Immigration : la gauche ne peut rester sur la défensive
La semaine passée, les chiffres officiels de l’immigration ont été rendus publics et ont alimenté le débat. Ils placent une nouvelle fois la gauche au défi d’apporter des réponses à l’inquiétude qu’ils suscitent. Mais quelle est cette inquiétude ? Il vaut mieux le savoir pour ne pas vouloir écoper la mer avec une petite cuillère.
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Les chiffres d’abord : ils nous disent que l’immigration en France est loin des récits apocalyptiques qui saturent les écrans. Les données sont connues, stables, largement européennes, sans commune mesure avec les fantasmes d’« invasion » entretenus par l’extrême droite et désormais recyclés par les forces au pouvoir. 384 000 premiers titres de séjours ont été accordés en 2025 à des étrangers hors Union européenne, soit 0,5% de la population française. Au total, 4,5 millions d’étrangers (hors Union européenne) résident, aujourd’hui, en France de façon régulière. Soit… 6,5% de la population.
Pourtant, rappeler ces faits ne fait plus barrage aux peurs. Quelles sont ces peurs ? Quels sont les barrages qu’on lui oppose ?
L’ancienne peur de voir l’immigré prendre le travail des Français n’est plus aussi centrale. Ce qui désormais structure les inquiétudes, c’est le lien construit entre immigration et délinquance ; c’est l’inquiétude de voir la France disparaître dans une nouvelle culture. Le rappel de ce glissement dit à quel point les termes du débat sur l’immigration sont des constructions politiques dans lesquelles les sondages passent pour des arbitres. Quand Gérald Darmanin propose de suspendre totalement l’immigration pendant deux ou trois ans, aussitôt la proposition est sondée… et validée à 67%. Cette idée proprement démagogique et irréaliste devient un fait d’opinion majoritaire.
Le ministre de la justice le sait bien. Pourquoi, alors, le propose-t-il ? Il le dit explicitement : pour donner le sentiment aux Français qu’ils peuvent reprendre en main leur destin collectif. Comme on ne touchera pas aux grands cadres qui structurent notre société capitaliste, Gérald Darmanin se concentre sur ce qui serait à notre portée. Il fait le même chemin que sa référence explicite Reform UK de Nigel Farage en Grande-Bretagne. Le leader d’extrême droite aux portes du pouvoir outre-Manche avait promis aux Anglais de reprendre en main leur destin en quittant l’Union européenne. Devant l’échec, il transforme son parti en organisateur de grands défilés racistes et anti-migrants.
La gauche tente de s’opposer à ces idées rances. Elle combat pied à pied l’antisémitisme et le racisme, en particulier contre les musulmans. Elle porte aussi l’exigence d’une police républicaine avec des moyens dignes de ce nom. Mais force est de constater que ces efforts n’enrayent pas la peur de l’immigré.
La gauche tente de s’opposer à ces idées rances en défendant une politique de l’accueil, en rappelant que l’immigration étudiante (un tiers des demandes de visas) est au cœur du rayonnement de notre langue et de notre pays. Elle combat pied à pied l’antisémitisme et le racisme, en particulier contre les musulmans. Elle porte aussi l’exigence d’une police républicaine avec des moyens dignes de ce nom. Mais force est de constater que ces efforts n’enrayent pas la peur de l’immigré.
Quand l’horizon se brouille, quand les promesses de mieux disparaissent et que la démocratie s’étiole, le besoin d’explication devient pressant. Et, presque toujours, l’étranger finit par occuper ce rôle. C’est ce mécanisme ancien que nous voyons ressurgir. L’immigré est présenté comme la cause immédiate aux difficultés de chômage, de niveau de salaires, de déficit des comptes publics, d’insécurité, de destin collectif incertain.
Ce dernier point cristallise tous les autres. Dans un pays comme la France, c’est à l’articulation de la trajectoire personnelle et de la politique de l’État que chacun se projette. Or la crise politique majeure, doublée d’une incertitude sur l’avenir de l’Europe et les inquiétudes sur celle du monde, met au cœur la question politique. La France est-elle en train de s’effondrer ? Et pourquoi ?
Le débat sur la réalité et l’ampleur du déclin français ainsi que sur celui de l’Occident ne vient pas de commencer. Il prend une ampleur nouvelle et sera certainement l’arrière-plan des propositions politiques qui seront débattues toute l’année qui vient. Ni la montée de la xénophobie ni les inquiétudes sur l’immigration ne seront contre-battues par un débat solide sur les chiffres et leur historicité. Les démographes, les scientifiques font leur boulot. Mais rien ne peut se substituer à l’argumentation politique. De fait, l’extrême droite ne parle que de politique et veut faire prévaloir son idée fixiste de notre pays : blanc et catholique, ce pays aux mille clochers.
Contre l’idée de la disparition de la France, rappelons que notre pays est tout sauf une construction fragile ou récente : c’est une idée politique qui, depuis des siècles, au moins depuis mille ans, est sans cesse transformée, disputée, réinventée. Monarchique hier, révolutionnaire et républicaine ensuite : la France n’a jamais cessé de changer sans jamais disparaître. Notre pays ne peut être dissous ; une idée millénaire ne peut s’éteindre par le simple fait de l’accueil.
Si la France était définie par une race, une culture figée ou une essence immuable, alors oui, elle serait fragile. Mais la France est un projet politique, par nature ouvert, dynamique, résistant. C’est à ce niveau que le combat doit être mené. La France n’a jamais été menacée par l’accueil ; elle l’est par le renoncement au combat politique, par la destruction du lien social et par la résignation face aux inégalités. Et donc, le projet de la gauche ne peut pas être celui porté par les socialistes danois et par une partie de la fondation Jean Jaurès, celui de la préservation de l’État social par la fermeture des frontières. Cette proposition est profondément contraire à l’histoire de la gauche française et à l’histoire de la France, celui d’un projet sans cesse élargi, disputé, enrichi.