Nos fiertés ne se divisent pas

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Peut-on être homosexuel et défendre les musulmans ? Voilà la question qu’un journaliste m’a posée cette semaine. Le sous-texte est clair : les musulmans seraient homophobes, donc indéfendables.

En plein « mois des fiertés », le petit manège recommence. Certains aiment se donner des airs de courage et opposer les combats. D’un côté, la lutte contre les LGBTphobies, de l’autre, la lutte contre l’islamophobie. Objectif : fabriquer un fossé entre minorités. Les musulmans sont assignés au rôle de problème civilisationnel et on se sert des droits LGBT comme d’un bélier identitaire.


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Disons-le clairement : non, les mondes religieux ne sont pas des espaces où l’égalité des genres, des sexualités et des identités a spontanément droit de cité. Les religions, comme tant d’institutions humaines, charrient des visions naturalisées des rôles sociaux contradictoires avec les matrices de la gauche. Il y a dans les traditions chrétiennes, musulmanes, juives, hindoues (et ailleurs), des forces conservatrices, patriarcales, réactionnaires, qui s’opposent aux droits des femmes, des homosexuels et des personnes trans.

De cette évidence, certains tirent une conclusion frauduleuse : puisque des conservatismes existent dans certains groupes minorisés, il faudrait cesser de les défendre. Mais la gauche n’a jamais eu à défendre des victimes parfaites ! Elle a à défendre des êtres humains, des groupes parce qu’ils sont opprimés, menacés, discriminés – pas parce qu’ils auraient passé avec succès un examen de conformité à nos idéaux.

Il souffle aujourd’hui un vent mauvais d’extrême droite sur tous les continents. Le réactionnariat se pare d’atours neufs, plus connectés, plus décomplexés, plus violents. Le masculinisme reprend du poil de la bête. Des gouvernements, des partis, des influenceurs, des appareils médiatiques réarment partout la vieille guerre contre l’égalité.

On ne combat pas l’homophobie en essentialisant une religion ou en livrant une population au racisme. On la combat en construisant des alliances, pas en jetant les opprimés les uns contre les autres.

Les religions sont mobilisées dans ces poussées rigoristes et réactionnaires. En Inde, le gouvernement de Narendra Modi mobilise l’hindouisme majoritaire pour persécuter les musulmans et durcir un projet nationaliste autoritaire. En Israël, le pouvoir de Benyamin Netanyahou s’appuie sur un imaginaire religieux et identitaire. Aux États-Unis, Donald Trump se rapproche des fractions les plus intégristes du christianisme américain. En Iran, en Afghanistan, au nom de l’islam, des ruptures radicales d’égalité entre les individus sont érigées en système, jusqu’à la prison, la torture, la mort.

Le religieux leur sert de réservoir symbolique, de véhicule pour un projet de domination politique. Ceux qui découvrent l’homophobie ou le sexisme de l’islam se gardent souvent d’une égale sévérité à l’égard des autres conservatismes religieux. Leur boussole n’est pas l’émancipation : c’est la désignation d’un ennemi intérieur.

On opposera alors des chiffres. Il faut les regarder en face. L’Ifop en 2019 montrait un écart considérable entre les musulmans interrogés et le reste de la population sur l’homosexualité : 63% d’entre eux considéraient l’homosexualité comme une « maladie » ou une « perversion sexuelle », contre 14% des catholiques et 10% des personnes sans religion. Que nous disent ces chiffres ? Qu’il existe dans la population musulmane de France des représentations profondément hostiles à l’homosexualité. Que cette réalité doit être combattue politiquement, socialement, culturellement. Mais aussi qu’aucune population n’est figée dans une vérité éternelle. Aucune religion ne produit mécaniquement, de siècle en siècle, des individus identiques à eux-mêmes.

Il faut se souvenir. Il y a cinquante ans, l’intolérance à l’homosexualité en France était massive. En 1975, seuls 24% des Français considéraient l’homosexualité comme une manière acceptable de vivre sa vie ; 42% y voyaient une maladie, 22% une perversion. La société a changé sans pourtant que la doctrine de l’Église catholique n’ait connu de révolution comparable. Ce sont donc bien les transformations sociales, les luttes, les conquêtes culturelles, les déplacements de normes, la visibilité, les existences mêmes des personnes LGBT qui ont travaillé la société et l’ont fait changer. Avec l’égalité femmes-hommes, c’est une révolution politique majeure.

Et c’est une excellente nouvelle et une leçon : on ne combat pas l’homophobie en essentialisant une religion ou en livrant une population au racisme. On la combat en créant les conditions matérielles, culturelles et politiques de l’émancipation. On la combat en construisant des alliances, pas en jetant les opprimés les uns contre les autres.

Nos fiertés ne se divisent pas. Elles ne se marchandent pas. Elles ne se mettent pas au service d’un projet de guerre culturelle contre une minorité. Être du côté des personnes LGBT, c’est être du côté de toutes celles et ceux que l’ordre réactionnaire voudrait remettre à leur place. C’est comprendre que les offensives contre les personnes trans, contre les homosexuels, contre les femmes, contre les musulmans, contre les étrangers, contre les pauvres, procèdent d’un même imaginaire autoritaire : celui d’un monde purgé de ses indociles, réordonné autour de la famille, de la nation, de la virilité, de l’identité.

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