Affaire Lyhanna ou le sentiment d’un monde qui ne tient plus

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La mort de Lyhanna bouleverse bien au-delà de l’horreur du crime lui-même. Parce qu’elle résonne avec un sentiment de plus en plus répandu : celui d’une société qui ne parvient plus à protéger, à prévoir ou à maîtriser les crises qu’elle traverse.

Hier soir, des milliers de personnes, surtout des femmes, ont exprimé tristesse et colère devant 150 tribunaux, partout en France. Pourquoi la mort de Lyhanna bouleverse-t-elle autant le pays ? La réponse la plus évidente est aussi la plus insuffisante : parce qu’une enfant de onze ans est morte, après avoir été violée. Le tout par un homme déjà fortement suspecté d’actes pédocriminels.


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Une telle tragédie n’explique pas seule la force de l’émotion. Des drames atroces, la France en a malheureusement connus d’autres. Derrière l’émotion collective, c’est la question politique de la confiance dans nos institutions et dans notre avenir commun qui est posée. C’est le sentiment d’une société qui ne fonctionne plus comme elle le devrait.

Ce sentiment est diffus. On le retrouve à tout propos : lorsqu’une victoire sportive génère de la violence, lorsque le travail ne paie plus, lorsque le réchauffement climatique s’accélère sans issue crédible, lorsque les crises sanitaires, les guerres s’accumulent, s’intensifient et se rapprochent. Partout une même inquiétude, celle de perdre la maîtrise collective de notre destin.

La mort de Lyhanna agit comme un révélateur. Si même les enfants ne sont plus protégés, que reste-t-il des promesses fondamentales de la République ? Les réponses du pouvoir en place paraissent si faibles. Depuis quelques jours, les politiques courent et s’agitent, ils promettent des enquêtes et des sanctions. Ils exigent l’impossible : étudier 70 000 dossiers de plaintes pour pédocriminalité en un mois.

Gérald Darmanin évoque un « terrible échec de l’action de l’État et de la justice » et promet une « mobilisation générale ». Emmanuel Macron affirme quant à lui : « Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire […], c’est une question de réponse, de fermeté, d’organisation, de responsabilité. » Chercher un bouc-émissaire individuel, rejeter l’opprobre sur les magistrats, nier l’évidence du sous-financement de la justice, c’est se défausser de veule façon du problème – et c’est scandaleux. Et surtout, ça ne répond pas à la question que se pose le pays.

Si le crime de Lyhanna provoque un tel choc, c’est précisément parce qu’il atteint quelque chose qui dépasse la seule affaire judiciaire : il frappe une société déjà fragilisée, déjà inquiète, déjà traversée par le doute.

Cette question n’est plus seulement « comment ce drame a-t-il pu arriver ? » mais « pourquoi avons-nous le sentiment que le pire arrive désormais ? » Pourquoi avons-nous le sentiment que les catastrophes s’accumulent plus vite que les solutions ? Pourquoi les institutions semblent-elles toujours courir derrière les crises sans jamais les prévenir ? Pourquoi les promesses de maîtrise, de protection et de progrès paraissent-elles de moins en moins crédibles ? À quoi sert la puissance publique si elle n’est pas capable d’assurer la sécurité des plus vulnérables ? C’est sans doute pour cette raison que les réponses du pouvoir paraissent si faibles face à l’émotion collective.

Les mots sur la fermeté, l’organisation ou la responsabilité sonnent creux. Ils ressemblent à de vaines réponses administratives apportées à une crise profonde de confiance en une société vivable. Si le crime de Lyhanna provoque un tel choc, c’est précisément parce qu’il atteint quelque chose qui dépasse la seule affaire judiciaire : il frappe une société déjà fragilisée, déjà inquiète, déjà traversée par le doute.

Les mots du maire de Fleurance, Grégory Bobbato, ont sans doute mieux saisi l’état du pays que bien des discours gouvernementaux. Lorsqu’il explique que l’on voudrait faire croire à un simple dysfonctionnement alors qu’il s’agit du dernier acte d’une tragédie plus ancienne, il comprend que le problème n’est pas seulement celui d’une erreur ou d’une faute. Le problème est celui d’un système qui donne à un nombre croissant de citoyens le sentiment de ne plus remplir ses promesses fondamentales.

Lorsqu’une société perd confiance dans sa capacité à résoudre collectivement ses problèmes, elle finit par vouloir tout recommencer. Elle cherche un point de rupture, un « reset ». Cette aspiration peut emprunter des chemins très différents. Elle peut conduire à davantage de solidarité, davantage de démocratie, davantage d’investissements publics et de contrôle citoyen. Mais elle peut aussi conduire à une demande d’autorité toujours plus brutale. Nos concitoyens vont-ils penser qu’il suffirait d’être plus dur, plus répressif, moins regardant sur les principes du droit pour que les problèmes disparaissent ? Ce n’est pas certain. C’est l’enjeu de ces prochains jours.   

La mort de Lyhanna ne produit pas seulement de la tristesse ou de la colère. Elle révèle un état de la société française. Un pays inquiet. Un pays qui doute. Un pays qui ne croit plus vraiment que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Et c’est peut-être cela, plus encore que le crime lui-même, qui explique l’intensité du choc collectif.

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