Des enfants : pour qui, pour quoi ?

Screenshot

Alors que la France a désormais un solde naturel négatif, les appels à « relancer » les naissances se multiplient. Le commissaire au plan vient de rendre un rapport ; Bruno Retailleau en fait un sujet de campagne présidentielle. Une question préalable se pose : pour qui, pour quoi faisons-nous des enfants ?

La France pensait faire exception. Pendant des décennies, face à l’Italie, l’Allemagne ou le Japon, elle pensait résister, portée par une politique familiale relativement solide. Les femmes françaises étaient parmi les plus actives sur le marché du travail et les plus fécondes. Cette époque est révolue et il y a aujourd’hui plus de morts que de naissances chaque année. Le taux de fécondité est largement sous le seuil de renouvellement des générations.

Le Haut-Commissariat au Plan, présidé par Clément Beaune, tire la sonnette d’alarme dans un rapport publié cette semaine. Comment faire pour que les Français refassent des enfants ?

Deux raisons affleurent. La première renvoie à une logique qui domine jusqu’au milieu du XXe siècle : produire des corps pour la nation, des bras et des soldats. Emmanuel Macron l’a réactivée et suggérée en janvier 2024, en évoquant un « réarmement démographique ». La seconde raison invoquée est celle du financement de notre modèle social, en particulier du système de retraites.

Ces deux logiques sont déjà très présentes dans le débat public. Bruno Retailleau vient de publier ses propositions pour un plan de repeuplement de la France. À qui s’adressent ces discours ? Qui décide de faire un enfant pour remplir des bataillons ou équilibrer un régime de retraite ? Les discours visent peu les citoyens et davantage une politique publique nataliste. Problème : l’État ne fait pas d’enfants. Or ces discours contournent la question plus intime des motivations.

Depuis des décennies la naissance relève du choix. Faire un enfant, aujourd’hui, c’est souvent rechercher un prolongement de soi, s’inscrire au-delà de notre finitude. Pas forcément un prolongement narcissique, mais une manière de transmettre – des valeurs, une histoire, une sensibilité au monde. C’est inscrire dans le temps long. Cette aspiration à transmettre ne passe plus uniquement par la filiation biologique. Elle peut prendre mille autres formes : l’engagement professionnel ou politique, la création artistique, l’attention portée à ses proches, à ses neveux, à ses filleuls. Il y a une pluralité de façons de faire héritage.

L’ignorer, c’est se tromper de focale. Bien sûr, les conditions matérielles comptent : modes de garde, revenus et statuts, logement… Bien sûr aussi, l’état du monde pèse, entre crise climatique et instabilité géopolitique. Sur ces leviers la puissance publique peut et doit agir. Permettre à celles et ceux qui veulent faire des enfants d’accéder à ce désir profond est un objectif que l’on peut assigner aux politiques publiques : aides financières, crèches, aides médicales, rythme du travail, etc. Mais tout cela ne suffit pas, comme le montrent toutes les études internationales. Nulle politique ne décrète une naissance, ni ne planifie un désir. Tant que le débat restera prisonnier d’une vision utilitaire, il passera à côté de l’essentiel : ce qui fait qu’une vie mérite d’être transmise. C’est là que se joue la question démographique. Non dans des injonctions à procréer, encore moins dans des calculs d’état-major.

Pour le paiement des retraites, franchement, d’autres moyens existent comme la répartition des richesses et l’équitable gestion des gains de productivité. Les migrations qui joueront aussi un rôle. Quant à la guerre, il semblerait que les drones remplacent les soldats. Faire des enfants, c’est super… si on veut. Mais ce n’est pas « nécessaire ». Et si la puissance publique veut le faciliter, c’est d’abord en contribuant à rendre l’avenir désirable. Si la France veut que les enfants reviennent, elle devra d’abord s’assurer que le monde dans lequel ils naîtront donne envie d’y croire.

Partager cet article

Abonnez-vous
à notre NEWSLETTER
quotidienne et gratuite

Laissez un commentaire