L’inquiétude et le courage
L’engouement pour les films « La bataille de Gaulle » et « Notre Salut » ne parle pas tant de notre amour pour l’histoire que de notre préoccupation intime et collective pour le présent et l’avenir.
Après le très grand succès des deux films consacrés au général de Gaulle « La bataille de Gaulle » – près de 6 millions d’entrées –, « Notre Salut » d’Emmanuel Marre rencontre à son tour un large public. Pour sa toute première semaine de projection, plus de 250 000 d’entre nous se sont pressés dans des salles, souvent à guichets fermés, pour suivre pendant près de trois heures le pataugeage d’Henri Marre – arrière-grand-père du cinéaste – dans le régime de Vichy.
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« Notre Salut » est le contrechamp de « La bataille de Gaulle ». Il n’y a ni guerre ni audace. Il ne se passe presque rien de visible, juste quelques mots et une suite de micro-décisions prises par le personnage principal du film. Henri Marre, interprété par Swann Arlaud, est un polytechnicien, consultant ruiné mais assuré de pouvoir redonner davantage d’efficacité à l’État. Il a confiance dans le maréchal mais n’est pas un doctrinaire, juste un pragmatique qui veut saisir les opportunités politiques de la révolution nationale pour se refaire. Une scène est frappante : tout à son projet d’améliorer l’efficacité de l’État et d’économiser les deniers publics, Henri Marre recalcule les besoins réels en essence réclamés par ses supérieurs pour organiser le « regroupement » des juifs – terme suggéré par sa secrétaire à la place du mot « ramassage ». Il va donc s’opposer à ses supérieurs pour ne livrer que la juste quantité.
« Notre Salut » ne parle pas seulement de la collaboration avec les nazis. Il montre un engrenage fatal quand les chiffres et les mots perdent leur réalité concrète. Et elle nous projette : que serions-nous prêts à faire ou à refuser de faire, demain, si par malheur le RN arrivait au pouvoir ?
Tout est là : la déréalisation des décisions et l’habillage de l’ignominieux en termes acceptables ou incompréhensibles. C’est notre certitude de l’avoir aussi vécu – dans une tout autre mesure – qui rend le film si percutant et angoissant. Sur les tableurs, que rapportent 5 euros de plus ou de moins dans les APL ou le durcissement des exigences pour obtenir le RSA ? Ou la suppression des jours d’arrêt maladie ? Ou quelques années de cotisations en plus pour avoir droit à la retraite ? Faut-il vraiment poser des volets aux fenêtres ou rembourser le Doliprane ? « Notre Salut » ne parle pas seulement de la collaboration avec les nazis. Il montre un engrenage fatal quand les chiffres et les mots perdent leur réalité concrète. Jusqu’où cet engrenage nous entraîne ? Cette question est collective et individuelle. Elle interroge chacun sur ce que nous ne voulons pas faire, ne plus faire, notamment dans notre travail. L’inquiétude vaut pour tous. Et elle nous projette : que serions-nous prêts à faire ou à refuser de faire, demain, si par malheur le RN arrivait au pouvoir ?
À l’inverse, dans « La bataille de Gaulle », les scènes de rupture avec l’ordre évident sont légion. Une des plus marquantes est des plus simples : on voit le général entouré de deux adjoints mal flanqués à qui l’on demande « Où est la France ? » Il écarte les bras et sans perdre son aplomb répond : « La France, elle est là ». L’effet est comique mais on est tellement soufflé et admiratif de cette audace. On aimerait tant l’avoir, chacun à notre niveau.
Le succès de « la bataille de Gaulle » et de « Notre salut » tient sans doute aux résonances avec notre époque qui voit resurgir les idées racistes, antisémites, violentes, fascistes. C’est certain. Mais ce n’est pas seulement l’histoire qui nous importe. Ces deux films parlent de nous au temps présent, individuellement et collectivement. Aurons-nous le courage ? Saurons-nous ne pas sombrer ? Ces deux films nourrissent nos inquiétudes mais disent aussi que c’est possible. En dehors de leur qualité propre, c’est peut-être ce double message qui explique leur succès.