À bas Parcoursup, mais après ?

Image

C’est le début de la saison Parcoursup pour des centaines de milliers de lycéens en terminale. Ce système de préinscription est devenu le symbole des maux de l’enseignement supérieur. Mais si l’algorithme cristallise les angoisses et les colères, il masque l’essentiel : l’absence d’un projet éducatif capable de dire ce que nous voulons transmettre, produire et devenir collectivement.

Parcoursup ouvre ses inscriptions pour 2026. Pour de nombreux jeunes et familles, c’est cela l’actualité… Il a su faire l’unanimité contre lui. Faire huer Parcoursup et c’est le succès assuré dans tous les meetings. Contre la sélection absurde – un vœu en psycho et te voilà en géo –, contre l’opacité algorithmique, contre l’orientation par l’échec, contre la mise en concurrence généralisée des lycéens. Une question demeure : que propose-t-on à la place ?


TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER

👉 C’EST ICI ET C’EST GRATUIT


L’État consacre chaque année des dizaines de milliards à l’enseignement supérieur, mais ce budget ramené par étudiant a chuté de 22% depuis 2008. La gauche propose de corriger, de rééquilibrer, de démocratiser l’accès. Mais à quoi doit servir l’école, comme l’université, dans une société qui va, c’est certain, se transformer radicalement ? Parcoursup est le révélateur d’un système éducatif qui a renoncé à penser ce qu’il transmet, à qui, et dans quel but commun.

Depuis des décennies, l’école est sommée de réparer les inégalités sociales, former des citoyens, former aux métiers et préparer à des métiers qui n’existent pas encore. Mais sans jamais clarifier ce que chaque citoyen devrait acquérir.

Le socle commun est trop souvent un empilement de disciplines académiques, hiérarchisées, sacralisées : mathématiques, français, histoire, sciences naturelles. Indispensables. Mais la question des savoir-faire, des compétences pratiques, techniques, collectives, reste un angle mort du projet éducatif.

La question n’est donc pas seulement comment on oriente, mais quel type de nation nous voulons construire ? Une société qui se rêve post-industrielle assise sur une économie de services, dépendante des chaînes de valeur mondialisées ? Ou une nation capable de produire, de soigner, de défendre le droit, de nourrir sa population et de jouir aussi ?

Avec l’intelligence artificielle, l’automatisation et les gains de productivité à venir, du temps de travail va se libérer. Mais pour quoi faire ? Pour produire plus, consommer plus, s’adapter en permanence à un marché du travail instable ? Cette question du temps libéré est indissociable de celle de l’éducation : si l’on ne sait pas quoi faire du temps gagné, c’est que l’on n’a jamais appris à autre chose qu’à travailler.

La France affirme vouloir se réindustrialiser, réussir la bifurcation écologique, demeurer une grande nation agricole et de services publics. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Chaque année, elle forme environ 100 000 diplômés dans les filières d’ingénierie, quand les États-Unis en forment près de 240 000 (pour 340 millions d’habitants), la Russie plus de 450 000 (pour 140 millions d’habitants) et l’Iran plus de 230 000 (pour 90 millions d’habitants). Des puissances industrielles ou émergentes investissent massivement dans les savoirs techniques quand la France reste en retrait. Le même sous-investissement structurel se retrouve dans les métiers du soin : avec 340 médecins et 888 infirmiers pour 100 000 habitants, la France est nettement moins dotée que l’Allemagne, qui en compte respectivement 455 et près de 1200. Côté justice, l’écart est tout aussi frappant : la France dispose d’environ 11 juges pour 100 000 habitants, contre près de 25 en Allemagne, et presque deux fois moins d’avocats par habitant. Partout, le constat est le même : enseignants, techniciens, cadres intermédiaires manquent, par choix politiques.

La France affiche des ambitions de puissance productive et démocratique sans jamais se poser la question décisive : quels métiers voulons-nous former, en quelle quantité, et à travers quels enseignements communs pour faire société ? On ne rebâtit pas une industrie sans une culture technique partagée. On ne transforme l’agriculture sans des savoirs agronomiques largement diffusés. On ne renforce l’État de droit sans une formation exigeante au raisonnement juridique. Tout cela ne relève pas du marché de l’orientation individuelle mais de choix politiques collectifs.

Mais former à ces métiers ne suffit pas. Une école émancipatrice ne peut être réduite à une annexe du marché du travail, ni l’université à une fabrique de compétences immédiatement monétisables. L’éducation doit aussi nous apprendre à regarder le monde, à y être et y agir, pas seulement à y produire. Apprendre à dessiner, à jardiner, à écouter, à faire de la musique, à admirer une œuvre d’art, à lire, à comprendre un texte, à réparer un objet ou à monter son installation électrique : c’est ce qui construit des individus autonomes, sensibles, capables d’attention, de coopération et de jugement. Tout ce que l’on apprend n’a pas vocation à être rentable… 

Reste pourtant une question décisive, que Parcoursup ne fait qu’effleurer mais que la gauche ne peut plus esquiver. Avec l’intelligence artificielle, l’automatisation et les gains de productivité à venir, du temps de travail va se libérer. Mais pour quoi faire ? Pour produire plus, consommer plus, s’adapter en permanence à un marché du travail instable ? Ou pour apprendre autrement, participer davantage à la vie démocratique, créer, transmettre, prendre soin, habiter pleinement le monde ? Cette question du temps libéré est indissociable de celle de l’éducation : si l’on ne sait pas quoi faire du temps gagné, c’est que l’on n’a jamais appris à autre chose qu’à travailler.

Penser Parcoursup, ce n’est donc pas seulement repenser l’orientation, c’est rouvrir un débat politique majeur sur ce que nous voulons transmettre, sur la place du savoir dans une société émancipée et sur le type de civilisation que nous choisissons de construire. Tant que ce débat restera absent, Parcoursup continuera de trier des trajectoires individuelles là où il faudrait enfin organiser un avenir commun.

Partager cet article

Actus récentes

Abonnez-vous
à notre NEWSLETTER
quotidienne et gratuite

Laissez un commentaire