La violence condamne la solution politique
Face à la tentation de l’affrontement, la gauche s’interroge : sommes-nous déjà dans le fascisme ou pouvons-nous encore construire une majorité ? De cette réponse dépend tout le reste : la stratégie politique et la pratique.
Onze personnes ont été interpellées dans l’enquête sur la mort de Quentin Deranque. Parmi elles figure l’attaché parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur du collectif antifasciste La Jeune Garde. À l’heure où ces lignes sont écrites, ces onze personnes sont en garde à vue. Nous ne connaissons ni leur degré de responsabilité ni les qualifications pénales qui seront ou non retenues. La justice doit établir les faits.
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Mais l’événement est déjà politique. Il nous place face à une question que la gauche ne peut esquiver : que faisons-nous de la violence ?
Le dissensus qui commence à apparaître, à gauche notamment, découle d’une question centrale : dans quel moment et dans quel régime vivons-nous ? Si nous considérons que nous sommes déjà dans une société fasciste ou pré-fasciste, alors la violence peut être de l’autodéfense légitime. Elle devient un geste de survie. Si, en revanche, nous estimons qu’un horizon démocratique demeure possible et qu’une majorité sociale s’oppose toujours au fascisme et à sa forme moderne – le trumpisme –, alors la violence politique est non seulement condamnable, mais contre-productive.
Oui, notre société est violente. Les féminicides se succèdent. Les crimes racistes frappent. Les violences policières mutilent et tuent. Les inégalités écrasent. La pauvreté et la misère s’étendent aux enfants et aux personnes âgées. Un génocide se perpétue à Gaza sans que le monde ne réagisse. Face à cette très dure réalité, certains concluent que la réponse doit être à la hauteur du coup reçu. Œil pour œil. Force contre force.
Si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démocratique n’est plus qu’une façade, comment imaginer que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélenchon ou d’un·e autre – puisse accéder au second tour d’une présidentielle et l’emporter ?
Mais tirer de ces violences systémiques la conséquence qu’il faudrait leur répondre par la violence militante, c’est condamner d’avance la solution politique. Car la politique, précisément, consiste à transformer un rapport de force sans reproduire indéfiniment sa logique destructrice.
L’extrême droite prospère, banalise ses mots, impose ses thèmes. Soit. Mais alors, si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démocratique n’est plus qu’une façade, comment imaginer que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélenchon ou d’un·e autre – puisse accéder au second tour d’une présidentielle et l’emporter ? Il y a là un paradoxe. Si nous pensons que tout est joué, que la démocratie est morte, alors la tentation de la violence trouve sa cohérence.
Les études d’opinion et notre réalité montrent que nos amis, nos voisins, nos collègues ne sont pas majoritairement devenus verts-de-gris. Des secteurs ont largement basculé ou baissé la garde. Pas la société tout entière. Si nous perdons, ce ne sera pas parce que l’histoire nous aurait trahis. Ce sera de notre faute, de notre incapacité à faire de la politique. À parler à celles et ceux qui ne sont pas déjà convaincus. À dépasser les cercles militants. À créer une dynamique majoritaire sur les bases de la gauche. La victoire ne se gagne pas par l’intimidation, mais se construit dans la durée, par l’organisation, le travail, l’implantation sociale. La colère ne peut être un programme.
La mort de Quentin Deranque est un drame. Les responsabilités individuelles seront établies. Mais l’enjeu collectif est autre : refuser que la gauche se laisse enfermer dans une spirale où la violence minerait sa crédibilité démocratique. La question n’est pas morale. Elle est stratégique. Voulons-nous témoigner ou voulons-nous gagner ?