Antisémitisme, antisionisme : sortir la gauche de ses impasses

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Depuis le 7 octobre 2023, les drames du Proche-Orient mobilisent la gauche et la déchirent. En décembre 2025, quatre tribunes d’intellectuels illustraient l’ampleur de la fracture. Ils offrent en même temps les bases d’un sursaut et rendent concevable la constitution d’un socle partagé à gauche.

L’antisionisme conduit-il à l’antisémitisme ?

Le 18 décembre, la sociologue Eva Illouz publie dans Le Monde une tribune intitulée « L’antisémitisme global fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus ». La haine des juifs, explique-t-elle, était passée au 19ème siècle de la haine chrétienne (judéophobie) à la haine raciale (antisémitisme). Le juif était alors condamné, non pour ce qu’il croyait, mais pour ce qu’on lui reprochait de faire : la désagrégation de l’esprit national des races européennes. Dans la dernière période, continue Eva Illouz, l’antisémitisme a fait un nouveau saut qualitatif : en se réclamant de l’antisionisme, la haine raciale s’est transformée en haine politique. Devenu en 1948 la base d’un État qui se veut officiellement celui de tous les juifs, le sionisme est désormais tenu par ses adversaires pour l’essence même de la judéité. Juifs, sionistes, Israéliens : les trois termes se confondent dans un antisionisme virulent, exportable à l’échelle mondiale. À la limite, le combat contre le sionisme devient en lui-même le concentré de toutes les luttes contre l’oppression. De ce fait, « c’est la terre entière qui est désormais devenue inhospitalière ». Pour la première fois, « les juifs sont sans rêve d’un ailleurs clément, transformant l’ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité ».

Le 23 décembre, Le Monde publie une réponse, signée par 285 « juives et juifs pour le respect des droits du peuple palestinien ». En déplaçant vers la gauche antisioniste l’accusation d’antisémitisme, Eva Illouz oublie que le soutien d’une extrême droite européenne islamophobe à son allié Benyamin Netanyahou masque le maintien d’un antisémitisme fondamental, toujours prêt à ressortir. Récusant l’assimilation de toute critique du sionisme à de l’antisémitisme, les signataires renversent l’accusation initiale : ce n’est pas combattre l’antisémitisme que « de laisser croire que tout juif serait solidaire, et donc complice, des crimes contre l’humanité en cours à Gaza ». Il n’est donc pas acceptable de considérer comme antisémite toute idée selon laquelle le sionisme a eu historiquement une double face, légitimation d’un État-nation protecteur des juifs d’un côté et, de l’autre côté, justification d’un fait colonial niant ou réduisant sur son territoire les droits de quiconque n’est pas juif. On peut ainsi tout à la fois défendre le droit à l’existence de l’État d’Israël et critiquer le fait qu’il soit fondé sur une base ethnico-religieuse, qui met en position subalterne la part de la population (un quart) qui ne se reconnaît pas dans la religion juive.

Contre la confusion et la logique des camps

Le 28 décembre, l’éditeur Hugues Jallon publie à son tour, dans le blog de Mediapart, une « lettre à Eva Illouz ». Tout en nuances, usant d’un humour que l’on pourrait sans risque rapprocher de l’esprit juif, utilisant des sionistes historiques (David Ben Gourion, Moshe Dayan) contre Benyamin Netanyahou et ses proches, il met en avant les limites du propos de la sociologue. « Des milliards d’individus sur cette planète n’ont aucun problème avec les juifs », assène-t-il : « Ils n’aiment ni ne détestent les juifs, ils s’en foutent et ils ont, d’ailleurs, quantités d’autres groupes et minorités à haïr »… Hugues Jallon n’a aucune réticence à dénoncer les risques d’antisémitisme, y compris celui des États qui, comme l’Iran, persistent à nier le droit à l’existence de l’État d’Israël. Mais ce n’est pas une raison, ajoute-t-il, pour user contre eux de la même logique d’exclusion voire d’extermination. Comment Eva Illouz peut-elle s’émouvoir de la férocité de l’antisémitisme meurtrier et ne pas dire un mot du massacre génocidaire des Gazaouis ? Si le monde devient potentiellement inhospitalier, ce n’est donc pas aux juifs en général, mais « aux dirigeants et militaires israéliens qui se trouvent poursuivis pour leurs crimes de guerre par des tribunaux nationaux et internationaux ». S’en réjouir ne relève pas de l’antisémitisme, mais du simple devoir d’humanité et d’un respect intransigeant du droit, en quelque lieu que ce soit.

Enfin, quelque temps avant la polémique, un collectif d’historiens proclamait, dans une tribune de Libération : « Oui à la liberté d’expression, mais pas au prix d’une réécriture de l’histoire ». S’effarant de la montée universelle des nationalismes et de leurs usages de l’histoire, les signataires condamnent les « contrefaçons » et les « règlements de compte par slogans interposés ». Le temps, nous rappellent-ils, est à la « confusion » et aux raisonnements binaires ou « campistes ». D’un côté, la condamnation de la politique d’État israélienne est renvoyée à la « mise à l’index du sionisme délestée de toute historicité » ; de l’autre, toute condamnation de massacres commis au nom de la cause palestinienne est tenue pour une capitulation devant un sionisme tout aussi ahistorique. Comme au temps de la guerre froide, « choisir son camp » revient à ignorer superbement ses faiblesses, ses défauts, voire ses crimes. Il faut en finir avec cette culture du déni : « Toute confusion, tout silence, toute ambiguïté ne sont plus acceptables, car ces mensonges ouvrent une voie royale à l’extrême droite ».

Eva Illouz s’émeut à juste titre de la remontée de l’antisémitisme, mais en fait porter la responsabilité sur la seule gauche antisioniste, oubliant que cet antisémitisme reste un identifiant des extrêmes-droites et passant sous silence l’écrasement des Palestiniens à Gaza, tout comme la violence exercée contre eux en Cisjordanie. De son côté, la réplique collective publiée par Le Monde récuse avec raison l’assimilation de l’antisémitisme et de l’antisionisme, mais ne se préoccupe pas suffisamment des dérives possibles de tout antisionisme radical, au risque de ranger les violences inacceptables au rang de simples « dégâts collatéraux ».

Entre les deux, Hugues Jallon et le collectif d’historiens de Libération essaient de proposer une attitude qui, tout en affirmant sans hésiter l’horreur absolue de ce qui se passe encore à Gaza, se garde bien de toute complaisance à l’égard des négateurs du droit à l’existence d’Israël. C’est cette démarche, qui consiste à aller jusqu’au bout du refus de toute logique du « deux poids, deux mesures », qu’exprimait en toute cohérence la newsletter de Regards, le 16 décembre dernier, au lendemain de l’attentat de Sydney.

Le conflit israélo-palestinien récurrent perturbe les clivages traditionnels. Comme hier le conflit Est-Ouest, il clive surtout la gauche. Le plus grave est que, cette fois, ce peut être à l’avantage d’une droite de plus en plus radicalisée. Comment s’en sortir ?

Les ambiguïtés de l’idée nationale

Le mieux est tout d’abord de se débarrasser des tentations faciles, à commencer par celle des identités fermées et des camps a priori irréconciliables. Depuis la fin du 18ème siècle, l’Europe a vu se déployer l’idée nationale, à partir de la perception d’une humanité constituée de peuples distincts, inscrits dans une histoire plus ou moins longue, ancrés dans des territoires, dépositaires d’une mémoire commune et aptes à se constituer en États-nations. C’est ce modèle européen qui s’est imposé, au-delà de son cadre d’origine.

Vers la fin du 19ème siècle, il a inspiré le premier sionisme, au temps où le violent bouleversement des sociétés européennes nourrissait un antisémitisme virulent, à l’Ouest comme à l’Est du continent. Aux yeux de l’Austro-Hongrois Theodor Herzl, les juifs sont fragiles parce qu’ils ne sont pas constitués en peuple, doté d’un territoire et d’un État : bref tant qu’ils n’ont qu’un Livre et qu’ils ne sont pas une nation. L’historien israélien Shlomo Sand1 a ainsi raison de nous rappeler, de façon érudite, que les juifs ont depuis des siècles une mémoire et un livre de référence qui les identifient, mais que le « peuple juif » est une construction récente. Une « communauté imaginée », pour reprendre l’expression d’un autre historien, irlandais celui-là, Benedict Anderson…

À ce jour, la seule position raisonnable est donc l’affirmation d’une égale légitimité des Israéliens et des Palestiniens à vivre dans un État qui leur est propre, sur un territoire stabilisé et internationalement reconnu.

Une communauté imaginée n’est pas pour autant une communauté irréelle. La marche vers un État-nation juif prend de la consistance après 1917, avec la création d’un Foyer national pour le peuple juif dans une Palestine arrachée à l’Empire ottoman et administrée par les Britanniques. Mais, ce faisant, cette installation amorce la concurrence entre deux affirmations nationales, celles des juifs de Palestine et celles des populations arabophones installées bien longtemps avant leur venue. Il faut toutefois attendre les premières tensions violentes entre juifs et Palestiniens, dans l’entre-deux-guerres, puis le traumatisme de la Shoah et le sentiment européen de culpabilité, pour que se formule au sein de l’ONU l’idée d’un partage de l’ancienne Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe (novembre 1947). Dès cet instant, on trouve bien « un » peuple juif installé dans le territoire que lui reconnaît l’organisation internationale. Mais il n’est pas « le » peuple juif : pour l’immense majorité des juifs dans le monde, l’identification juive – variable selon les pays, les classes et les individus – continue de se combiner avec les identifications et les loyautés nationales de leur territoire d’insertion.

À chaque peuple, son État et ses droits

À partir de 1948, le territoire mouvant de l’ancienne Palestine est donc partagé entre les attentes de deux « peuples ». Or si les populations juives de la région s’appuient sur un État bénéficiant du soutien du monde occidental, il n’en est pas de même des populations arabophones. Elles sont traumatisées par la grande expulsion (Nakba, le « désastre ») de 1948, sont dispersées géographiquement, ne s’appuient pas sur un territoire cohérent et reconnu, n’ont pas d’État et disposent d’alliés incertains, les pays arabes de la région les considérant comme un poids plus que comme des partenaires. L’identification palestinienne se construit dans la dépendance, la reconnaissance refusée (son existence est niée par les officiels israéliens) ou à peine supportée (par les États arabes voisins). Surtout, à partir de 1967 et plus encore de 1987 (première intifada), elle se structure avant tout dans la résistance contre la colonisation israélienne, ses discriminations, ses expropriations et ses brutalités.

Un peuple n’est pas une essence éternelle, mais une construction. Quelle que soit la profondeur de ses racines historiques, elle ne vit que par la reconnaissance des populations qui la composent, celle de ses voisins et, au-delà, celle du droit international. À ce jour, la seule position raisonnable est donc l’affirmation d’une égale légitimité des Israéliens et des Palestiniens à vivre dans un État qui leur est propre, sur un territoire stabilisé et internationalement reconnu.

Le plus raisonnable dans l’immédiat est de s’appuyer sur les résolutions internationales qui, de 1947 à 2013, s’inscrivent dans une solution à deux États, acceptée par la partie palestinienne dès 1988 et réaffirmée par Mahmoud Abbas en octobre 2025.

La solution à deux États s’est imposée en 1947, contre les propositions arabes et palestiniennes d’un État unique. Or le blocage de fait des accords d’Oslo de 1993, la poursuite de la colonisation israélienne, les difficultés de l’Autorité palestinienne et le durcissement vers la droite du pouvoir israélien ont rendu de plus en plus aléatoires les perspectives de cohabitation. Cette impasse a fait resurgir l’idée ancienne, non de deux États nationaux, mais d’un État binational respectueux de l’identité de chacun. En elle-même, cette option – qui fut celle de la gauche juive – reste éminemment respectable. Mais quelles que soient les intentions de celles et ceux qui les emploient, des formules comme celles d’un État unique allant « du Jourdain jusqu’à la mer » portent en germe le risque d’un processus « à l’algérienne » d’expulsion d’un des protagonistes, imposée ou acceptée. Or le plus à même de réaliser la promesse d’unité par l’épuration est aujourd’hui du côté d’Israël et d’un sionisme d’exclusion. L’image qui a vocation à mobiliser et à rassembler pourrait être celle qui exclut le plus grand nombre, c’est-à-dire les Palestiniens… 

Là encore, le plus raisonnable dans l’immédiat est de s’appuyer sur les résolutions internationales qui, de 1947 à 2013, s’inscrivent dans une solution à deux États, acceptée par la partie palestinienne dès 1988 et réaffirmée par Mahmoud Abbas en octobre 2025. Mais encore faut-il que cette solution soit appliquée, ce qui suppose, a minima, la reconnaissance immédiate et la garantie d’existence d’un État palestinien de plein exercice, comme le Fatah de Yasser Arafat avait fini par reconnaître de son côté le droit à l’existence de l’État d’Israël.

Antisionisme = antisémitisme : danger !

Combien y a-t-il de juifs dans le monde ? Entre 15,7 et 17,1 millions selon la définition retenue, dont 80% en Israël et aux États-Unis. Combien de Palestiniens ? Leur nombre est généralement estimé à 14,3 millions, dont 5,4 dans les territoires palestiniens (Cisjordanie et Gaza) et 2,2 millions en Israël.

Chez les 7 millions de juifs israéliens, le sionisme d’extrême droite tient certes aujourd’hui le haut du pavé, mais tous ne sont pas sionistes, loin de là. Depuis plus d’un siècle, ce n’est pas avant tout le sionisme qui a attiré des juifs dans l’ancienne Palestine, mais la peur du pogrom dans les pays européens d’insertion et le désir de trouver enfin une terre d’accueil protectrice. Quant au sionisme lui-même, il n’est pas historiquement univoque. Dès le départ, il est à la fois la promesse d’institution d’un territoire sécurisé pour des juifs du monde entier et le projet nationaliste et colonial d’une terre devenue la propriété éminente, plus ou moins exclusive, du peuple juif.

À partir de là, rien ne sert de s’abîmer dans la confusion. Le sionisme de David Ben Gourion, qui s’était nourri de la gauche au départ et qui ne visait pas à l’éradication des populations arabophones de Palestine, n’était pas celui de Vladimir Jabotinsky, ultranationaliste et anti-arabe, inspirateur de l’Irgoun et admirateur des régimes autoritaires de l’entre-deux-guerres2. Le sionisme de Moshe Dayan, respectueux de ses adversaires arabes palestiniens, n’était pas celui, impitoyable, de Yoav Gallant, ministre de la défense condamné par la Cour pénale internationale en même temps que son chef de gouvernement. De fait, si le sionisme est au moins double, le problème n’est pas dans son caractère intrinsèquement pervers, mais dans une évolution, allant de raidissements en fermetures, qui le conduit en 2018 à passer de « l’État juif et démocratique » de 1948 à « l’État-nation du peuple juif », dans lequel « le droit d’exercer l’autodétermination est réservé uniquement au peuple juif ».

C’est toujours à l’extrême droite, et pas chez les musulmans, que s’observe le niveau d’antisémitisme le plus élevé.

Quant aux Palestiniens, on ne peut s’étonner de ce que la douleur jamais résorbée de l’expulsion de 1948, les violations israéliennes constantes des résolutions internationales depuis 1967, l’échec des voies négociatrices et aujourd’hui la politique génocidaire menée par Tsahal aient progressivement transformé la colère en ressentiment, contre les activistes et militaires israéliens et, au-delà, contre une population israélienne accusée de soutenir ou de tolérer la politique antipalestinienne féroce menée au nom du sionisme. Mais ce n’est pas pour autant qu’il y a une continuité nécessaire entre un rejet du sionisme de combat, un antisionisme de principe, un antisémitisme assumé et un déni absolu du droit à l’existence de l’État d’Israël. En le disant, on franchit un pas, qui fait de « l’autre » l’ennemi qu’il faut chasser ou exterminer et qui conduit en pratique à la pire des inhumanités. À plus forte raison, devrait être tenue pour douteuse une extension de la démarche en dehors du cadre proche-oriental. 

Depuis quelque temps, se généralise l’idée d’une continuité analogue dans le monde musulman tout entier. Sans doute, la proportion à un antisionisme déclaré est plus forte chez des musulmans discriminés qui s’identifient à la cause palestinienne. Sans doute aussi, dans une fraction plus élevée que la moyenne, cet antisionisme peut être associé à des thématiques relevant d’un antisémitisme proprement dit. Mais ces manifestations ne disent en rien qu’il y a, chez les musulmans, un tropisme conduisant, de façon inéluctable, vers un antisionisme de principe, puis vers un « nouvel antisémitisme » : les plus nombreux affirment en fait que, s’ils condamnent l’action d’Israël, ils ne savent rien du sionisme, au-delà du mot lui-même.

La politologue Nonna Mayer, qui pourtant n’hésite pas en 2023 à dire que « des stéréotypes antisémites gardent un certain impact dans une partie de la gauche »3, a mis en garde à plusieurs reprises, notamment en 20144, contre la tentation de voir dans les sondages l’apparition d’un « nouvel antisémitisme », voire de cette « nouvelle judéophobie » que vilipende volontiers Pierre-André Taguieff5. En fait, nous dit-elle, c’est toujours à l’extrême droite, et pas chez les musulmans, que s’observe le niveau d’antisémitisme le plus élevé.

Le problème le plus préoccupant est que nous sommes entrés dans une époque où renaît l’esprit de guerre froide, la conviction qu’il faut désormais « choisir son camp » : le sionisme ou l’antisionisme, l’État de Palestine ou l’État juif, Netanyahou ou le Hamas. Comme en 1947 dans le monde, choisir son camp implique de taire ses défauts voire ses crimes, pour ne pas faire le jeu de l’adversaire de classe, de nation ou de religion.

Dès lors, toute critique d’Israël est le signe d’un antisionisme qui n’est lui-même que l’oripeau contemporain du très vieil antisémitisme. Quiconque évoque des exactions et a fortiori parle de génocide à Gaza est un antisémite et, pire encore, celui qui est lui-même juif est rangé dans cette catégorie des « traîtres juifs » que l’on accolait au nom du capitaine Dreyfus. C’est ainsi que Rony Braumann, antisioniste et humaniste, fait partie des cibles préférées des modernes Vychinski. En sens inverse, du côté de l’antisionisme le plus exalté, quiconque redoute que l’accusation de génocide ne remette en cause le droit à l’existence de l’État d’Israël est classé comme sioniste et vilipendé comme complice de l’épouvantable massacre.

Se sortir des amalgames

Comme le souligne Dominique Vidal6, la polémique entre sionisme et antisionisme concerne d’abord les juifs et son extension universelle est grosse de risques. En dehors du monde juif, tout individu peut certes avoir un avis sur le sionisme et juger des louanges ou des critiques portées contre lui. Mais si l’on critique ou si l’on combat la politique israélienne, ce ne devrait pas être avant tout parce qu’elle est sioniste, mais parce qu’elle est barbare, coloniale sans respect pour les non-juifs les plus proches. Si l’on combat la politique du gouvernement de Netanyahou, ce devrait être avant tout parce qu’elle est inhumaine et d’extrême droite, et pas parce qu’elle est une lecture radicalisée et éradicatrice du sionisme. 

Le plus raisonnable est donc d’affirmer que, si la concurrence des victimes est une impasse, la sous-estimation d’une discrimination, antisémitisme ou islamophobie, est une capitulation de l’idée émancipatrice.

Quant à l’antisémitisme, il a revêtu bien des formes au fil des siècles et chacun sait, au demeurant, que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Toute critique du sionisme n’est donc pas a priori prémunie contre une propension, consciente ou non, à l’antisémitisme. Mais, a contrario, nul ne devrait ignorer que l’antisémitisme n’a plus le monopole de la haine de l’autre. En matière de discrimination, l’islamophobie est au moins aussi redoutable, pour défaire le lien social, que la vieille détestation raciale du juif. Le plus raisonnable est donc d’affirmer que, si la concurrence des victimes est une impasse, la sous-estimation d’une discrimination, antisémitisme ou islamophobie, est une capitulation de l’idée émancipatrice.

On peut reconnaître le droit à l’existence de l’État israélien, y ajouter que cet État a le droit de se défendre, et mettre en même temps le doigt sur l’impasse où sa politique officielle conduit aujourd’hui le peuple juif d’Israël. On peut affirmer le droit des Palestiniens à être reconnus comme un peuple doté d’un territoire et d’un État, et considérer en même temps que les pratiques du Hamas nuisent à la reconnaissance de ce droit dans le concert des nations. Dans les deux cas, la ligne de conduite pourrait être la même : considérer que les massacres de masse ne font pas naître du droit mais du non-droit et que la libération d’un peuple menée au détriment de l’existence d’un autre prépare les asservissements futurs, à l’intérieur comme à l’extérieur. La formule selon laquelle « on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs » a été une malédiction du 20ème siècle et la préparation de notre abominable realpolitik. Comment se prévaloir d’un droit à l’existence, quand on ne respecte pas soi-même le droit à l’existence et à la dignité d’autrui ? Contrairement au discours officiel des soutiens de la politique officielle d’Israël, ce n’est pas le 7-Octobre qui est la cause du regain d’antisémitisme (il a plutôt nourri la compassion pour les juifs), mais l’horreur perpétrée par la suite à Gaza.

Le choix de la paix n’est pas celui du déshonneur

L’Allemagne aurait pu être délégitimée durablement par l’Holocauste que certains de ses membres avaient perpétré et que beaucoup d’autres avaient toléré. Fort heureusement, l’Allemagne d’après 1945 a pris conscience de ce qui s’était commis en son nom et elle a douloureusement fait son examen de conscience pour retrouver toute sa place dans l’estime des nations. De la même manière, il est heureux que l’Afrique du Sud ait eu un Frederick Wilhem de Klerk pour comprendre que la fin de l’Apartheid était la seule chance pour préserver du désastre et du déshonneur la population blanche. Et il est heureux qu’elle ait eu un Nelson Mandela pour tendre la main et empêcher une meurtrière guerre civile.

Il faut donc souhaiter que le peuple juif d’Israël décide sans tarder de regarder la réalité en face. Ses dirigeants et son armée pratiquent une élimination génocidaire d’un peuple qui a un droit de vivre égal au sien. Ses principaux responsables sont d’ores et déjà tenus pour des criminels de guerre et ce n’est pas en fermant les yeux que le pire sera conjuré. Du côté des populations palestiniennes qui vivent quotidiennement l’indicible, on peut comprendre que le crime réitéré et toléré puisse nourrir la mise en cause, non pas d’un système (un État ethnico-religieux) ou d’une idéologie (le sionisme), mais celle d’un peuple tout entier (l’antisémitisme). Mais sans excuser ce qui ne peut pas l’être (le massacre du 7-Octobre), tout en comprenant l’enchaînement qui l’a rendu possible, on devrait souhaiter que cela ne nourrisse pas trop longtemps le ressentiment et que la voie de la négociation reprenne au plus vite, pour trouver des solutions acceptables, sous contrôle onusien.

Mais, surtout chez nous, cela ne peut conduire à entretenir quelque complaisance que ce soit à l’égard de cet antisémitisme. Il n’y a pas si longtemps, l’antisoviétisme et l’anticommunisme pouvaient pousser certains du côté de ceux qui vouaient la haine la plus féroce à leur égard. Cela a pu même conduire vers l’horreur des fascismes : le communiste Doriot et le socialiste Déat se sont ainsi noyés dans la pire des collaborations. Ce n’était pas une raison, en face, pour taire les actes impardonnables commis trop souvent au nom du communisme. Il n’est pas vrai que les ennemis de nos ennemis sont nos amis. La gauche a trop souffert de ces silences.

On ne vainc pas le nationalisme en laissant entendre que tout attachement à la nation conduit inéluctablement aux excès du nationalisme. De la même manière, ce n’est pas servir la lutte contre l’antisémitisme que de faire de toute critique du sionisme officiel en Israël le premier pas inévitable vers l’antisémitisme. Mais, à rebours, on ne contrecarre pas le fanatisme sioniste éradicateur en nourrissant un antisionisme tout aussi tranchant. La surenchère des haines ne tue pas la haine : elle ne tue que l’esprit d’émancipation. Au bout du chemin, c’est l’extrême droite qui tire les marrons du feu.


  1. Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008 ↩︎
  2. Son bras droit était à l’époque le père de Benyamin Netanyahou. ↩︎
  3. Nonna Mayer, « Les stéréotypes antisémites gardent un certain impact dans une petite partie de la gauche », Le Monde, 10 novembre 2023 ↩︎
  4. Nonna Mayer, « Il faut parler d’antisémitisme avec rigueur », Le Monde, 4 décembre 2014 ↩︎
  5. Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Mille et une nuits, 2002 ↩︎
  6. Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ?, Libertalia, 2018-2019 ↩︎

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