École : le droit à une vie bonne et libre
Les lycéens ont arraché des concessions au gouvernement, sans obtenir de réponse à la hauteur. Se joue pourtant une question fondamentale : l’éducation sert-elle à former des travailleurs employables ou à donner à chacun les moyens de vivre heureux ?
Le gouvernement a fini par entendre les lycéens. Après plus d’un mois de mobilisation, Sébastien Lecornu promet de remplacer Parcoursup en 2028, de créer 15 000 places dans l’enseignement supérieur, de plafonner à 28 le nombre d’élèves en seconde et de revenir sur les 836 suppressions de postes dans le second degré public. S’y ajoutent 500 postes supplémentaires dans les lycées, l’indexation des bourses sur l’inflation et 5 milliards d’euros pour rénover les bâtiments scolaires et universitaires. Des annonces qui doivent tout à celles et ceux qui, depuis plusieurs semaines, bloquent leurs établissements et descendent dans la rue.
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Il faut mesurer ce que cette mobilisation a déjà obtenu. Un gouvernement qui s’obstinait à traiter la colère de la jeunesse comme une « émeute urbaine » relevant « d’un problème d’ordre public » se voit contraint de répondre sur le fond. Mais il faut aussi regarder la manière dont il s’y prend. Ce lundi, les organisations lycéennes ont été convoquées à Matignon à 16 heures, pour une conférence de presse annoncée à 17h30. Les grandes lignes des mesures avaient déjà été dévoilées à la mi-journée par des influenceuses spécialistes de l’éducation, reçues avant les représentants de la jeunesse mobilisée. Difficile, dans ces conditions, de parler de négociations. Les syndicats ont été mis devant des annonces, sans temps pour les discuter, les amender ou construire des engagements à la hauteur de leurs revendications. Le gouvernement voulait-il négocier ou donner à voir qu’il avait répondu ?
L’intersyndicale lycéenne annonce vouloir continuer de se mobiliser. Car si les annonces constituent un premier recul de l’exécutif, elles ne règlent pas tous les problèmes. Les lycéens ne demandent pas seulement que la machine fonctionne un peu mieux ; ils contestent la place qu’on leur réserve dans cette machine.
Au total, l’intersyndicale lycéenne annonce vouloir continuer de se mobiliser. Car si les annonces constituent un premier recul de l’exécutif, elles ne règlent pas tous les problèmes. Remplacer Parcoursup par un autre outil (en 2028 !) ne suffira pas si la logique qui gouverne l’accès aux études supérieures reste la restriction malthusienne. Créer 15 000 places à l’université est une avancée. Les lycéens et les étudiants en réclament 250 000. Que signifie la promesse de plafonner les effectifs de seconde à 28 élèves si l’on n’en donne pas les moyens aux établissements ? Les lycéens ne demandent pas seulement que la machine fonctionne un peu mieux ; ils contestent la place qu’on leur réserve dans cette machine.
L’enjeu de la jeunesse, c’est l’entrée dans la vie : jusqu’à l’université, l’école est censée être un lieu où chacun apprend, progresse, s’ouvre. Près de 80% des élèves ont le niveau bac, résultat d’une orientation politique décidée sous François Mitterrand par Jean-Pierre Chevènement en 1985, et prolongée depuis. L’accès à l’enseignement supérieur marque désormais la rupture, celle du tri et de la sélection, qui au début du 20ème siècle se faisait à la fin du primaire, puis au collège jusque dans les années 60.
Faut-il sélectionner à l’entrée de l’université ? Cette logique s’est imposée quand il fut largement admis que l’éducation devait préparer au caractère compétitif et impitoyable du marché du travail. Cette logique est au cœur des discours gouvernementaux depuis trop longtemps : former les jeunes aux emplois de demain, adapter les formations aux besoins des entreprises, orienter les élèves vers les secteurs d’avenir. La formation devient un investissement dans l’employabilité, et l’éducation une distribution des individus dans les cases disponibles.
Les lycéens demandent à apprendre. Derrière la colère contre Parcoursup, il y a une aspiration à une vie bonne et libre. Une vie où l’on puisse étudier sans être constamment évalué, sans devoir justifier immédiatement sa rentabilité, se tromper, changer de voie, se passionner pour la philosophie, l’histoire, sans que l’horizon du « marché du travail » ne vienne tout bloquer.
Cette aspiration n’est pas « utopique ». Elle est au fondement de l’éducation populaire et de l’idéal d’émancipation. Instruire, ce n’est pas transmettre des compétences utiles à l’économie. C’est donner à chacun les moyens de s’inscrire dans le monde, de le comprendre et de participer à sa transformation. C’est faire de l’école un espace où l’avenir reste ouvert.
La tension est là. D’un côté, un pouvoir et des forces de gouvernement qui entendent adapter la jeunesse au marché du travail ; de l’autre, une jeunesse qui réclame les moyens de vivre sa vie. Les deux questions ne sont pas incompatibles. Mais elles ne sauraient se confondre.
L’abolition de Parcoursup ne peut être le remplacement d’un algorithme par un autre. Elle suppose de poser la question des places disponibles, des moyens de l’université, de la démocratisation des savoirs et de la sélection sociale qui organise les parcours. Elle oblige surtout à interroger le modèle d’éducation. La gauche ne peut pas se contenter de réclamer une plateforme plus transparente. Des places supplémentaires en grand nombre doivent être un pas vers le réel du XXIème siècle : une jeunesse massivement formée jusqu’au niveau de la licence, c’est-à-dire prolonger les logiques de l’éducation nationale dans l’enseignement supérieur. Une société démocratique ne demande pas à ceux qui la composent de mériter leur place dans le monde.
Une entreprise, qu’elle doit publique ou privée, n’embauche que les personnels dont elle a besoin. Son but est de produire de la valeur ajoutée, non des emplois. La pléthore pour la pléthore ne peut tenir lieu de politique économique viable à long terme. Cela peut fonctionner à court terme, mais au delà il est illusoire de penser qu’un diplôme puisse être donné à tout le monde comme s’il était un droit. Il sera alors devenu sans valeur, il ne signifiera plus rien. C’est ce qui est arrivé au baccalauréat justement.