Le Groenland est-il à nous ?

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Face aux déclarations de Donald Trump, l’Europe brandit la souveraineté danoise pour défendre l’île Arctique. Mais est-ce la bonne réponse ?

La menace proférée par Donald Trump à l’encontre du Groenland a provoqué, en France, une réaction unanime. Éditorialistes, diplomates et responsables politiques font de l’île arctique un « territoire européen » à défendre face à l’arrogance américaine. La souveraineté danoise menacée, l’Europe doit faire bloc.


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Pourtant le Groenland n’est pas un simple avant-poste européen. Il n’est pas danois au sens plein du terme, et encore moins européen au sens politique. Colonie officielle jusqu’en 1953, soumis à des politiques d’assimilation brutales, le territoire reste marqué par une histoire coloniale. L’indignation contre Donald Trump ne peut l’effacer. Face à Washington, la défense du Groenland ne peut se transformer en défense implicite du statu quo colonial, même au nom du droit international.

Face à Donald Trump, la gauche française défend le multilatéralisme, le droit international, la souveraineté des États. Mais de quelle souveraineté parle-t-on ? Celle du Danemark qui conserve la main sur la défense, la diplomatie et la monnaie ? Ou celle d’un peuple inuit, qui aspire à décider de son avenir sans être sommé de monnayer son indépendance contre l’exploitation de ses ressources ?

Le mouvement indépendantiste groenlandais ne relève ni du caprice identitaire ni d’un alignement sur les États-Unis. Il est l’expression d’un processus de décolonisation reconnu juridiquement depuis la loi d’autogouvernance de 2009. Mais cette reconnaissance est conditionnelle : l’indépendance n’est pensable qu’à la condition d’une « viabilité économique », autrement dit d’une ouverture accrue aux industries minières, aux capitaux étrangers. Donald Trump n’est pas une anomalie ; il s’engouffre dans ce possible ouvert avant lui, par le Danemark.

L’Europe n’a nul besoin de mobiliser des imaginaires coloniaux pour répondre à Donald Trump. Elle a, en revanche, une responsabilité historique à l’égard des populations qu’elle a colonisées et, plus largement, à l’égard de la planète entière.

Le problème, c’est que la gauche française regarde ce conflit comme l’expression du conflit Trump contre l’Europe. Pourtant le Groenland n’est pas un pion sur l’échiquier occidental, mais un territoire habité, fragile, stratégique pour le climat mondial autant que pour les routes commerciales et militaires avec la fonte accélérée des glaces. Il est pris dans une alternative impossible entre tutelle et marchandisation.

Comment parler de souveraineté pour un peuple de 56 000 habitants, sur un territoire grand comme quatre fois la France, sans armée, sans contrôle de ses espaces maritimes, dépendant à plus de 50% des subsides danois ? Le cas groenlandais oblige à repenser la souveraineté. Non plus comme un absolu national, mais comme une capacité collective à protéger un territoire et ceux qui y vivent contre la prédation.

L’autre pôle, l’Antarctique, est régi par un traité international, qui le démilitarise et le soustrait aux logiques d’appropriation. Cette approche montre qu’il est possible d’inventer d’autres régimes politiques pour les espaces stratégiques. Rien n’interdit d’imaginer des formes hybrides de gouvernance en Arctique : protection internationale des écosystèmes, droits renforcés des peuples autochtones, neutralité militaire, contrôle collectif des ressources.

Ce n’est pas au nom de la souveraineté danoise, héritière directe de la colonisation, qu’il faut se battre, mais au nom du possible : celui d’un autre rapport aux territoires, aux peuples et aux ressources. L’Europe n’a nul besoin de mobiliser des imaginaires coloniaux pour répondre à Donald Trump. Elle a, en revanche, une responsabilité historique à l’égard des populations qu’elle a colonisées et, plus largement, à l’égard de la planète entière.

Car la question du Groenland se refermerait dès lors qu’elle serait confisquée par Donald Trump : occupation militaire, rachat ou mise sous tutelle de ses richesses constituent trois manières différentes de perdre. Au fond, ce conflit repose une question trop souvent éludée : celle de la maîtrise des ressources naturelles (pétrole, terres rares, eau) non comme marchandises stratégiques, mais comme biens communs de l’humanité. Mais elle pose surtout la question politique de l’Europe et des raisons profondes de son action… et donc de son projet.

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