Condamnée en appel, Marine Le Pen reprend la main (sale)
En annonçant son pourvoi en cassation, la dirigeante du Rassemblement national transforme une décision judiciaire contre elle et son parti en séquence politique. Elle réaffirme son leadership et lance sa campagne pour tenter de faire oublier sa condamnation.
C’est un paradoxe qui dit beaucoup de notre époque : la condamnation en appel de Marine Le Pen n’éloigne pas le Rassemblement national du pouvoir. La décision de la Cour est pourtant lourde : la présidente du RN écope de 100 000 euros d’amende, de 15 mois d’inéligibilité (déjà purgés, eu égard à l’exécution provisoire de la première instance) et de 3 ans de prison, dont un de détention à domicile sous bracelet électronique. Elle confirme la culpabilité de la dirigeante d’extrême droite et d’un système organisé, avec son parti, de détournement de fonds publics à des fins politiques et personnelles. Les faits sont graves comme l’a rappelé le tribunal. Mais la politique ne se résume jamais au droit.
Avec l’annonce surprise de son pourvoi en cassation, Marine Le Pen a déplacé le terrain : elle a refermé, au moins provisoirement, le débat sur son inéligibilité. Elle peut lancer sa candidature. Jusqu’à la décision de la Cour de cassation – et peut-être au-delà -, décision attendue avant la présidentielle selon son premier président, elle demeure au centre du jeu. Surtout, elle a profité de son intervention sur TF1 pour envoyer un message limpide : c’est elle qui conduit le Rassemblement national. Jordan Bardella reste le second. Le tandem existe, mais la hiérarchie ne fait aucun doute.
Cette séquence rappelle une évidence que beaucoup préféraient oublier : Marine Le Pen est une candidate autrement plus dangereuse pour la gauche et la démocratie que son fragile dauphin. Non parce qu’elle serait plus radicale, mais parce qu’elle est plus expérimentée et largement tournée vers le monde populaire. Là où Bardella parle essentiellement à un électorat de droite, elle continue de vouloir incarner une rupture et le rassemblement. C’est cette capacité à apparaître comme une alternative au système, aussi frauduleuse soit-elle, qui explique son implantation dans les classes populaires.
Autre paradoxe : le parti qui a bâti sa réputation sur l’ordre, la morale publique et l’intransigeance pénale voit sa dirigeante condamnée pour avoir organisé un système de détournement d’argent public. Cette contradiction existe et pèsera. Les enquêtes d’opinion montrent que les Français accordent une forte légitimité aux décisions de justice et peuvent être troublés par cette condamnation. Ce sont peut-être ceux-là qui manqueront pour l’emporter au second tour. Le fait qu’une candidate sérieuse à la présidence de la République ait été condamnée en première instance et en appel pour des faits graves montre à quel point notre République et notre démocratie courent un grave danger.
Mais compter sur cette contradiction pour battre l’extrême droite serait une faute : l’expérience montre que les condamnations judiciaires ne remplacent jamais la confrontation politique. Elles ne fabriquent ni projet, ni espoir, ni majorité. C’est même tout le problème de la période qui s’ouvre. Marine Le Pen dispose de plusieurs mois pour installer les thèmes de sa campagne, imposer son récit et préparer, si nécessaire, une transmission ordonnée à Jordan Bardella. À droite, le champ est dégagé par le retrait de l’hypothèse Bardella et de son union des droites : l’idée d’une candidature unique qui irait de Gabriel Attal à Bruno Retailleau en passant par Edouard Philippe progresse. À gauche, les candidatures s’additionnent avant même que le débat sur le projet n’ait véritablement commencé.
Or la menace est connue et ne surgira pas au dernier moment. La question n’est donc pas de savoir si Marine Le Pen sera définitivement condamnée en janvier. Elle est de savoir qui sera capable, d’ici là, de convaincre qu’une autre rupture et surtout un autre rassemblement sont possibles. La justice fait son travail. Elle ne fera jamais celui de la politique. Ceux qui espéraient qu’un arrêt de justice réglerait la question du Rassemblement national viennent d’en recevoir la démonstration. Face à l’extrême droite, il n’existe pas de raccourci judiciaire. Il faudra gagner politiquement.