Mélenchon, le moment international
Mélenchon entre en campagne par la porte internationale et fonde sa candidature sur la centralité du droit international, le non-alignement, la critique de l’impérialisme américain.
par Catherine Tricot
Ce jeudi 28 janvier, devant un fond bleu-blanc-rouge, Jean-Luc Mélenchon a donné rendez-vous à une vingtaine de titres de la presse internationale pour exposer la doctrine insoumise concernant « la nouvelle donne internationale ». Diffusée sur YouTube, cette conférence de 1h45 a déjà été visionnée plus de 200 000 fois. Elle constitue, explicitement, une étape importante dans la perspective de la campagne présidentielle.
Cette intervention visait tout à la fois à refonder le corps de doctrine insoumise et à exposer ce que serait l’action d’un gouvernement insoumis.
Pour commencer, le leader de LFI a voulu assumer un tournant en instituant la centralité du droit international. Jean-Luc Mélenchon se démarque ainsi de ce qui, pour lui, était l’historique internationalisme qui se fondait sur un soutien aux États de l’ancien bloc de l’Est (largement disparu) et sur une solidarité aux forces progressistes. Pour l’homme qui se revendique à plusieurs reprises de la gauche radicale (terme très inhabituel dans sa bouche), il s’agit d’une inflexion nette avec la pensée classique des courants issus de l’extrême gauche. Dans sa conférence, il illustrera ce changement d’approche par un soutien apporté à l’État libanais dirigé par le général Aoun ou encore par un souhait de commercer autant avec la Chine qu’avec l’Inde. Il veut « laisser de côté les désaccords idéologiques » avec les différents régimes dès l’instant qu’ils sont légitimes du point de vue du droit international et qu’est faite la distinction entre pays agresseur et pays agressé – le cas échéant. Concernant la Russie, une fois la guerre terminée avec des conditions de sécurité garantie, Mélenchon veut la voir réintégrée dans l’espace européen qu’il désigne, à la suite de Gaule, comme s’étendant de « l’Atlantique à l’Oural ».
L’autre enjeu de cette conférence est de caractériser le bouleversement du monde que Jean-Luc Mélenchon ne fait pas remonter à la réélection de Donald Trump. D’entrée de jeu, les États-Unis sont présentés comme « un empire agressif né d’un génocide et qui a passé les neuf dixièmes de son temps en guerre avec le reste du monde ». Il nomme « néosuprématisme » l’actuel pouvoir à la Maison Blanche pour le distinguer du fascisme historique. Au racisme et suprématisme ethnique, il ajoute la dimension libertarienne, obscurantiste, techno-capitaliste. Il récuse l’opposition entre illibéralisme et néolibéralisme, le premier étant la réponse raciste aux souffrances infligées par le second.
Mais, pour le leader insoumis, la globalité de la politique américaine se comprend d’abord comme une continuité – depuis Obama et jusqu’à Biden – de la guerre contre la Chine, « adversaire systémique ». Il insiste : il n’y aura pas de retour en arrière quand bien même les Démocrates reprendraient le pouvoir. Le moment trumpien est aussi important que la dislocation du bloc de l’Est. Il est irréversible et passe par la destruction méthodique de l’ordre international. La prétention de propager la démocratie est désormais remplacée par l’affirmation brute de la force. Cette guerre contre la Chine passe par le contrôle de toutes les voies de passages des produits chinois, notamment sur les mers. Et de citer la reprise en main du canal de Panama, du détroit d’Ormuz, les prétentions sur le Groenland… Il ajoute la préparation à un affrontement militaire avec la Chine. Mélenchon s’élève vivement contre la banalisation de la guerre au temps de l’atome.
Ce moment apparaît au leader insoumis aussi comme une opportunité. Il y voit l’occasion de déployer une politique du non-alignement, d’isoler politiquement les États-Unis et d’amorcer la construction d’un monde multilatéral qu’il oppose à la vision multipolaire d’un monde organisé en grands ensembles concurrents. Dans cette perspective, il promeut de nécessaires réformes de l’ONU, en particulier sur le droit de véto. Il avance une idée nouvelle, celle de promouvoir des « causes communes » et pour ce faire, de nouer des alliances à géométrie variable. Parmi les « causes communes », il énonce l’enjeu de récréer une monnaie commune, alternative à la suprématie totale du dollar. Il veut relancer la question du désarmement nucléaire, chimique et bactériologique. Il pousse l’enjeu de la définanciarisation qui désormais menace à tout moment de faire craquer les économies.
Avec cette conférence, Mélenchon hisse le débat politique sur les questions internationales. Il ne traite pas tout dans le détail et il soulève des questions qui peuvent être débattues. Ainsi, on pourra discuter de cette « opposition » entre internationalisme et droit international qui a pour conséquence de replier les enjeux internationaux sur les questions étatiques et de droit. Alors qu’à raison, il parle de la monnaie, il n’évoque pas l’enjeu et le danger des cryptomonnaies qui défont le lien entre État et monnaie. Il ne revient pas sur quelques sujets sur lequel on l’attend aussi comme les échecs de la gauche en Amérique latine. Il priorise la remise en cause des États-Unis mais minore les enjeux face à la puissance chinoise – qui n’est pas que bienveillante. Et que dire de la Russie ? Il parle volontiers de la France et de l’action d’un gouvernement insoumis mais ne dit rien de l’avenir désirable pour l’Europe. Il évoque les États et assez peu l’action des peuples. Il aborde la question de la création d’un Kurdistan sans élargir la réflexion aux enjeux de frontières, de souveraineté dans l’articulation avec les enjeux de l’humanité (climat, ressource). Bref, il reste de nombreux sujets en suspend sur lequel Regards reviendra…
Jean-Luc Mélenchon prend date et n’entend pas laisser le champ libre à Dominique de Villepin, plante ses banderilles dans la logique du discours portée par Raphaël Glucksmann, affirme sa stature présidentielle. La compétition est lancée. Les concurrents sont défiés.
Catherine Tricot
🔴 PROCÈS DU JOUR
Procès RN : la justice entretient le duel Le Pen-Bardella pour 2027

Au procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires européens, le parquet a requis quatre ans de prison dont un ferme et cinq ans d’inéligibilité contre Marine Le Pen, sans exécution provisoire : une configuration juridique qui, loin de clore le feuilleton, l’inscrit dans le calendrier politique. Car même en cas de condamnation assortie d’inéligibilité – hypothèse crédible -, la cheffe de file du Rassemblement National ne manquera pas de se pourvoir en cassation, une procédure qui pourrait aboutir quelques mois avant la présidentielle de 2027… De quoi entretenir jusqu’au bout l’ambiguïté stratégique : préparer la candidature de Jordan Bardella sans enterrer Marine Le Pen alors même que les deux incarnent des projets d’extrême-droite distincts. Les partisans de Marine Le Pen (l’écrasante majorité de l’appareil) continueront de chercher une candidature conforme à son orientation. Les jeux ne sont donc pas faits mais pas certain que l’on puisse conclure que rien ne va plus…
P.P.-V.
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