LFI, mais pour les autres… Reste que les questions posées sont bien réelles.
Philippe Aghion a affirmé des choses assez éloignées de son statut revendiqué de scientifique. C’est-à-dire prenant des libertés avec les faits. Selon lui, le bilan de la politique de l’offre était tout à fait positif y compris en matière budgétaire, sauf le « quoiqu’il en coûte » qu’il aurait fallu stopper plus tôt. En réalité, il est établi que c’est la baisse des recettes liées à la politique de l’offre qui a aggravé le déficit et la dette.
En matière d’imposition sur les milliardaires, la taxe de son ami « nobélisable » Gabriel Zucman ne va pas. Parce que la France est un des pays où la taxation est déjà la plus importante – c’est faux pour les milliardaires – et réduit de 1 à 3 les inégalités (???). Et parce que ce serait empêcher les innovateurs français de l’IA, genre Arthur Mensch de Mistral dont la fortune a explosé avant même que cette entreprise dégage de la rentabilité. Un cas d’exception, lui-même très critiquable, pris comme cas général. La bonne solution selon Aghion, est d’inciter fortement à du mécénat dans des fondations d’intérêt public au moment de la succession de ces bienfaiteurs de l’innovation. Genre les Barons voleurs du début de siècle aux États-Unis… Ou le don de 50 millions d’euros de Bernard Arnault pour créer un nouvel institut de mathématiques à Polytechnique. De son vivant, pas même une succession. Trop fort !
Combien rapporterait l’incitation Aghion au lieu de la taxe Zucman ? La question n’a pas été posée.
L’innovation est LA réponse au réchauffement climatique. Pour Philippe Aghion l’innovation est toujours LA réponse. Il y a des innovations pour ralentir le réchauffement climatique : trouver des nouvelles sources d’énergie, la fusion nucléaire, l’hydrogène. Il y a les innovations pour l’adaptation : des digues face à la montée de la mer et de l’air conditionné, avec là aussi de l’innovation pour consommer moins d’énergie.
Le bilan historique des innovations successives depuis deux siècles en matière de réchauffement climatique et de biodiversité est justement le point où nous en sommes. Et la grande innovation actuelle, c’est l’IA. Une innovation systémique qui est tout sauf un ralentisseur de réchauffement climatique ou de consommation d’eau. Sans même parler de son risque d’inhumanité. La question n’a pas été posée.
Autre sujet, selon Philippe Aghion, nous sommes effectivement « face à un mur d’investissements indispensables ». Comment concilier cela avec la si mauvaise situation des finances publiques ? Réponse : « On n’est pas dans une situation dramatique […] Ce qu’il faut, c’est faire augmenter notre dépense publique moins vite que notre PIB. » À court terme, il faut remettre en cause les niches fiscales abusives, les dispositifs d’aides aux entreprises « qui ne marchent pas tout à fait très bien » comme le Crédit Impôt Recherche dont bénéficient les banques et la grande distribution, ou rétablir la taxe d’habitation. Sur le moyen terme, il faut augmenter le taux d’emploi des moins de 28 ans et des plus de 60 ans. Pour les moins de 60 ans, l’économiste privilégie « les métiers manuels » et le recyclage de la trappe à bas salaires des exonérations de cotisations. Vive l’innovation ! Et pour les plus de 60 ans, il fait comme les autres : miser sur la durée des cotisations retraite. Et sur le temps long et la productivité, « il y a l’innovation » – voir ci-dessus : l’IA sous la conduite des Musk, Thiel, Bezos et compagnie, ça fait quel genre de productivité ?
Bref, on n’est pas tout à fait sur du Gabriel Attal ou du Édouard Philippe, mais pas loin quand même. Reste que la question posée du mur d’investissements est l’un des éléphants dans le couloir de l’élection présidentielle.
Enfin, pour Philippe Aghion, la politique industrielle est une question centrale. Pour faire de l’innovation, il faut une politique industrielle : « C’est ce que font les Chinois. C’est ce que font les Américains. […] En Europe, on s’en est privé. Au nom de la concurrence on interdisait la politique industrielle. L’aide a été interdite. L’Europe est un géant réglementaire et un nain budgétaire. » On a besoin d’une politique industrielle.
La référence de Philippe Aghion en la matière est Mario Draghi. Et en réalité, celui-ci mise principalement sur l’extension du marché unique à la finance. Et l’indispensable politique industrielle ne doit pas se jouer au seul niveau européen, avec pour modèle l’articulation public/privé des États-Unis et même de la Chine. Elle doit revivre aussi à partir des territoires et de la démocratisation de l’économie.
Philippe Aghion a fustigé les « extrêmes populistes » et mis le RN et LFI dans ce même sac. Au prétexte que les uns et les autres ne traitent pas comme il conviendrait l’enjeu européen, notamment celui d’avoir une politique industrielle à la chinoise ou à l’américaine. Mais ils ne sont pas les seuls. Ni en France, ni en Allemagne. Ni à la Commission européenne qui identifie la politique industrielle à la déréglementation.
Oui, la France a besoin que l’Europe construise une politique industrielle européenne. Mais laquelle et avec qui ?