Police municipale : doubler ou tripler, est-ce encore un choix politique ?
Comment rassurer et assurer la tranquillité publique sans se laisser entraîner dans l’imaginaire sécuritaire dominant ? C’est le dilemme de la gauche dans de nombreuses campagnes municipales.
par Pablo Pillaud-Vivien
C’était ce mardi sur le plateau de France Inter : face-à-face entre le maire de Marseille, le sortant socialiste Benoît Payan, et le candidat du Rassemblement national, Franck Allisio. Benjamin Duhamel résume : l’un veut doubler les effectifs de la police municipale, l’autre les tripler. Même logique pour la vidéosurveillance : augmentation contre augmentation.
Difficile d’être maire. Difficile, surtout, d’ignorer une demande sociale puissante en matière de la tranquillité publique. Les habitants parlent d’incivilités, de trafics, de violences, d’abandon. Ils veulent des réponses concrètes. Et les maires, en première ligne, encaissent la pression.
Mais si la proposition de gauche consiste à augmenter moins vite que l’extrême droite les mêmes dispositifs, quelque chose cloche. Certes, Benoît Payan a raison, en fin de débat, de rappeler qu’il faut davantage de services publics. Il a raison de dire que l’insécurité est aussi sociale. Mais, venant après la promesse d’effectifs augmentés et de davantage de caméras, l’argument ressemble à un correctif, pas à une boussole.
Jusqu’à présent, Brest était la seule métropole française à faire de la résistance : 140 000 habitants et pas de police municipale. Son maire socialiste, François Cuillandre assumait son choix politique : la sécurité est une mission régalienne de l’État. La ville avait néanmoins créé une brigade de tranquillité urbaine : 20 agents, toujours à pied, non armés, dont la mission est d’éteindre les conflits à la naissance, de dialoguer, d’orienter, de faire remonter les informations et, si nécessaire, d’appeler le 17. La droite locale réclamait une « vraie » police municipale armée et un réseau de caméras. Mais la ligne du maire a changé : il promet désormais la création de 50 postes de policiers municipaux s’il est réélu.
Au-delà des effectifs et des caméras, une autre question mérite pourtant d’être posée : celle de la formation. Les policiers municipaux, en particulier lorsqu’ils sont armés, ne bénéficient pas du même niveau ni du même volume de formation que les policiers nationaux… qui en manque déjà trop souvent. Étendre les pouvoirs coercitifs – voire létaux – de forces moins formées pose donc un problème démocratique et professionnel qu’il serait imprudent d’ignorer.
La tension sur la police municipale traverse toute la gauche, jusqu’à la France insoumise. Elle porte, dans ses textes, une critique de l’armement et de l’extension des polices municipales. Mais sur le terrain, la position s’adapte, surtout quand la possibilité de gagner rend tout plus concret : en juillet 2025, David Guiraud, candidat LFI à Roubaix, avait assumé ne pas vouloir désarmer la police municipale s’il devenait maire.
Aujourd’hui, la demande d’ordre structure le débat public. Résister à la réponse par la police et le contrôle de l’espace public par caméra (ou par drones) sans paraître indifférent aux inquiétudes populaires exige un travail de conviction de long terme. On peut donc comprendre les maires qui rencontrent les habitants chaque jour : ils savent que l’abstraction doctrinale pèse peu face à une cage d’escalier squattée ou à un point de deal installé sous les fenêtres. Ils savent aussi que les finances sont contraintes, que l’État délègue sans compenser, que les responsabilités pénales et politiques s’alourdissent.
Mais une question demeure : quelle est la singularité de la gauche municipale si elle s’inscrit dans la même trajectoire que l’extrême droite, en version plus modérée ? Multiplier les caméras, augmenter les effectifs, élargir les prérogatives : est-ce une réponse transitoire en attendant mieux, ou l’installation durable d’un nouveau modèle de gestion urbaine ?
La tranquillité publique n’est pas un slogan. Elle suppose de la présence humaine, de la médiation, des services publics ouverts, des éducateurs, des travailleurs sociaux, des écoles soutenues, des équipements culturels vivants. Elle suppose aussi, évidemment, une police nationale dotée de moyens suffisants et contrôlée démocratiquement. Mais l’équilibre entre prévention, présence sociale et coercition ne se décrète pas au détour d’un débat télévisé. Plutôt que de compter les brigades et les caméras, la gauche gagnerait à formuler une vision cohérente : comment assure-t-on concrètement la tranquillité dans des villes où beaucoup ont le sentiment qu’elle manque ?
Difficile d’être maire. Difficile aussi d’être de gauche dans un moment où l’imaginaire sécuritaire domine. Mais c’est dans ces moments-là qu’une nuance arithmétique ne suffit pas.
Pablo Pillaud-Vivien
🔴 BOUSSOLE DU JOUR
L’extrême gauche selon Laurent Nuñez

La France insoumise classée sous la nuance « extrême gauche » par le ministère de l’intérieur, à quelques semaines des élections municipales, la ficelle est un peu grosse. Sans surprise, c’est l’indignation, tant côté LFI que côté trotskistes – cf ce tweet de Nathalie Arthaud. Comment se justifie Laurent Nuñez ? Voyons les arguments : « Chez La France insoumise, il y a un refus de la discussion parlementaire, des appels systématiques à la censure, on refuse d’aller voir le gouvernement pour des réunions de travail », lance le ministre le 5 février, lors d’un déplacement à Charleville-Mézières. Peut mieux faire ! Alors, le 9 février, il va sur BFM pour développer : LFI est d’extrême gauche à cause de « la remise en question très forte de l’autorité judiciaire [coucou Fillon, Sarkozy, Retailleau], des médias [coucou Macron]et les accusations systématiques sur ‘la police qui tue’ [pas sympa pour Bernalicis]. » Laurent Nuñez y voit « une évolution vers une forme de radicalité et parfois des appels à la désobéissance civile ». Coucou Martin Luther King ? Bon, comme ces arguments ne tiennent pas, Laurent Nuñez va sur un terrain plus politique : « Il y a une forme de dés-alliance au sein du bloc de gauche, avec La France insoumise qui appelle à ‘sanctionner’ le Parti socialiste et qui monte des listes contre la gauche traditionnelle ». Faut-il comprendre que, partout, les écolos et les cocos sont copains avec les socs ? LOL. Il reste un dernier argument au locataire de Beauvau : LFI « s’éloigne un peu de nos valeurs universalistes républicaines, en donnant la primauté aux aspects communautaires de l’organisation de la société », car, dit-il, les insoumis assument une lutte « catégorielle » contre les discriminations portée par des personnes « racisées ». Ah, l’argument islamogauchiste, on l’avait pas vu venir (si). L’affaire n’est donc pas rationnelle et institutionnelle, elle est purement politicienne. Bon courage en tout cas pour expliquer le boom de l’extrême gauche aux municipales : 0,48% des voix au premier tour en 2020 – sans LFI donc !
L.L.C.
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« La rage de vaincre », un entretien de l’émission 28 minutes avec Fleur Breteau, touchée par deux cancers du sein en cinq ans. Devenue activiste depuis son premier diagnostic, elle a fondé le collectif « Cancer colère » et devient une figure de l’engagement contre la loi Duplomb, votée l’été dernier, qui a réintroduit certains pesticides… Un texte qui doit être rediscuté aujourd’hui à l’Assemblée nationale (uniquement hélas de manière symbolique), après qu’une pétition a réuni de plus de 2 millions de signatures. A noter que le sénateur Duplomb s’acharne : il a déposé une nouvelle proposition de loi pour la réintroduction de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes… qui a donné naissance à une nouvelle pétition.
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