Migrations : l’Europe franchit un pallier dans l’ignominie — par Roger Martelli
En validant le principe de centres de rétention pour migrants hors de ses frontières, l’Union européenne entérine une victoire idéologique de l’extrême droite. Principes, valeurs et droits humains sont foulés aux pieds.
Ce lundi, le Parlement européen et le Conseil européen sont parvenus à un accord sur le nouveau règlement « Retour », porté au Parlement par François-Xavier Bellamy au nom du Parti populaire européen (PPE). Une entente pour durcir une politique migratoire jugée trop laxiste. L’extrême droite a imposé ses vues et la droite a confirmé sa porosité aux idées de fermeture et d’exclusion. Le temps du sursaut va-t-il enfin venir ?
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Il aura donc fallu huit ans pour qu’advienne l’innommable. Dernier pilier du Pacte sur la migration et l’asile, le texte doit encore retourner au Parlement pour un dernier vote ainsi que dans les États-membres. Il prévoit notamment l’allongement des durées maximales de rétention à deux ans, des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter le sol européen, comme des saisies de documents d’identité, des durées d’interdiction d’entrée dans l’UE allongée à 10 ans, voire 20 ans – contre 5 ans actuellement.
Surtout, il prévoit la possibilité de hotspots dans des pays tiers. Concrètement, des migrants faisant l’objet d’une décision de retour pourront être transférés vers des centres situés hors de l’Union européenne, dans des États avec lesquels des accords auront été conclus comme le Rwanda, l’Ouganda ou l’Ouzbékistan. Des pays pour accueillir les indésirables, filtrer les entrées et accélérer les sorties, y compris celles des demandeurs d’asile : l’Europe ne se veut plus terre d’accueil, notamment pour les opprimés.
Depuis toujours, les migrants les plus pauvres se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les pays les plus proches. Très peu changent de continent ; ceux qui entreprennent ce périlleux périple sont rarement les plus déshérités. L’Europe aura désormais la possibilité d’écrémer davantage. Telle est la manière dont les élites européennes envisagent de réduire les inégalités mondiales et de renforcer la douce harmonie qui caractérise les relations internationales aujourd’hui !
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. Il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle.
L’extrême droite jubile, à l’image de Fabrice Leggeri, eurodéputé du RN et ancien directeur de la très controversée agence Frontex : « Nous reprenons le contrôle des retours », assène-t-il fièrement. Nous allons « révolutionner la politique européenne face à l’immigration illégale », claironne le vice-président du PPE, François-Xavier Bellamy. À noter que les partisans d’Édouard Philippe l’ont voté (contrairement à ceux de Gabriel Attal).
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. L’Italie de Giorgia Meloni avait déjà mis en place le dispositif en direction de l’Albanie. Le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne sont dans les starting-blocks pour conjuguer leurs efforts dans le même sens. Si la France rechignait ces dernières années, elle a hier déclaré par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Europe Benjamin Haddad que c’était une « bonne nouvelle » et « une avancée majeure. » Seule l’Espagne refuse en bloc la méthode.
À ce jour, la gauche dit majoritairement non à ce qui n’est rien d’autre qu’un recul de civilisation. Mais le Danemark de la première ministre Mette Frederiksen montre la fragilité d’un centre gauche séduit par l’idée d’une récupération des idées de protection nationale et d’autorité.
Alors que l’extrême droite est de plus en plus aux portes du pouvoir, il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle. La frontière délimite les contours d’un territoire de droits. Sa fermeture est un mythe : elle n’empêche pas les entrées ; elle ne fait que créer des clandestins et alimenter ainsi l’extension de zones de non-droit.
S’il est nécessaire de penser une régulation de migrations sans cesse croissantes, on se doit d’écarter l’idée qu’elle est possible à l’échelle d’un État, voire à celle d’un continent. Elle doit être pensée à l’échelle mondiale : la migration est un phénomène consubstantiel de l’existence humaine. Elle est l’effet d’une contrainte ou d’un désir et, parfois, la résultante des deux. Les migrations croissent aujourd’hui dans un contexte dominé, à toutes les échelles, par les inégalités et les incertitudes.
Toute politique qui prétend réguler les mouvements migratoires, tout en maintenant les mécanismes producteurs d’inégalité et en entretenant des logiques de puissance, est un leurre et même un facteur d’aggravation et de tension renouvelées.