Iran : un peuple qui veut vivre

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La newsletter du 14 janvier 📨

par Catherine Tricot

Le régime iranien étouffe sa société. Pourtant, ce peuple n’a jamais cessé de se battre. Et massivement.

Cette révolte est comme les précédentes : elle est partie d’un fait divers, d’un lieu inattendu. Cette fois, ce sont les marchands du bazar de Téhéran qui ont baissé leur rideau en signe de protestation. Qui aurait pu le prévoir ? Ce groupe fait partie des soutiens traditionnels de l’ordre établi, de cette tradition obtuse sur laquelle le régime s’appuie depuis des décennies. Ils ont agi de façon inopinée parce qu’avec plus de 40 % d’inflation, le commerce est grippé. On peut être un obscur dévot et vouloir vivre.

Les commerçants du bazar ne sont pas devenus les leaders du mouvement. Ils l’ont enclenché. La dynamique n’a pris toute sa force qu’avec le renfort de la jeunesse, des femmes, de toutes les villes et de toutes les contrées. Son origine se perd dans un bouillonnement plus profond, plus ancien, dont chacun sent qu’il dépasse largement l’étincelle d’origine.

L’Iran est inscrit dans un processus révolutionnaire de longue durée. En 1979, ce n’est pas une manœuvre de palais qui a fait tomber le Shah, mais des millions d’Iraniens dans la rue, une mobilisation populaire massive qui a rendu le régime intenable et contraint le monarque à fuir. La révolution islamique a confisqué cet élan, l’a détourné, l’a écrasé, mais elle n’a jamais éteint le feu qui l’avait rendue possible.

Depuis, l’histoire iranienne est scandée par des soulèvements récurrents, profonds, massifs. En 2009, des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue pour contester les résultats officiels de l’élection présidentielle. En 2022, c’est contre un régime liberticide, misogyne, qui martyrise les femmes, que le pays s’est soulevé. Aujourd’hui, l’enjeu semble plus diffus… et c’est précisément ce qui le rend capable de rassembler largement. Chacun vient avec sa révolte. Et c’est cette diversité, celle qui ressemble au peuple, qui donne la force. Quelque chose peut basculer.

Ce processus est contradictoire et complexe, parfois déroutant. Les mobilisations peuvent être massives aussi quand il s’agit de soutenir le régime, comme on l’a vu encore cette semaine. Ces démonstrations de force ne sont pas des illusions d’optique : elles disent l’existence d’un pays traversé de tensions, d’allégeances, de peurs, de convictions antagonistes.

Depuis 1979, l’Iran est une théocratie devenue à l’évidence une dictature étouffante pour son peuple. Les mollahs et leurs sbires, les gardiens de la révolution, font régner la coercition la plus dure, l’obscurantisme le plus étroit, la violence la plus brute. Les premières années de la révolution se sont vite révélées un cauchemar pour tous ceux qui espéraient une libération avec la chute du régime du Shah. Le parti Toudeh, grand parti communiste, a été interdit. L’exil des intellectuels, des opposants politiques, a été massif. La promesse révolutionnaire a été trahie mais la mémoire de la révolution est restée.

Il n’y a aucun doute que ce peuple, constitué dans une histoire et une culture millénaires, forgé dans des combats terribles, existe politiquement et n’entend pas être « libéré ». Le nationalisme iranien est une réalité qu’il faut prendre au sérieux. Le blesser, l’instrumentaliser, ou prétendre s’y substituer, alors que le vent de la liberté souffle à nouveau, n’a aucun sens. À cet égard, les tentatives d’ingérence des États-Unis version Trump relèvent du grotesque. Elles ne servent ni la liberté ni les Iraniens. Elles nourrissent la propagande du régime.

Ce régime de malheur doit tomber.

Que pouvons-nous faire ? Il faut agir vite et fort. Des centaines, des milliers d’Iraniens ont été abattus. Des milliers sont arrêtés et risquent le pire. Les actions politiques, militantes, journalistiques, diplomatiques doivent s’accélérer. Il faut soutenir et faire confiance. Les Iraniens se battent et ils gagneront. Ce sera leur victoire, par leur courage.

Femme, vie, liberté.

Catherine Tricot

🔴 CENSURE DU JOUR

Mercosur, budget et tant d’autres choses : tout est à censurer

Il y aura des motions de censure. Aujourd’hui contre le Mercosur ; bientôt contre le budget de l’État porté par le pouvoir. La seconde est évidente ; la première moins. Le gouvernement est pleinement responsable de sa proposition de budget : peu de chance qu’il trouve une majorité pour la voter. L’affrontement parlementaire se terminera par un vote contre le gouvernement. C’est clair et tout le monde comprend. C’est moins le cas de la motion de censure contre le Mercosur, même s’il est évident qu’Emmanuel Macron et ses multiples gouvernements ont fluctué et mal mené la lutte contre cet accord obsolète et délétère de libre-échange. Mais il est tout aussi évident que ce n’est pas le seul sujet sur lequel les gouvernements et Emmanuel Macron ont failli. Le logement ? La politique industrielle ? La recherche ? La pauvreté ? Les inégalités ? Rien ne va. À un moment ou à un autre, cette politique aussi devra être censurée, de façon claire et nette : par les citoyens, dans les urnes. Aujourd’hui, des députés devanceront l’appel.

C.T.

ON VOUS RECOMMANDE…

Les créateurs et créatrices d’Iran déploient une vitalité et une puissance remarquables. Qu’ils et elles s’expriment par les mots, le dessin, le cinéma, la musique ou les arts visuels, la chape de la censure étatique ne parvient jamais à étouffer l’éclat de leurs œuvres, qui continuent de s’imposer par leur beauté et leur force. Comme cette série disponible sur Arte, The Actor, qui raconte le quotidien chancelant de deux comédiens de Téhéran qui tentent, vaille que vaille, de subsister grâce à leur métier. Humour en biais et tristesse âpre, la série s’impose par l’usage puissant d’une allégorie du spectacle vivant pour dire l’étau des pouvoirs autoritaires.

C’EST CADEAU 🎁🎁🎁

Une jeune femme a chanté pour la liberté dans les rues d’Iran. Elle savait ce qui pouvait lui arriver, mais elle a chanté quand même. En Iran, une femme qui chante en public n’est pas considérée comme une artiste. C’est un acte politique. C’est à cela que ressemble le courage sous un régime autoritaire : des actes ordinaires se transforment en résistance parce que la liberté est interdite.

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