La dette, un débat politique
Comment faire face à la dette ? Comment libérer des moyens financiers à la hauteur des enjeux et des propositions des candidats ? Mélenchon et Glucksmann en disent plus. Et le débat est sérieux.
Tout juste déclaré candidat, Jean-Luc Mélenchon lançait à propos de la dette française détenue par la Banque de France : « Il suffit d’y aller, de la prendre et de la foutre au feu ». Une formule incendiaire qui ne favorise guère la contre-offensive sur l’ampleur de la dette, fer de lance des Thatchériens français. En août, la nouvelle montée internationale des taux d’intérêt sur les emprunts publics fait grimper les taux d’intérêt sur la dette française au-dessus de 4%. Très logiquement, le candidat insoumis relance le sujet et clarifie son propos : « La Banque centrale européenne peut et doit mettre au congélateur les dettes des États, en commençant par celle de la période covid ». Le débat prend une nouvelle tournure. 50 économistes prennent la plume pour soutenir cette proposition et assurer qu’« il ne s’agit pas d’un petit aménagement technique, mais la première pièce d’une architecture macrofinancière qu’il faut reconstruire en profondeur ». Plus question de « désobéir », la « mise au frigo » nécessite de transformer l’UE, avec d’autres alliés.
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L’économiste Éric Berr, rédacteur de la tribune collective, explicite la proposition de Jean-Luc Mélenchon. L’objectif, en fait, serait de limiter la dépendance des finances publiques vis-à-vis des marchés financiers. Il ne s’agit donc pas d’annuler la dette. Il s’agit d’obtenir que cette dette – et celles des autres pays de l’UE – soit automatiquement renouvelée lorsqu’elle vient à échéance. L’inverse de ce que fait la BCE qui, depuis 2022, réduit ses détentions au nom de la lutte contre l’inflation. Une partie de la dette serait ainsi soustraite aux aléas des marchés financiers diminuant leur pression sur l’ensemble de la dette publique. L’enjeu est de retrouver une capacité de financement des besoins collectifs en redonnant vie à un pôle public bancaire capable d’orienter l’épargne et le crédit vers des objectifs démocratiquement définis.
Pour Jean-Luc Mélenchon, la BCE et les banques nationales devraient reprendre une politique plus active de rachats de titres, ce qui faciliterait les investissements publics « faiblement rentables » pour la bifurcation écologique, la santé, l’éducation… L’insoumis prédit que la France ne serait pas isolée si elle conduit cette bataille.
Les propositions de Mélenchon et de Glucksmann peuvent sembler voisines. La différence entre ces propositions tient à la place et au pouvoir laissé aux marchés financiers. Chez Mélenchon, le pôle public est le cœur du projet. Les eurobonds prônés par Glucksmann sont quant à eux des titres émis par des autorités publiques sur les marchés financiers.
Interrogé sur France Inter, Raphaël Glucksmann a affirmé que la proposition de Jean-Luc Mélenchon ne sera jamais acceptée à l’échelle européenne. Raphaël Glucksmann opte quant à lui pour le développement des eurobonds, c’est-à-dire une dette publique européenne. En juillet, Raphaël Glucksmann avait déjà proposé la création d’un fonds européen de défense doté de 100 milliards d’euros. Il le préconise maintenant pour investir dans « la transition écologique et la révolution technologique ». L’accord des autres pays européens n’apparaît pas plus facile à obtenir. Friedrich Merz, le chancelier allemand, y est tout autant opposé.
Les deux propositions peuvent sembler voisines. Dans l’un et l’autre cas, il ne s’agit pas de proposition technique mais de réforme politique majeure pour la France et pour l’Union européenne. La différence entre ces propositions tient à la place et au pouvoir laissé aux marchés financiers. Chez Jean-Luc Mélenchon, le pôle public est le cœur du projet. Les eurobonds sont quant à eux des titres émis par des autorités publiques sur les marchés financiers.
L’enjeu, très politique, est donc double. Le premier est celui des conditions politiques pour l’une ou l’autre des propositions. Raphaël Glucksmann prétend avoir une majorité d’Européens avec lui. On demande à voir. L’autre enjeu majeur est celui de la place accordée aux marchés financiers et à leur puissance. Ces débats valent la peine d’être menés.
(Retrouvez sur regards.fr la suite de ce débat sur la dette, avec la présentation des controverses des économistes : Gabriel Zucman vs le patron du Medef Patrick Martin ; Matthieu Pigasse vs Patrick Martin, Olivier Blanchard et Jacques Attali)
Cher Bernard Marx,
Ton article a le mérite de poser la dette là où elle doit être : non comme une simple question comptable, mais comme un débat politique sur la dépendance des finances publiques aux marchés financiers et sur le pouvoir de la finance. La distinction entre Mélenchon et Glucksmann est à cet égard éclairante : derrière deux politiques d’investissement public, c’est bien la place laissée aux marchés qui les distingue.
Mais je crois qu’il faut pousser le raisonnement jusqu’à la question du pouvoir. L’article 123 du TFUE est un révélateur important : il interdit à la BCE et aux banques centrales nationales d’accorder directement des crédits aux administrations publiques ou d’acheter directement leurs titres. Les achats sur le marché secondaire restent possibles, mais les États de la zone euro n’ont pas d’accès direct à la création monétaire de leur banque centrale pour financer leurs déficits. Leur dette reste donc inscrite dans un rapport structurel aux marchés financiers.
Cela permet de situer les projets qui se dessinent pour 2027. Mélenchon pose la question du desserrement de cette dépendance avec la mise « au congélateur » d’une partie de la dette détenue par l’Eurosystème. Glucksmann propose plutôt d’accroître la capacité d’investissement européenne par les eurobonds. Deux orientations différentes, mais qui restent centrées sur les conditions de financement de l’action publique.
La question communiste doit aller plus loin : qui contrôle le crédit, la création monétaire, l’épargne et l’investissement, et selon quels critères ?
C’est là que le « communisme de conquêtes » apporte, me semble-t-il, une profondeur supplémentaire. Le texte du PCF part du constat que la financiarisation privilégie le capital au détriment du travail et de la production. Il ne s’agit donc pas seulement de desserrer la contrainte financière, mais de conquérir des pouvoirs sur l’argent : développer le pôle public bancaire et financier, maîtriser démocratiquement le crédit et orienter l’investissement vers l’emploi, la production, les services publics et la transition écologique.
C’est aussi ce qui permet de dépasser le débat entre les trois pôles du réformisme : le pôle social-libéral autour de Glucksmann, le pôle social-démocrate et écologique et le pôle social-radical autour de Mélenchon. Leurs différences sont réelles et importantes, notamment sur le degré de remise en cause du cadre européen et la place des marchés. Mais elles ne doivent pas nous faire oublier une autre question : celle du rapport de propriété et du pouvoir sur la production.
Une lecture marxiste conduit en effet à ne pas considérer la dette comme une réalité autonome. Le problème n’est pas simplement que l’État manquerait d’argent : d’immenses capacités productives, scientifiques, humaines et financières existent, mais leur mobilisation reste largement soumise aux exigences de rentabilité du capital. La contradiction est donc celle de forces productives capables de répondre aux besoins sociaux et de rapports de production qui en limitent l’usage collectif. La financiarisation en est une forme contemporaine.
C’est pourquoi la mise au congélateur d’une partie de la dette peut être une mesure utile de desserrement de la contrainte financière, mais elle ne suffit pas. Que faisons-nous de la capacité financière retrouvée ? Qui décide de l’investissement ? Selon quels critères ? Avec quels pouvoirs pour les salariés ? Maîtriser le crédit ne suffit pas si les choix d’investissement restent dictés par la rentabilité privée ; financer la réindustrialisation ne suffit pas si les travailleurs ne conquièrent aucun pouvoir dans les entreprises.
Les travaux économiques du PCF, dans la continuité notamment de Paul Boccara et de Denis Durand, permettent précisément de penser cette articulation entre crédit, emploi, production, propriété et pouvoir : substituer progressivement des critères d’efficacité sociale et écologique à la rentabilité financière.
Cela permet aussi de dépasser l’alternative entre « désobéir » et « réformer l’Europe ». La question européenne doit être rapportée aux pouvoirs à reconquérir : politique monétaire, crédit, investissement, règles budgétaires, concurrence, services publics. La souveraineté n’est pas le repli national : elle est la capacité matérielle de décider et d’agir. Et cette capacité peut être exercée à plusieurs niveaux, national, européen et international, dans le cadre de coopérations entre peuples souverains.
Au fond, ton article ouvre donc une question essentielle : qui doit décider de l’argent ? Si l’objectif est seulement de permettre à l’État d’obtenir de meilleures conditions de financement, nous sommes dans une politique économique progressiste. Si nous voulons aller vers le communisme, il faut conquérir des pouvoirs sur le crédit, l’investissement, la propriété et la production.
On peut alors résumer les trois orientations ainsi : Glucksmann veut renforcer la capacité financière de l’Union ; Mélenchon veut desserrer la contrainte des marchés sur les États ; le communisme de conquêtes doit viser à conquérir un pouvoir social sur le crédit, la finance, l’investissement et, finalement, la production.
C’est là que le débat sur la dette devient pleinement communiste : non seulement desserrer l’emprise des marchés, mais conquérir les pouvoirs nécessaires pour transformer les rapports de production et mettre la richesse sociale au service des besoins humains.
La question des déficits et de la dette ne saurait se résoudre seulement par des considérations techniques et économiques. La question est d’abord politique et citoyenne avec une interrogation majeure : quelle société devons nous préparer aux horizons 2050 et 2100. ? Dans le contexte planétaire actuel dominé par l’évolution du climat, la finitude des ressources et les conflits territoriaux, n’est il pas urgent d’interroger le modèle économique fondé depuis le 19 ième siècle sur les énergies fossiles et de maintenir un système fondé sur la croissance pour le profit ? Dans cette perspective optimiste, ne s’agit il pas de décider collectivement c’est à dire de promouvoir, à chaque échelon, national, européen et international, une façon plus citoyenne et plus démocratique pour décider des choix les meilleurs pour l’ avenir de l’humanité et de la planète ?